1/ Pourriez-vous m'expliquer comment est née cette idée des Ateliers
d'écriture au Rwanda ?
Je ne sais pas si vous connaissez le Fest'Africa de Lille. Le directeur
du festival, Nocky Djedanoum, a pensé que ce serait bien d'envoyer au Rwanda
des auteurs africains puisque, quand il y a eu le génocide, tout le monde
en a un peu parlé mais pas les auteurs africains. C'est Nocky qui a donc
eu cette très belle idée
- Vous étiez combien
d'auteurs africains à partir là-bas ?
On était une dizaine. Il y avait Véronique Tadjo (Côte d'Ivoire), Waberi
(Djibouti), Tierno Monénembo (Guinée), Koulsy Lamko (Tchad), Monique Ilboudo
(Burkina Fasso), Meja Mwangi (Kenya) - on ne le connaît pas beaucoup en
France, il n'a pas été traduit en France -, il y a aussi deux auteurs
rwandais Jean-Marie Rurangwa et Venuste Kayimabe, qui travaillent surtout
sur la théorie et ont publié des textes théoriques dont l'un s'intitule
Le génocide expliqué à ma fille, un dramaturge rwandais Kalissa Rugano
et naturellement Noky Djedanoum (Tchad) qui propose un recueil de poèmes
- Et chacun a décidé
de reprendre ce qu'il a vu là-bas et de le retranscrire à sa façon sous
forme de romans, de poésie, de théâtre
?
- Oui, chacun a écrit à sa façon
Mon texte est le premier à avoir
été publié. Je crois savoir que celui de Tierno arrive en mai, celui de
Véronique Tadjo en octobre
Mais normalement nous réunissons tout
le monde au mois de mai, au Rwanda, avec les textes pour discuter. Nous
faisons une espèce de restitution.
2/ Qu'est-ce qui,
vous a incité à choisir une écriture qui est totalement à l'opposé du
Cavalier et son ombre. On n'est plus du tout dans le domaine de la fiction
telle qu'elle se développe dans le conte du Cavalier : avec Murambi, vous
prenez des témoignages et vous faîtes un roman. Pourquoi avoir traité
ce sujet du génocide avec cet il-là ?
Lorsque j'ai été contacté par Nocky, pour Fest'Africa, je lui ai dit que
ce ne serait pas très décent d'aller là-bas et de faire un roman sur le
génocide pour prouver à quel point on est capable d'écrire. Ce sont de
véritables souffrances. C'est un problème sérieux, il faut le faire en
ayant un très grand soucis de lisibilité pour que tout le monde le comprenne.
Je lui ai dit que ce que je ferais serait un carnet de route, des impressions
de voyage. Des choses vues. C'est tout
Et entendues !
D'ailleurs quand nous sommes allés là-bas, les Rwandais eux-mêmes ont
été très touchés par le projet, par notre présence. Ils nous ont dit surtout
de ne pas écrire de romans. "Dîtes simplement les choses telles qu'elles
se sont passées", nous ont-ils répété. C'était très intéressant car
sans le savoir ils étaient les futurs personnages de nos romans, de nos
pièces de théâtre et de nos compositions politiques. Et j'ai renoncé à
mon projet initial d'impressions de voyage parce que les choses que nous
avons entendus là-bas étaient à la fois vraies et plus romanesques que
dans n'importe quel roman. Et au fond, je pense que l'exercice qui consiste
à faire un carnet de voyage - très distancié, très retenu
- est
quelque chose de difficile avec les événements. Finalement le choix que
j'ai fait est un compromis
entre la volonté de précision et le désir
de restituer vraiment les choses.
3/ Dans les descriptions qui montrent ce déferlement de l'horreur absolue
dans les massacres, n'y avait-il pas, de la part de l'écrivain que vous
êtes, un sentiment d'impuissance à raconter l'inracontable et la folie
?
Oui
Absolument
C'était une des difficultés. Ce qui montre
finalement que tout cela rend modeste. Le fait d'avoir vécu et d'avoir
entendu les choses sans pouvoir les restituer
Ma conviction est
que, de toute façon, le romancier du génocide est pour plus tard. Peut-être
dans quinze ou vingt ans. Les événements sont trop proches de nous. Les
passions sont trop fortes. Je crois que les images qui peuvent condenser
l'événement et les mots seront pour plus tard !
4/ Vous avez à
ce propos une très belle image sur les mots dans Murambi
Oui, même les mots ne savent plus quoi dire...
- Votre dernier
livre redonne à la parole les pleins pouvoirs.
"Il [Siméon Habineza] dirait inlassablement l'horreur. Avec
des mots-machettes, des mots-gourdins, des mots hérissés de clous, des
mots nus et - n'en déplaise à Gérard - des mots couverts de sang et de
merde." (p.226)
Nous étions dix auteurs
et chacun y est allé avec son parcours, avec son itinéraire, avec son
regard. Et ce que je dis là, dans cette phrase, ne concerne que moi. C'est
vraiment ma conviction : la meilleure façon de parler du génocide, c'est
de le faire avec beaucoup de clarté. Et je prétends d'ailleurs avoir écrit
un livre pour adolescent et pour jeunes gens. J'ai écrit ce livre dans
un rythme assez rapide contrairement à ma manière d'écrire jusqu'à présent
où je prenais mon temps.
Là, j'ai essayé d'aller vraiment à l'essentiel, d'être efficace. Je voulais
qu'un jeune homme de vingt ans, qui n'a pas beaucoup l'habitude de lire
et qui ne s'intéresse pas beaucoup aux massacres à travers le monde, ait
le courage de lire ce livre jusqu'au bout et qu'un jour je puisse discuter
avec lui ou avec les autres générations
J'ai écrit ce livre en ayant
uniquement à l'esprit le contenu
Et le type de débat que je souhaite
sur ce livre - et jusque là, ça a marché ! - c'est un débat sur le génocide
!
- Et à travers
les personnages que vous esquissez, on retrouve ce paradoxe : se souvenir
pour oublier. Pour oublier l'horreur, vos personnages parlent du massacre
comme s'il fallait avoir, à tout pris, ce devoir de mémoire pour ne pas
refaire la même chose et tourner une page sur son passé ?
La fiction, c'est à dire la parole, aide, je pense, au travail du deuil.
Et c'était un peu ça le sens de notre présence là-bas, au-delà même de
l'implication littéraire
Comme dans toute famille, quand il y a
un deuil, il faut que les amis et les proches soient là, pour qu'on souffre
ensemble et que la page soit tournée. Je crois, en l'occurrence, que notre
démarche est paradoxale : à la fois le devoir de mémoire mais aussi l'oubli.
Je voudrais revenir
à cette thématique de la parole dans Le cavalier et son ombre : à mesure
que Khadidja s'enfonce dans son histoire, elle devient folle. La parole
lui donne un identité et dans le même temps, la détruit.
Et le narrateur, à force de raconter son histoire et de plonger dans ses
souvenirs pour savoir qui il est, devient à son tour malade, voire fou,
à la fin du livre.
La parole pourrait-elle détruire celui qui en fait usage ? Pourquoi
?
La parole n'a pas d'échos dans le cas de Khadidja. Elle parle devant une
personne dont elle ne sait rien et elle aimerait que cette personne surgisse
du néant et lui dise : "Merci, vous m'avez rendu heureux
"
Une parole sans réponse du destinataire ne peut la conduire que dans le
monde de ses chimères. Khadidja devient folle, elle ne fait plus très
bien la différence entre la réalité et la fiction.
Pour cette raison, le personnage de Khadidja est très représentatif de
l'écrivain africain qui s'adresse à un public dont il ne sait rien : l'écrivain
s'exprime dans une langue que ce même public ne comprend pas toujours
et il parle sous la forme de produits qui sont pas systématiquement accessibles
au public, à savoir les livres
Et même, l'écrivain lui parle l'écrit
alors que chez nous, le plus important, c'est la tradition orale. C'est
le vecteur le plus naturel et le plus puissant
Il y aurait donc
un sentiment d'impuissance de la part de l'écrivain africain à écrire,
à dire les choses ?
Oui, c'est ça
J'exagère probablement. Je pense que certains écrivains,
à commencer par Senghor et Césaire, ont changé énormément les choses.
D'autres, plus tard, ont changé également les choses. Donc je caricature
certainement un peu pour faire passer le message. Mais quand même, en
gros, les écrivains ne comptent pas beaucoup en Afrique
Mais vous, alors,
pour qui écrivez-vous ? A quel public vous adressez-vous ?
Pour personne et
pour tout le monde (Rires)
Mais surtout pour l'avenir
Demandez
à un texte littéraire d'avoir des actions immédiates, ciblés par un lectorat
très précis, est, je pense, une erreur parce que c'est rarement possible.
Mais d'un autre côté, il faut aussi retenir que l'écrivain doit avoir
le désir de s'adresser à son propre peuple - et pour moi, peuple veut
dire ici peuple africain ! - et en même temps de viser à l'universalité
! C'est l'image que Birago Diop donne de l'arbre, du baobab qui ne s'élève
vers le ciel qu'en enfonçant ses racines dans la terre.
C'est d'ailleurs progressivement qu'on identifie les destinataires. Et
je crois que quand on commence à écrire, on a juste envie de faire sortir
des choses. Petit à petit, on a un statut d'écrivain, on a des gens que
ce la intéresse et on finit, de façon consciente ou non, d'ailleurs, par
s'adresser à ceux-là en priorité.
6/ Dans Murambi,
vous dîtes de Siméon à la fin : "Sans avoir jamais écrit une seule
ligne de toute sa vie, Siméon Habineza était à sa manière un vrai romancier,
c'est-à-dire, en définitive, un raconteur d'éternité." (p.226)
C'est une très belle image. Pourriez-vous m'en dire plus ?
L'éternité transcende l'espace géographique et le temps de chaque nation.
Raconter l'éternité, ça signifie, pour moi, qu'en racontant son histoire,
son peuple, les relations avec le monde Blanc de la conquête, Siméon raconte
l'histoire éternelle de l'être humain. J'aimerai que chaque être humain
se reconnaisse dans les mots de Siméon. D'ailleurs j'avais pensé à écrire
"historien de l'éternité" mais j'ai choisi finalement "raconteur
d'éternité"
7/ Dans Le Cavalier
et son ombre, Khadidja utilise le conte pour parler de l'histoire de l'Afrique.
Mais elle ne raconte pas exactement la vérité. Elle passe sous silence
certains moments de l'histoire pour les bienfaits de l'éducation de son
interlocuteur qu'elle pense être un enfant. Elle veut lui créer des héros
et réécrire l'histoire (p. 111-113) pour, comme elle le dit, "prouver
que l'histoire de notre pays était une infâme succession de trahisons
et de lâcheté, dont il ne reste aujourd'hui que des mensonges éhontés."
(p.121) A-t-elle pour autant le droit d'aller jusque-là dans le conte
?
Je crois que là, que ce soit pour la peinture, le cinéma ou la littérature,
c'est le paradoxe : on ne peut dire finalement le vrai qu'à travers le
mensonge, l'invention ou l'artifice
C'est la raison pour laquelle,
à mon avis, beaucoup de romanciers réalistes sont des menteurs : ils décrivent
une table dans ses moindres détails mais c'est totalement faux. Ce n'est
pas une question morale, cela n'a rien à voir avec l'éthique. Je pense
que la question qui se pose est celle de l'efficacité. Le monde est très
complexe
- Quel rapprochement
faites-vous entre l'écrivain et le conteur ?
Je ne sais pas
Je ne fais pas de rapprochement car pour moi, c'est
pratiquement la même chose ! J'ai choisi Khadidja comme personnage principal
de ce roman Le cavalier et son ombre parce que, d'une part, je suis venu
personnellement à la littérature par les contes, lorsque j'étais jeune
adolescent. D'autre part, j'ai la conviction qu'il est impossible de travailler
sur la langue française en gardant la perspective d'une société de tradition
écrite. Je pense qu'il y a une espèce de synthèse à trouver entre la langue
écrite et la langue parlée, entre le fait d'être écrivain et le fait d'être
conteur. En tant qu'Africain, j'appartiens à ces deux cultures. Les contes
de ma mère ont joué un rôle décisif dans mes envies d'écriture tout autant
que la bibliothèque paternelle : je naviguais entre l'univers de l'écrivain
et celui du conteur. Je crois que c'est pareil pour tous les Africain
qui écrivent. Nous ne sommes plus seulement redevables du conte comme
nous ne sommes plus seulement redevables de la littérature. Il y a un
mélange, une synergie
Mes goûts vont vers les textes où l'on sent
le souffle de la parole
Et que pensez-vous
alors de la littérature antillaise où un écrivain comme Chamoiseau dit
par exemple que l'écrivain est un "marqueur de paroles" ?
Je connais cette phrase
Je vais peut-être émettre un jugement global
pas sur Chamoiseau mais sur tout le mouvement de la créolité. Je m'en
méfie énormément
C'est-à-dire ?
Senghor et Césaire se sont rencontrés en France dans les années 1940-1950
Il est né de cette rencontre une grande complicité intellectuelle : ils
se sont parlés pendant cinquante ans - sinon plus - et ils ont forgé ensemble
ce que Césaire appelle des "arts primitifs", lui qui parle de
ces "ancêtres Bambara"
Le mouvement de la créolité arrive dans les années 1980 et dit : "Il
faut tuer le père !" Il faut tuer Césaire car il a fait croire au
monde entier que notre héritage à nous était exclusivement africain. Or
nous avons l'héritage asiatique, européen
Nous sommes des métisses
! Je pense que le raisonnement est faux
Aujourd'hui, lorsqu'un un
écrivain antillais et africain se rencontrent, ils n'ont rien à se dire
! C'est un constat qu'il faut avoir à l'esprit
Pourquoi cela
?
Mais c'est là toute
la question qui est posée ! C'est un constat et je ne connais pas la réponse
(Rires). En disant que leur héritage n'est pas seulement africain, je
crois que les écrivains de la créolité disent autre chose, à savoir qu'ils
ne veulent plus de négritude
J'ai posé à l'un d'eux la question : si votre héritage est "multi-ethnique",
- ce avec quoi je suis d'accord
- la seule façon alors de répondre
à cette question du métissage est d'exiger votre indépendance. Il n'y
a pas de revendications identitaires dignes de ce nom sans revendications
nationales
Le débat était très intéressant et mon interlocuteur
était plutôt embarrassé parce que je pense que le refus de l'Afrique Noire,
le refus des ancêtres Bambara, est aussi une façon de se rapprocher encore
plus de la France
C'est d'ailleurs un mouvement qui ne fait pas
l'unanimité dans les Antilles
Des auteurs comme Marise Condé, par
exemple, sont très réservés sur la créolité parce qu'ils en voit très
bien toutes les influences. Et quand Chamoiseau a eu le prix Goncourt
avec Texaco, Césaire a dire : ce sont des "créolades"
Voilà, je crois que j'en ai assez dit sur mon peu d'estime pour la créolité
(Rires), pour ces auteurs parisiens
8/ Je voudrais
revenir à la critique que vous faîtes du pouvoir politique dans Le cavalier
et son ombre avec le personnage de Ma Ndumbe et également dans Murambi
où la parole politique est incapable de mettre un terme à la haine des
peuples :
"L'idée ne l'effleurait même pas qu'il tenait entre les mains
le sort de plusieurs millions de personnes et que, par exemple, il aurait
pu faire quelque chose pour empêcher les Mwas et les Twis de s'entre-tuer
à la moindre occasion. Au contraire, il attisa la haine des communautés
tant qu'il y trouva son compte." (p.226)
Et Ma Ndumbe de former une seule et même personne avec le nouveau président
qui arrive au pouvoir. Le discours politique serait-il vidé de toute signification
? Ne serait-il plus que mensonges et hypocrisie ? Y-a-t-il possibilité
d'une parole politique qui ne soit pas pervertie ?
Aujourd'hui, je crois qu'il faut noter l'évolution entre Le Cavalier et
son ombre et Murambi. Lorsque j'ai écrit le Cavalier, je n'avais pas été
au Rwanda et j'avais vécu le génocide comme une affaire de "Nègres"
qui s'entre-tuent. Je vivais cela comme quelque chose de malheureux, avec
un peu de honte, en me disant : "Quel est le spectacle que nous sommes
encore en train de donner au monde !"
Et tout le travail que j'ai fait dans Le cavalier et son ombre sur le
génocide, je le renie
Je ne renie pas le roman, je ne renie pas
son imaginaire
Mais tout ce qui concerne le Rwanda est totalement
faux parce que le Rwanda, ce n'était pas les tueries désorganisées des
négro-africains. C'était une boucherie organisée, c'était un état avec
sa puissance armée, avec une idéologie meurtrière qui a planifié et exécuté
l'élimination importante d'une partie de la population
J'avais d'ailleurs
à ce sujet une question. Dans Murambi, vous écrivez que les massacres
du Rwanda ne datent pas de "temps immémoriaux", que les premiers
massacres ont commencé en 1959 et qu'il n'y a jamais eu d'ethnies au Rwanda
("rien ne séparait les Twa, les Hutus et les Tutsi").
(p.87)
Comment alors conjuguer cette découverte avec l'histoire du roi Dapienga
qui inscrit ces massacres dans un passé lointain sinon dans des "temps
immémoriaux" ?
Mais
j'étais stupide ! (Rires
) Vous avez absolument raison
En allant là-bas, je me suis rendu compte de la réalité du massacre. C'était
absolument extraordinaire
C'est tellement incroyable que je manifeste
maintenant très peu d'intérêt pour la littérature
Je me rends compte,
qu'en définitive, il faut de toute évidence expliquer ce qui s'est passé
Très peu de gens savent qu'il n'y a jamais eu d'ethnies au Rwanda
Jamais
C'est le symbole des guerres ethniques les plus meurtrières
Alors qu'au Zaïre il y a 225 langues, il n'y a jamais qu'une seule langue
au Rwanda, un seul dieu
Et je ne sais pas ce qui nous est arrivé
En plus la France a joué un rôle épouvantable dans cette affaire et je
prétends qu'on a réussi à nous cacher un million de cadavres
C'est
lamentable ! En Afrique noire, quand un million de personnes a été tué,
nous avons été les derniers à en parler, les derniers à en être informés
et nous avons continué à écrire des livres en-dessous de la vérité
Parce que le Cavalier dit à un moment donné : "il ne savait pas dans
cette guerre de quel côté il devait frapper
" Il avait réellement
des bourreaux et des victimes dans ces massacres !!!
A un moment donné,
vous faites dire à Cornélius : "Et si ce châtiment radical - le
génocide - était la réponse à un crime très ancien dont plus personne
ne voulait entendre parler ? A présent que je suis au Rwanda, je vais
poser toutes ces questions à Siméon Habineza, songea-t-il. Il n'avait
pas peur de la vérité, il était revenu pour la connaître." (p.88)
Mais Cornelius ne posera pas la question à Siméon. Quelle serait la réponse
que vous, en tant qu'écrivain, journaliste et historien, vous donneriez
à cette question ?
J'ai voulu à travers Cornélius avoir un personnage auquel s'identifie
complètement le lecteur. Cornélius rentre au Rwanda : il ne connaît pas
bien le pays, il ne sait rien sur le génocide
Ça paraît tellement
simple pour une personne qui s'y intéresse que finalement elle se dit
: "Peut-être qu'on nous cache quelque chose". Et c'est ça un
peu le problème de Cornélius
C'est le problème du lecteur
J'ai discuté avec des gens
avec des Américains - depuis deux ans
je ne parle que de ça - et ils m'ont écouté attentivement et m'ont demandé
à la fin : "Est-ce que c'est vraiment aussi simple ?"
On a alors envie de répondre oui
Mais en même temps, je pense qu'il
faut que Cornélius soit accompagné par le lecteur, qu'il se pose les questions
que le lecteur peut se poser, pour qu'on n'arrive pas trop rapidement
à la conclusion que c'est aussi simple ! C'est vrai qu'il ne pose pas
la question explicitement à Siméon qui est pourtant un personnage clé.
Et je pense que toute personne qui lit le roman se rend compte de cela.
Mais Siméon, qui est le personnage fondamental de mon roman, explique
très largement le génocide
Et lorsque Stanley
tente d'expliquer au monde entier les raisons du génocide, Cornelius a
cette interrogation :
"Tu arrivais à leur expliquer ? C'est parfois à devenir fou
"
(p.64)
Oui, on ne peut pas
expliquer
9/ Je voudrais revenir au Cavalier et son ombre, vous vous écrivez
:
"Tunde, l'enfant qui refera l'unité du peuple de Dapienga, Tunde
qui fera des Twis et des Mwas les doigts d'une seule main." (p.228)
Quelle est donc cette histoire du roi de Dapienga ? Est-ce une légende
qui existe dans la mémoire du pays ou une histoire que vous avez inventée
?
C'est un mythe que
j'ai un peu perverti : le mythe de Ouagadougou qui est très connu. C'est
le monstre qui exige chaque année son tribu. Le roi doit donner sa fille
à manger au monstre, sinon son pays connaîtra sécheresse et calamités.
Arrive alors un jour un guerrier venu de nulle part. Il s'appelle Samba
Guélladié dans le mythe et tue le monstre. Il est mieux accueilli que
ce que j'en dis dans mon roman où je pervertis le mythe pour raconter
une histoire de haine millénaire, les Mwa et Twi ! Naturellement je pensais
aux Tutsi et aux Hutu.
10/ Que représente Tunde ?
C'est dans la tradition Yorumba : c'est un peu l'enfant sauveur
11/ Vous commencez
Murambi par 3 chapitres qui posent la situation. Trois chapitres que l'on
pourrait extraire du roman pour en faire des nouvelles qui dévoilent,
à la manière d'un triptyque, les diverses facettes de la réalité du génocide.
L'histoire de Michel Serumundo, Tutsi, qui vit le début des massacres,
et dont la narration est à la 1ère personne.
L'histoire de Faustin Gasana qui ordonne les massacres des Tutsi, qui
veut tous les exterminer et qui dit : "J'ai étudié l'histoire de
mon pays et je sais que les Tutsi et nous, nous ne pourrons jamais vivre
ensemble." (p.31). La narration est également à la 1ère personne.
Enfin, l'histoire de Jessica, Tutsi, qui se bat, en tant qu'espionne,
pour que cesse le génocide et qui témoigne à la 1ère personne.
En 3 tableaux, vous campez la situation : 3 "je", 3 points de
vue pour dire l'horreur du massacre. Nous entrons dans l'esprit de ces
personnes, dans leurs pensées. Quel impact selon vous apportait cette
subjectivité ?
Dans une tragédie de ce genre, chacun est insaisissable. Dans la vie ordinaire,
on peut suivre un personnage. Le premier qui parle, au début du génocide,
Michel Serumundo, on ne le retrouve pas. On ne sait pas s'il va survivre.
On ne sait pas s'il va mourir
Et il en est ainsi dans la réalité
de la tourmente. J'ai voulu montrer une société complètement éclatée à
tous les niveaux où il n'y a plus de connexions. Or le propre d'une intrigue
romanesque, c'est d'écrire des connexions entre des personnages, des événements,
des subjectivités, des lieux
Ici, c'était la plus totale des solitudes
Je voulais montrer la solitude de chacun dans la souffrance.
12/ Cette incursion
dans la tête des personnages déréalise complètement la mort. Elle la rend
plus lointaine. Plus étrangère aux hommes et aux femmes qui la vivent.
Elle fait partie du paysage comme une sorte de fatalité. Les Tutsi sont
tués et l'acte de devenir banal, anodin aux yeux de leurs bourreaux. Et
en tant que lecteur, c'est très dérangeant de voir la mort apprivoisée
de cette manière, déréalisée.
Est-ce cette banalité de la mort qui vous a frappé en partant là-bas ?
Oui
En 1994, cela faisait trente-cinq ans que l'on massacrait les
gens, qu'on incendiait les maisons, qu'on tuait par centaines ou par dizaine
- et même une fois, les gens tués étaient au nombre de deux ou trois cent
mille ! - Les gens ont, en quelque sorte, démystifiés la mort. La mort
leur fait peur naturellement. Mais en même temps, elle le perturbe pas
leur existence.
On a également
une impression d'absurdité de la mort, comme dans l'exemple de cette femme
qui discute avec Jessica et qui va accepter de mourir, tout en sachant
que sa mort ne va rien changer au cours des choses !
Sa mort, en effet, ne va servir à rien
13/ Dans Murambi,
Stanley avoue à Cornélius :
"Je ne comprends d'ailleurs toujours pas cette débauche de sang,
Cornélius." (p.65)
Est-ce qu'en allant là-bas, vous avez pu comprendre une telle horreur
? Ce plaisir de la torture et de la destruction ?
Franchement non
J'ai des explications qui sont très difficiles
Je sais quand même que la colonisation a institué les cartes d'identités
ethniques. C'est la colonisation qui a joué une ethnie contre une autre,
qui a rigidifié des différences qui ont pourtant été bien vécu, pendant
des milliers d'années
Je sais que l'évangélisation du Rwanda a été
quelque chose de tout à fait monstrueux
Mais vous pouvez donner
toutes ces explications, au bout du compte
vous continuez toujours,
comme les Rwandais eux-mêmes, à ne pas comprendre
On a parlé aussi de la tradition d'obéissance des Rwandais, comme on l'a
dit d'ailleurs des Allemands après l'Holocauste
14/ Dans les derniers
passages de Murambi, Gérard dit à Cornelius :
"Si tu préfères penser que j'ai imaginé ces horreurs, tu te sentiras
l'esprit en repos et ce ne sera pas bien. Ces souffrances se perdront
dans des paroles opaques et tout sera oublié jusqu'aux massacres."
(p.222)
Est-ce à dire que l'imaginaire est incapable de rendre compte de la réalité
? Est-il moins percutant que le témoignage ?
Je me suis surtout souvenu de ce que les Rwandais m'ont dit : "Surtout
dîtes seulement ce que vous avez vu et entendu ? N'en rajoutez pas."
Je pense que c'est le résultat d'une évolution dans ma propre approche
de l'écriture. Je me suis rendu compte que l'imaginaire dans le Cavalier
m'avait conduit à de très graves erreurs sur le génocide
J'ai donc
maintenant plutôt tendance à me méfier de l'imagination. Et c'était aussi
un appel du pied au lecteur, je voulais trouver un moyen de lui dire :
"Tout ce que vous avez lu jusqu'à présent peut paraître extraordinaire
mais c'est totalement vrai. " Si vous voyez mes notes, il n'y a pas
de très grande différence avec Murambi.
15/ Dans Le cavalier
et on ombre, vous faites référence à la mythologie des Enfers. Pourquoi
ce recours à un thème gréco-latin ?
Cette référence est plus universelle qu'Occidentale. Elle existe également
chez nous, cette vision d'une personne qui se tient aux portes des Enfers.
Cela vient autant de l'Islam que de la culture proprement africaine. Je
voulais suggérer cette idée que Khadidja se trouve peut-être en Enfers.
D'autre part, j'avais besoin avec le Passeur, d'un personnage qui connaissait
toutes les ficelles de l'histoire. Je suggère même quelque part que le
Passeur est peut-être le monstre Nkin'tri. C'est le grand manipulateur
: il a toutes les dimensions du temps dans son esprit, il sait ce qui
se passe et il est le seul qui aurait pu dire ce qui est arrivé à Khadidja,
il est censé savoir ce qui se passe à Bilenty même si Bilenty n'existe
pas. C'est celui qui en sait beaucoup à la fois sur la réalité et sur
le monde imaginaire ! Il est, pour moi, une des clés de ce livre.
16/ Vos deux livres posent la question de l'identité : qui sommes nous
si nous oublions nos traditions, nos cultures, nos références ? Khadidja
raconte une histoire mais personne ne la croit. Avec Murambi, à la fin
vous parlez des tambours du Rwanda et montrez comment l'évangélisation
a tué tout ce qui était de l'ordre de la tradition
Complètement, on a décérébré
Et ce n'est pas étonnant qu'il y ait
eu des comportement aussi monstrueux. C'est vraiment une crise d'identité,
une des plus profondes qu'on est jamais eue et qui est à l'origine de
ces massacres.
Colette Brakmann a consacré un livre au génocide et elle constate que
les Rwandais ont perdu toute expression symbolique : il n'y a pas de littérature
moderne ! Il y a une littérature mythique, traditionnelle qui a plus ou
moins survécu mais qui n'a plus aucune signification par rapport au monde
réel. Et quand on compare avec le Zaïre, à côté, c'est quand même un foisonnement
extraordinaire ! Il n'y a pas eu de génocide au Zaïre où on trouve pourtant
une soixantaine d'ethnies véritables. Oui, je crois que la question de
l'identité est au cur de ce roman Murambi et surtout au cur
du génocide !
17/ Quels sont les auteurs qui vous intéresse dans la littérature africaine
?
J'aime Atta Armah : c'est un auteur ghanéen. Je le considère comme mon
maître
Je pense qu'il a une vision très sérieuse et très profonde
des problèmes africains. C'est un auteur très important pour moi, il écrit
en anglais et a été traduit en français. J'aime en général les auteurs
anglophones !
Et au niveau de la littérature française ?
Là, franchement
je ne le pratique plus depuis longtemps
Je
me suis arrêté à Sartre, Camus, Malraux
Nous sommes peut-être la
première génération d'auteurs africains à n'avoir pas de modèles français
18/ Vous concluez
votre dernier livre par ce constat :
"après une histoire pareille, tout le monde était, de toute façon,
un peu mort. Il restait peut-être moins de vie dans les veines de l'inconnue
que parmi les ossements de Murambi." (p.229)
Que voulez-vous dire par là ?
Il y a eu une bataille
de chiffres. Combien de morts ? Les uns disent huit cent mille, les autres
un million ou plus
Mais au fond, les survivants eux-mêmes, sont
un peu morts : lorsqu'ils ont survécu à une telle souffrance, à une telle
horreur, peut-on toujours les appeler des êtres vivants. C'est pourquoi
je termine en parlant de la résurrection des vivants. Parce que c'était
nécessaire de finir sur une note d'espoir !
Par quoi passerait
cette résurrection ? Par le témoignage ?
Elle passe par le témoignage, elle passe par le pardon. Mais le pardon
lui-même doit passer par la justice. Et cette résurrection des vivants
passe au moins par la reconnaissance par le monde. Par vous, par moi.
Le fait que le monde ait découvert et accepté l'Holocauste a beaucoup
fait pour aider les Juifs dans leur travail de deuil. Lorsque vous souffrez
les pires choses - c'était quand même dix milles morts pendant trois mois
! - je pense qu'il faut arrêter de dire que ça n'a pas vraiment grande
importance ! Et je crois qu'il faut voir une dignité de la vie dans cette
résurrection des vivants, c'est tout ce qui leur reste
propose
recceuillis par Eloise Brezault
|
|
Vos uvres sont traversées
par le thème de l'exil (vous peignez des personnages qui vivent en exil
à Lyon ou à Abidjan, vous parlez de la fuite dans Les crapauds-brousse
ou dans Un rêve utile). L'exil va même jusqu'à transformer certains de
vos personnages, comme Kandia ou Râhie.
Quel sentiment
nourrissez-vous à l'égard de l'exil ? Quelle définition pourriez-vous
en donner ?
A l'intérieur de l'exil
politique, il y a plusieurs sortes d'exil
Moi, je considère que
l'artiste est toujours en position d'exil, que c'est un homme en porte-à-faux
avec sa réalité sociale. Le pire ennemi de sa société, c'est le poète.
On connaît les relations de Jean Genet avec la France
L'exil, c'est aussi une tentative de libération, notamment dans Les crapauds-brousse
: ce voyage vers l'extérieur, c'est un peu ce voyage en soi-même. C'est
là, qu'au bout du compte, deux personnalités vont se réveiller : la personnalité
de la femme, qui au départ est une potiche et qui se réalise et puis évidemment
le fou qui finit par dominer tout le livre parce que c'est l'homme de
la liberté, c'est le seul qui a le courage de sortir de la convention
et de dire des choses justes et qui sortent du lot
L'exil, c'est aussi une école, un apprentissage, c'est un lieu de transformation
extraordinaire, c'est un lieu de fiction. C'est là qu'on rencontre énormément
de choses différentes de soi, c'est là qu'on finit par se découvrir tout
en découvrant les autres.
Maintenant
c'est aussi un lieu d'écriture parce que je suis un écrivain
de l'exil, mon uvre est née en exil. Je suis entièrement un produit
de l'exil. Voilà donc comment je vois l'exil.
Et la notion d'exil
intérieur
Elle est très présente dans les réminiscences, notamment
dans Un rêve utile quand le narrateur se souvient de son pays natal
C'est un lieu extraordinaire,
très fécond pour la mémoire
Les réminiscences, tout ce qui s'est
passé avant, toutes les odeurs dont on ne se souvenaient plus
Tous
les petits détails de la vie passée reviennent en force. Je pense que
la plupart de mes livres sont bâtis là-dessus, sur une espèce de vie antérieure
qui constitue l'obsession permanente des personnages et qui est le lieu
central du livre. C'est valable dans Un attiéké pour Elgass qui se passe
autour d'un personnage qui a existé mais qui n'existe plus et qui, pourtant,
est le plus présent
Comme dans Pelourinho
Vous travaillez
donc beaucoup sur cette notion de mémoire collective avec Koulloun qui,
dans Les écailles du ciel, crée la cohésion autour d'un passé oublié
C'est une mémoire
brisée, une mémoire complètement en morceaux, en bribes
qui revient
donc par borborygmes, par hésitations, par délits
Cette mémoire
est toujours à refaire parce qu'elle n'est jamais complètement acquise.
Vous avez fait
des études de sciences. Vous avez enseigner la biochimie à l'université
de Caen. Comment arriviez-vous à concilier biochimie et littérature ?
Apparemment c'est
très différent parce que la biochimie, c'est ce qu'on appelle formellement
la science et que la littérature est ce qui peut être rangé dans le domaine
de la poésie , du subjectif. Mais pour moi, c'est la même chose parce
que la biochimie est une forme de littérature, c'est la littérature de
la vie. La biochimie a aussi un alphabet : elle a 4 lettres avec lesquelles
on écrit toute la vie. Il y a donc une convergence totale entre littérature
et biochimie : la littérature décrit la société tandis que la biochimie
décrit la vie en tant que phénomène, c'est plus profond, plus exact. Là,
la moindre erreur est très grave
Comment vous situez-vous
par rapport à William Sassine qui pensait qu' " être écrivain, c'est
écrire en vain " et Sony Labou Tansi qui disait " J'écris pour
réveiller les hommes " ? Quel est votre conception du rôle de l'écrivain
?
C'est à la fois donner
un sens à la littérature qui est cause, qui est engagement (" réveiller
les hommes "). Et de l'autre côté, c'est montrer le désespoir qu'il
y a à écrire dans le contexte africain : on sait bien aujourd'hui que
l'écrivain africain est l'homme le plus réprimé d'Afrique, le plus marginalisé
comme le suggère Sassine. C'est complètement vain, mais en même temps,
il faut le faire. Sassine a toujours continué à écrire, malgré ça, il
savait qu'il écrivait en vain. Il a dit ça parce qu'on n'a pas de public
naturel. Ecrire chez nous, c'est vraiment avaler des couleuvres. C'est
ce qui se passe en Algérie ou au Nigéria. Les écrivains guinéens sont
exilés ou morts dans un exil intérieur extrêmement douloureux. Mais les
deux ne sont pas antinomiques, il me semble. On sait que ça doit servir
à quelque chose obligatoirement mais on sait en même temps qu'il faut
vraiment s'y accrocher parce que ce n'est pas du tout évident. Mais en
même temps, ce n'est pas seulement en Afrique, je pense que c'est un peut
partout. On écrit toujours en vain, la littérature n'a jamais servi de
leçons, dans le monde entier.
Dans une interview
accordée à Notre Librairie, le journaliste parlait d'une veine labou tansienne
à propos de votre roman Les écailles du ciel, en établissant notamment
une analogie entre le fantôme de Sibé et celui de Martial, fantômes étrangement
muets. Vous répondiez que Sony ne vous avez pas influencé. Est-ce que
vous pouvez m'en dire plus à ce sujet ?
On est très différent
: l'itinéraire est différent et les obsessions littéraires ne sont pas
exactement les mêmes. On a voulu nous associer parce qu'on a publié en
même temps, parce qu'on est de la même génération. On a créé comme ça
une espèce d'école qu'on a appelé "Génération 47" : on a dénoncé
les dictatures mais on est très différent.
Sony, je crois, est un écrivain de la chair, c'est un écrivain animiste.
Chez moi, il y a plus de distance : j'ai des problèmes avec l'histoire.
Apparemment chez Sony, l'histoire est absente, c'est la vie réduite à
son degré le plus primaire ; ce qui est assez formidable au niveau du
roman. Il n'accorde pas de fait civilisationel à l'être humain : la vie,
c'est tout de suite la barbarie collective au maximum. Tout le monde est
carnivore, tout le monde est cannibale, Blancs ou Noirs, tout le monde
se dévore. J'accorde, moi, un minimum de présence à l'histoire, même si
j'ai des problèmes avec cette histoire-là.
Dans Les écailles
du ciel, vous faîtes dire au griot Wango : " on ne tue pas la parole
" (p. 65). Pourtant, vous peuplez cet univers d'ombres et de fantômes
muets. Pourquoi ? Reflet d'une désintégration sociale ?
Lorsque la parole
est interdite, lorsqu'elle est confisquée, ce sont évidemment les êtres
extraordinaires qui la ramènent, qui la récupèrent et la font revivre.
C'est valable pour tous les romans africains : Martial chez Sony, le fou
chez moi, ou Cousin Samba qui ne dit pas un mot de tout le roman. J'ai
fait ce pari d'inventer un personnage principal qui ne dit pas un mot.
Mais la parole est là, elle est présente malgré l'Apocalypse : tous les
hommes peuvent mourir, mais la parole reste là comme si elle habitait
le monde. Il y a l'écho qui dira certainement la fin du monde. C'est un
peu cela qui se passe dans Les écailles du ciel.
Les personnages
que vous peignez sont souvent des êtres perdus, plus tournés sur leur
passé que sur l'avenir (comme Leda ou Innocencio ou le narrateur d'Un
rêve utile, parfois même, ils subissent plus leur destinée qu'ils n'agissent
comme le personnage de Samba.) On a l'impression d'une sorte de fatalité
qui pèse sur vos personnages comme s'ils ne pouvaient plus se projeter
dans le futur, comme s'ils n'avaient de futur. Est-ce que vous pensez
qu'un jour, ils en seront capables ?
Ils ne s'en sortiront
que le jour où ils auront réglé le problème de la mémoire, justement.
Mes personnages sont obsédés par la mémoire parce qu'ils vivent, tous,
un passé lourd et insupportable, un passé difficile à porter sur les épaules.
Ils savent bien qu'ils ne peuvent pas aller de l'avant sans avoir réglé
ce passé, ce qu'ils n'arrivent pas non plus à faire. Mais ce passé revient
de façon tout à fait obscure, sinueuse
Ce sont des brumes à travers
lesquelles il y a parfois des moment d'éclaircies. La rupture généalogique
est évidente dans mes livres, notamment dans Pelourinho, parce que je
pense que l'histoire de l'Afrique depuis cinq siècles est une histoire
de mémoire, de généalogie. Tant que nous n'aurons pas réglé ce problème
de la mémoire, il sera impossible d'aller de l'avant. Malheureusement,
je ne pense pas que les gens s'occupent beaucoup du problème de la mémoire,
chez nous. La mémoire est, tous les jours, falsifiée, elle est tous les
jours confisquée
Et vous pensez
que la littérature a ce devoir de mémoire, qu'elle doit ressusciter le
passé ?
Absolument
Et l'intellectuel
africain n'échappe pas à cette vision assez noire de la situation de l'Afrique
: vous faites un portrait de l'intellectuel africain pas très encourageant,
dans Les crapauds-brousse, par exemple. Diouldé et ses amis parlent beaucoup
mais sont incapables de réagir contre l'étau de la dictature qui se resserre
autour d'eux, et même de prendre position.
Je pense que ce qu'on
appelle l'intellectuel africain est une pauvre chose. Sartre a dit, en
1947, que l'intellectuel africain est un " mensonge vivant ",
dans une préface à L'anthologie nègre, Orphée noir. J'ai l'impression
que c'est effectivement " l'intellectuel africain " qui est
le problème. Dans Les crapauds-brousse, c'est ce qui se passe : ce qui
devait être la solution devient le problème. Les " intellectuels
africains " sont des sous-produits occidentaux, il sont complètement
impuissants devant leur propre réalité. Ils racontent du " bla-bla
" universitaire qu'ils ont appris, plus ou moins par hasard, dans
des amphithéâtres et auquel il ne comprennent pas grand-chose. Ils ne
maîtrisent pas parfaitement les concepts. A partir de concepts occidentaux,
on aurait pu " reconceptualiser " l'Afrique, malheureusement,
on n'y arrive pas parce que l'intellectuel est incapable d'abstraire sa
propre réalité.
On constate dans
vos uvres une forte présence de la maladie, de la mort : vos personnages
sont hantés par la mort (le fantôme de Sibé refait des apparitions dans
la vie de Samba), la frontière entre le monde des vivants et celui des
morts s'estompe, les villes pourrissent de l'intérieur, ravagées par l'eau
Comment l'expliquez-vous ?
Ce sont les morts
qui portent la véritable mémoire, les ancêtres
Et cet ancêtre, aigri
par l'histoire, déçu par sa progéniture, revient de façon très amère,
très violente contre sa propre progéniture. Il y a un titre de Kateb Yacine
Les ancêtres redoublent de férocité
Et je pense que ces ancêtres-là
ont raison parce qu'ils ont l'impression d'avoir été trahis. Ils reviennent
donc, puisque les vivants sont incapables de prendre en charge l'histoire
et la mémoire, leur rappeler leur droit. Ces fantômes aimeraient remplacer
les vivants
Mais en même temps,
on a l'impression que vos fantômes (Sibé comme Lourdes) qui restent étrangement
muets ne peuvent plus faire que des gestes pour essayer de se faire comprendre
des vivants, comme s'il n'y avait plus de communication entre les deux
mondes
Il n'y a plus de communication,
c'est quelque chose de rompu
J'ai parlé déjà de cette rupture de
la généalogie parce que même la réminiscence n'arrive pas à régler les
choses
Elles sont tellement confuses dans la tête de Samba qu'il
ne peut pas les régler. Il est donc plutôt prédisposé à subir les choses
qu'à les régler.
Maintenant il y a le problème de ce que tu appelles la ville
Mais
il ne s'agit pas de ville
En fait je n'ai jamais vraiment parlé
de ville sauf peut-être avec Abidjan, dans Un attiéké pour Elgass. Sinon,
j'ai toujours parlé des bidonvilles qui, pour moi, sont l'avatar sociologique
de l'Afrique, de ce que j'appelle les pays du Tiers-Monde. Je pense que
c'est là que les choses sont en train de se faire, c'est là que la modernité
arrive par le biais du système informel, du bricolage, de la débrouille,
de la recréation de la parole, de la création d'un système de vie nouveau
qui n'est plus un mode de vie villageoise. Ce n'est pas non plus ce qu'on
a pu appeler un mode de vie urbaine
C'est là que les chose se préparent
de façon très confuse, très brutale, très violente, très dramatique
Et je décrits souvent la moiteur des Tropiques à l'extrême, l'humidité,
la misère, la saleté, le bruit, les odeurs qui sont caractéristiques de
tous les quartiers populaires d'Afrique ou du Brésil. Je pense que c'est
là que l'homme nouveau africain est en train de se faire
Et la folie ?
Les fous, c'est curieux,
sont présents dans tous les livres africains, d'Afrique Noire comme du
Maghreb. c'est un des personnages clés du roman africain et à la limite,
on ne peut pas y échapper, je ne sais pas pourquoi
Dans L'aventure
ambiguë, dans beaucoup d'autres choses
parce que la réalité est
en elle-même folle : la répression, la censure étant très présentes, on
donne souvent la parole au fou . On fait du fou l'intermédiaire : c'est
par lui que la parole arrive, c'est par lui qu'on a réécrit des choses
qui, ou ne sont pas admises par le commun des mortels (par la convention
sociale) ou par le système politique
Et même chez Sony
Labou Tansi, dans un de ses livres, L'anté-peuple, ce sont les fous qui
organisent la rébellion
Le fou, d'abord, il
a la liberté, il a le courage, l'audace de dire des choses que personne
d'autre n'oserait dire. Et à la limite, on le lui permet parce qu'on dit
à son sujet : " Mais c'est un fou, laissez-le. "
Votre uvre
est traversée par la parole populaire. Généralement, c'est une parole
salvatrice, qui fouille dans la mémoire de la collectivité. Pourtant,
dans Un attiéké pour Elgass, la parole devient meurtrière (elle aboutit
au suicide d'Ijatou). Pourquoi ce changement ? Qu'avez-vous voulu dire
par-là ?
C'est encore un moyen
de célébrer la parole dans ce qu'elle a de fort : elle peut à la fois
créer et tuer, créer et anéantir. D'ailleurs on dit souvent qu'on peut
tuer un ennemi par la parole ; par des formules magiques, on peut tuer
et atteindre quelqu'un comme une balle atteint le cur de l'individu.
Il y a autre chose aussi
C'est un universitaire français qui m'a
fait découvrir ça, il n'y a pas longtemps à l'université de Varsovie,
en me présentant comme un écrivain de la rumeur. Mais moi, je ne l'avais
pas vu et je pense que c'est très vrai : tous mes romans sont construits
autour de la rumeur, cette part " d'à peu près " des choses
qui finissent par créer une histoire, une tragédie comme par exemple la
mort absurde d'Escritore, victime d'on ne sait pas trop quoi, victime
d'une faute collective très imprécise, d'une culpabilité
la culpabilité
originelle, le péché originel
La mémoire imprègne
toutes vos uvres, comme on disait tout à l'heure, avec Koulloun
et Escritore qui ravivent le passé de la collectivité. Et dans le même
temps, ceux qui ne se souviennent pas sont des ombres. Bandiougou, quand
il se met à parler de son passé, recouvre " une des clés essentielles
de sa mémoire ", il retrouve son identité.
L'amnésie est un
lien éthylique. Il y a une espèce d'union très mince qui fait que tout
d'un coup cette douleur, ce passé complètement chaotique revient, encore
une fois, par bribes
Toutes les uvres que vous avez publiées sont des romans où la
parole occupe une grande place. N'avez-vous jamais été tenté par le théâtre
ou même la poésie ?
Ah si, j'ai négligé
ça mais je crois que je vais faire du théâtre. C'est vrai que tous mes
romans contiennent du théâtre, notamment Un attiéké pour Elgass qui est
une pièce de théâtre. Je mélange les genres ; ce qui est aussi caractéristique
du roman africain. Chez nous, on ne met pas l'entrée, le plat de résistance
Tu trouves tout dans le couscous
(Rires)
C'est comme le riz africain, tu as tout dedans
Mes livres sont à la fois du théâtre, de la poésie et du roman
Il n'y a qu'à
voir les évocations de la nature quand le fleuve parle dans Les écailles
du ciel
ou les chansons populaires qui ponctuent l'enfance de Leda
et de Lourdes dans Pelourinho, les traditions qui reviennent
Oui, on mêle tout
ça
Dans votre uvre,
la communauté africaine est très présente. Un livre, cependant, diffère,
c'est Pelourinho qui se passe au Brésil. Qu'est-ce qui vous a poussé à
partir au Brésil ? Et comment rattacheriez-vous ce roman aux autres ?
J'ai toujours été
hanté par les Amériques Noires. C'est dû au fait que, quand j'étais gosse,
après l'indépendance de mon pays, j'avais 11 ans et j'ai vu des cars et
des cars de Noirs américains venus dans mon village en train de pleurer.
Ils étaient venus voir la tombe d'un fils de roi peul qui était enterré
là, qui avait résisté contre les Français. J'ai demandé à ma grand-mère
ce que c'était et elle m'a répondu que c'était des Noirs qui avaient été
vendus, il y a longtemps, et qui revenaient retrouver leur pays. Voilà
donc comment ça s'est passé
Et cette image m'est restée
Et puis le Brésil m'a toujours attiré énormément. J'adore la littérature
et la musique brésilienne, j'ai connu des amis qui avaient vécu au Brésil
Il fallait que j'y aille et que j'écrive un livre sur le Brésil
Mais je ne savais pas quel livre j'allais écrire. J'ai vécu 6 mois à Bahia
et je suis revenu, ici, à Caen où j'ai fait ce livre. C'était une espèce
d'appel à une autre partie de la mémoire africaine qui est la mémoire
noire-américaine. Je considère que cette mémoire est collective, commune.
On ne peut pas la régler d'un côté et puis d'un autre côté seulement.
Il me semble, comme je l'ai dit, qu'il faut rabibocher le Noir et on ne
peut pas le faire d'un seul côté de l'Atlantique.
Et au départ,
est-ce que vous aviez cette idée de faire un livre autour de deux personnages
qui se répondent d'un chapitre sur l'autre, dans une sorte de dialogue
sur cet homme mort qu'est Escritore ?
Ce que je voulais
d'abord, c'était exprimer Bahia dans son histoire, sa mythologie, dans
tout le fouillis racial, génétique, historique, culturel, culinaire, archéologique
et architectural que constituait cet endroit. Et je ne voulais surtout
pas l'écrire comme Jorge Amado aurait pu écrire ce livre, je voulais le
faire de l'intérieur parce qu'il fallait que quelque chose émerge vraiment
de l'intérieur de Bahia. J'ai donc créer deux personnages bahiannais,
l'un qui est chargé de raconter la part apparente, prosaïque et visible
de Bahia et l'autre la part souterraine, oubliée, amnésique, onirique
Leur deux paroles tourne autour de cet écrivain africain qui est mort
dès le début
Escritore est
une ombre, il est un peu cette rumeur dont vous parliez tout à l'heure
: on ne le connaît que par l'intermédiaire de vos deux narrateurs
Exactement
Et les rapports
entre Leda et Innocencio
C'est la rupture généalogique
: Leda est la mère d'Innocencio. C'est aussi le mythe d'dipe parce
qu'il l'a rendue aveugle sans savoir que c'est sa mère. Cette rupture
généalogique totale
c'est le dérèglement total de l'histoire parce
que cette femme, Leda, qui avait fait le projet de se marier avec un Anglais,
part en Angleterre et donne naissance à un enfant qui se trouve être noir
et qui marque la rupture
la trahison avec Robby.
Et puis l'autre dérèglement généalogique, c'est que Innocencio croit que
Ignacia (Mae Grande) est sa grand-mère alors qu'elle est, en réalité,
la copine de sa grand-mère qui est morte
Et en même temps,
comme si la boucle se bouclait, Innocencio porte le même nom que l'esclave
dont parle Leda quand elle se met à évoquer le passé du " Pelourinho
"
Oui
il porte
le nom de cet esclave qui est certainement un ancêtre du grand-père de
Ignacia
En quoi vos livres
ont-ils modifié votre regard sur l'Afrique ?
En parlant beaucoup
de petites gens, je me suis rendu compte que la véritable Afrique, c'est
celle-là, l'Afrique populaire. Mes livres me l'ont fait découvrir. Ils
m'ont fait aimer et m'ont réconcilié définitivement avec cette Afrique
populaire
Quand je vais en Afrique, je suis incapable de manger
dans un restaurant normal
Il me faut du bruit avec de la musique,
quelque chose de fou
avec des gens qui racontent n'importe quoi,
qui n'ont pas de projet sérieux, mais qui sont formidables, qui te donnent
des instants extraordinaires
Il y a de la vie
Je préfère ces
gens à la misérable élite politique intérieure, qui est là mais qui n'a
rien à t'apporter, à part des climatiseurs et des costumes Pierre Cardin
(Rires)
Dans vos uvres,
l'écriture emprunte à tous les pays que vous avez traversés : Brésil,
Afrique, France. On a l'impression que c'est une écriture qui abolit les
frontières
Et en même temps
j'ai l'impression que chaque lieu contient sa propre écriture. On ne peut
pas parler de deux lieux différents avec la même écriture : je ne peux
pas parler d'Abidjan comme je parle de Bahia. La même langue ne marcherait
pas
Ce n'est pas possible. Abidjan a sa propre langue, son propre
ton, son propre style
Bahia aussi. J'ai utilisé un peu, dans les
deux cas, le parler populaire des deux villes : l'humour abidjanais et
puis le parler extraordinaire de Bahia
En même temps,
on a l'impression que c'est une sorte de " pied de nez " à la
langue française
Académiquement définie
parce que ce qu'on appelle la langue française
ce n'est même pas
une langue, ce sont des règles
(Rires)
A Lyon, il y a un parler lyonnais. Quand tu parles avec des gens dans
les bars, ici, en France, il y a une âme
C'est extraordinaire, ça
t'apprend quelque chose, ça te fait vivre. Maintenant, plus personne n'écrit
en suivant la norme académique, c'est une langue qui ne sert à rien
sauf peut-être à faire des dictionnaires
Votre écriture
fait passer tout un mélange de cultures, on est un peu en Afrique, un
peu au Brésil, un peu en France
Oui, mais par exemple,
dans Un rêve utile, je fais de l'ironie
Beaucoup de gens pensent
que les formules, les trouvailles que j'utilise dans ce livre sont des
trucs complètement africains
Ce n'est pas toujours vrai, ce sont
parfois des expressions typiquement lyonnaises. Et j'aime beaucoup faire
ça : quand on croit que c'est très africain, c'est lyonnais et quand on
croit que c'est lyonnais, c'est très africain
C'est un transfert
d'images parce que je crois qu'on en peut pas traduire littéralement une
langue dans une autre, ce qu'il faut faire, c'est traduire des images
pour traduire la manière de voir le réel présent
Et là, tu trouves
des points de jonction qui peuvent être intéressants.
Quels sont les
écrivains qui vous ont marqué, quand vous les avez lus ?
Il y a d'abord Rabelais.
C'est très curieux parce que tous les Africains vous diront les mêmes
écrivains. Rabelais et Céline
ce sont des gens auxquels s'intéressent
naturellement les écrivains africains : l'un n'a pas de problèmes avec
la langue française puisqu'il la l'a fondée en quelque sorte et l'autre
en a
Céline a des problèmes avec la langue française, il la détruit,
il la recrée
Et nous aussi, nous avons des problèmes avec la langue
française
C'est troublant, c'est dangereux, c'est bizarre
Il faut trouver la distance nécessaire, le pôle d'attaque, il faut voir
comment utiliser cette langue, comment la vaincre. On a envie de la bousiller,
quelque part, de l'effacer de nous.
Il y a aussi les littératures fondatrices de la modernité qui sont des
littératures jeunes, émergentes, comme la littérature américaine
Faulkner
La littérature irlandaise avec James Joyce
qui sont
des sortes de sociétés en voie de constitution, qui sont en train de se
faire, qui ont envie d'avoir leur propre mot à dire sur la réalité du
monde.
On remarque aussi une chose, c'est que tous ces écrivains-là ne sont pas
des écrivains complètement aboutis, ils ne sont pas complètement arrivés
au niveau total de l'écriture. Ils sont encore habités par la parole.
Il y a le transfert, le va-et-vient permanent entre parole et écriture
; ce qui est le propre de l'Africain. Ce n'est pas encore l'écrit comme
on peut le trouver dans le Nouveau Roman où l'écriture est devenue autonome
en quelque sorte, où elle se suffit d'elle-même, à la limite.
Les latino-américains, comme Garcia Marquez, Jorge Amado, Asturias, Vargas
Llosa, Carpentier, Octavio Paz
, nous ont également influencés. Je
trouve en eux une filiation : ils nous ont décomplexés, ils nous ont renvoyés
à nous-mêmes parce qu'ils ont dit très tôt que la part européenne ne leur
suffisait pas, qu'ils étaient à la fois Blancs, Indiens et Noirs. Ils
se sont alors tournés vers les légendes indiennes, les légendes nègres
et les voyages des marins européens. Ils ont crée une littérature d'eux-mêmes,
ils ne copient plus les Victor Hugo, les Balzac
Quels sont vos
projets en cours, actuellement ?
Je fais un travail
sur les Peuls. J'ai 3 livres à faire dessus. Mais là, je fais plutôt de
la documentation même si j'ai commencé à écrire le premier livre que je
dois rendre fin Novembre. Je pars de l'Antiquité jusqu'au 19ème siècle
et je décris les mouvements de ce peuple qui est une de synthèse
Et, c'est sous
forme de roman ?
Oui, un roman
L'histoire, je la laisse aux historiens (Rires) même si je me documente
beaucoup. Sur Bahia, je me suis énormément documenté mais j'ai digéré
la documentation
Elle ne se sent pas dans le livre. Et pourtant,
chaque fait renvoie à une histoire précise de Bahia
Questions
de vocabulaire
Je voulais aussi
vous poser quelques questions sur certains mots que vous employez dans
vos livres. Quel est le sens de " Alakabo " ?
Ça veut dire "
Dieu est grand ". Je me souviens très bien de cette histoire : c'est
un copain à nous qui a inventé ce mot. Dans les années 60, il y avait
à Conakry, ce qu'on appelle les " Milles Kilos " - c'étaient
des estafettes qui servaient de transport en commun - et sur l'une d'entre
elles, était écrit " Alakabo " (Dieu est grand). Toute la ville
s'est alors mise à appeler ces estafettes des " Alakabos ".
Voilà comment les mots naissent
La baraya ?
C'est un pantalon
bouffant, le pantalon folklorique africain. C'est typique des danseurs,
des flûtistes guinéens.
Takoulata ?
Ce sont des boules
de manioc qu'on vend sur les marchés et que les gosses adorent. J'ai même
oublié comment ça se fait exactement, mais ce sont des souvenirs d'enfance.
Je n'en vois plus aujourd'hui
propose
recceuillis par Eloise Brezault
|
|
Dans votre dernier
livre, vous dépeignez la relation amoureuse au sein d'un couple qui a
perdu, en quelque sorte, ses points de repère. Les personnages sont réduit
à leur minimum : un nom, une vague description physique. Ce qui compte,
ce sont leurs voix intérieures, ce sont ces mouvements imperceptibles
de l'âme qui font que ces personnages ont une existence à nos yeux. Pourtant,
un détail m'a frappée : c'est qu'il y a rarement de réelles conversations,
plutôt des monologues comme s'il n'y avait plus de communication entre
eux. Comme si l'amour avait tué cet échange de paroles. Est-ce que l'amour
a tué la communication ?
Non, ce n'est pas
ça
Je crois que c'est comme ça que je suis : c'est plutôt à l'intérieur
des personnages que j'aime me promener. Et c'est pour ça, par exemple,
que je n'ai pas encore touché au théâtre parce qu'il faut avoir une oreille
et entendre. Moi, j'entends les choses intérieurement et donc ça se traduit
comme cela dans mon écriture. C'est la même chose dans mon livre sur le
Rwanda, vous le verrez : c'est aussi un voyage intérieur finalement. C'est
comme cela que je fonctionne.
La femme se sent
déracinée, l'homme a de plus en plus de mal à supporter les injustices
de son pays. Au début du livre, Aimée de penser : "Son exil s'était
transformé en lieu habitable." (19). Mais elle ajoute plus loin :
elle "avait toujours su qu'elle partirait un jour, qu'elle arracherait
ses racines et qu'elle irait là où personne ne l'attendrait. Elle avait
toujours su qu'elle trahirait." (31)
Est-ce cela la définition que vous donneriez de l'exil intérieur : être
à la fois dans le monde mais se sentir hors du monde ?
C'est l'exil mental.
Oui
mais c'est aussi l'exil physique. Partir, c'est toujours une
déchirure. Et quelque part, c'est aussi une trahison parce qu'on laisse
les gens là où ils sont. On espère qu'ils vont tout faire pour nous garder
une place et qu'on pourra revenir quand on veut. L'exil est à la fois
dans la tête et dans le corps
Dans Le royaume
aveugle, le peuple a le choix entre brûler ou se régénérer ? Et dans ce
livre, l'Amour permet aux hommes de se régénérer, "trouver la
force de changer ; de repartir à zéro, d'annuler le passé encombré d'erreurs
et de ratures multiples." (59) Pourtant, avant, les hommes "se
noieront dans leur propre angoisse (
), ils se mettront à tourner
sur eux-mêmes et à hurler dans l'air calciné". (58)
L'amour doit-il se brûler avant de se régénérer ?
Non
C'est comme
la vie est
Partout où il y a une révolution, où il y a quelque chose
d'extraordinaire qui se passe, qui fait qu'un ordre établi se renverse,
c'est le chaos total. On peut espérer que de cela va renaître quelque
chose, mais bien souvent, il faut détruire pour construire et c'est cela
qui est terrible !
Aimée comme Eloka
sont deux personnes révoltée contre le monde et ses injustices. Et à un
moment donné, Aimée se regarde dans le miroir et prend une résolution
: "Quoi qu'il arrive, je ne peux m'arracher la peau, les cheveux,
les dents. Je ne peux renier ma nature profonde. Seule l'histoire me façonnera.
Je refuse l'intimidation." (42)
Il y a un lien entre
les personnages et l'histoire. L'histoire façonne les personnages, les
personnages essaient d'avoir un impact sur l'histoire. C'est un va-et-vient
constant. Mais par exemple, je crois que, dans Le royaume aveugle, on
retrouve cette situation chaotique, mais cette fois-ci à l'intérieur même
des personnages
Quand ils se rendent compte de tout ce qui va mal
en Afrique, de tous ces maux, leur situation devient cauchemardesque.
C'est très difficile pour l'amour de pouvoir alors survivre
Un mal-être chronique
ronge vos deux personnages : ils sont en révolte contre le monde et ses
injustices : ils veulent à tout prix comprendre, tout, même la mort. Il
y a d'ailleurs un passage très métaphorique où l'on entre pleinement dans
l'univers du conte : la mort est une sorte d'hydre à 7 têtes, une "bête
(
) dévoreuse d'âmes. Ses lèvres grotesques aspirent le sang. Ses
langues agitées goûtent les chairs." (58) Cette description rappelle
aussi les chauves-souris dans Le royaume aveugle
Oui, c'est vrai
Vous tissez des
passerelles entre le conte et la réalité, comme si le conte pouvait éclairer
la réalité par une approche plus lointaine, plus distante, comme si le
conte permettait d'en dire plus sur la réalité... A-t-il vraiment ce pouvoir
?
Oui
Je trouve
qu'on peut tout se permettre dans le conte. On peut passer du fantastique
au réel, au quotidien. C'est cela que j'aime bien, on peut faire tout
ce qu'on veut
sans qu'il y ait d'interdit
Les personnages
peuvent se multiplier, mourir et se réveiller
C'est pour cela que
dans Champs de bataille et d'amour, quand il y a des choses un peu étranges
au niveau du temps et de l'espace
Le temps est complètement
aboli
Il y a des références à la réalité, par l'entremise de la
radio
Mais on évolue dans une espèce de hors-temps où même les lieux
disparaissent
Oui, exactement
Ça ne m'intéresse pas de m'occuper du quotidien et d'expliquer. J'aime
bien passer directement à ce que j'ai envie de dire, prendre des
-
raccourcis
?
Oui, c'est ça
(Rires)
Est-ce que vous faites une différence finalement entre conte et roman
?
Je ne sais pas si j'écris des romans
Ce sont les éditeurs qui veulent
absolument me mettre une étiquette. Mais sinon, moi j'écris
Après
on verra
(Rires). De toute façon, je n'écris jamais de manière conventionnelle.
Donc, l'étiquette de roman, je pense qu'elle est à revoir ! Moi, souvent,
je dis texte, récit
parce que je ne crois pas que ce soit un roman
conventionnel avec une histoire linéaire
A un moment donné
de Champs de bataille et d'Amour, on bascule de ce sentiment de hors-temps
qui baigne tout le roman, à la réalité : Aimée parle des événements horribles
du Rwanda, elle ne peut les accepter, elle en cherche la cause et a ces
mots impuissants : "A quel ancêtre maléfique avons-nous refusé
le dernier sacrifice pour que se propage cette violence fratricide ?"
(73)
Ce comportement me rappelle celui de Kadidja dans Le cavalier et son ombre,
de Boubacar Boris Diop. Kadidja tente, à tout prix, d'expliquer les massacres
au Rwanda en recourant à l'histoire du Cavalier et son Ombre, histoire
qu'elle a inventée de toute pièce, en s'inspirant des légendes de son
pays, pour ne pas abdiquer devant les incohérences du monde.
Kadidja veut expliquer le monde moderne en recourant à l'univers du conte
et des légendes, sans y parvenir, comme si l'imaginaire et la réalité
ne pouvait être compatibles. Aimée, elle, ne s'y essaie pas. Elle se pose
juste la question.
Pourquoi vous êtes-vous arrêtée à cette seule question ?
Parce que ce n'était
pas mon propos. Je ne voulais pas rentrer là-dedans. Dans Le royaume aveugle,
j'avais essayé de parler de la tradition et je m'étais avancée dans cette
idée. Je ne voulais pas refaire cela avec Champ de bataille
Dans
le livre sur le Rwanda, je parle encore un peu de la tradition en essayant
de comprendre ce qui, dans notre culture, peut provoquer de tels comportements
Est-ce que vous pensez, comme le dit B.B. Diop, que c'est un problème
d'identité qui est au cur de ces massacres ?
De toutes façons,
je fais toujours des recherches sur l'identité
Mais je crois que
le Rwanda est une manipulation politique de la notion d'ethnicité
C'est une histoire "banale"
Je crois qu'on ne peut pas
l'expliquer : on ne peut pas donner qu'une seule raison au génocide du
Rwanda. Une classe sociale est arrivée au pouvoir et a voulu utiliser
tous les moyens possibles pour y rester ! On peut voir dans d'autres pays
ce qui se passe quand le pouvoir essaie de manipuler cette ethnicité.
C'est pour cela que dans Le royaume aveugle, j'avais déjà essayé de parler
des gens du Nord et des gens du Sud pour montrer que la nation était faite
de toutes ces ethnies travaillant ensembles
On peut voir que, par
exemple, en Côte d'Ivoire, les questions ethniques étaient un problème
latent qui maintenant, remonte à la surface : cela commence à devenir
préoccupant ! On vient d'avoir un coup d'état à cause de tensions ethniques
entre le Nord et le Sud
Si, dans Le royaume aveugle, j'ai simplement
pris les ethnies de Côte d'Ivoire, dans Champs de Bataille et d'Amour,
j'ai voulu encore montrer la différence à un autre niveau, entre une Blanche
et un Noir. Mais c'est pour dire la même chose en fin de compte : la différence
est une question de points de vue.
Est-ce que vous
pensez que la parole a un pouvoir fort sur les gens, qu'elle a la possibilité
de changer les choses ? Quel pouvoir vous lui donneriez ?
Chez nous, la tradition
orale a beaucoup joué dans notre culture, et elle continue encore d'être
très importante. On ne dit pas les choses comme ça : ici, les gens peuvent
se disputer et ensuite c'est oublié ; en Afrique, certaines choses qui
ont été dites ne peuvent être pardonnées ! La parole a un pouvoir très
puissant.
Pensez-vous que l'écrivain a un quelconque pouvoir, une possibilité
d'agir sur
la réalité ?
Oui
par les
écrits. Mais aussi par la parole parce que bien souvent on demande aux
écrivains de parler. Par exemple, revenons au cas du Rwanda. Je pense
que c'est un exemple de parole qui touche ! Sur d'autres sujets aussi,
beaucoup d'écrivains vont s'impliquer
D'ailleurs, quand on regarde la littérature africaine en général, l'histoire
est très présente
Comment régler ses comptes avec l'histoire
Exactement
A une certaine époque, c'était la colonisation qui était visée dans
les romans. D'ailleurs dans Le royaume aveugle, c'est autant la colonisation
que les dictatures qui sont dénoncées. Et dans Champs de bataille et d'amour,
vous avez fait le choix de rester dans une histoire très présente. Pourquoi
ce choix ?
Dans Le royaume aveugle, j'ai voulu montré le pouvoir - pouvoir despotique,
tyrannique
- et puis dans Champ d'amour, j'ai voulu montré l'effet
de ce pouvoir sur un couple venant de différents horizons, un couple qui
est confronté, comme tous les couples, à tous les problèmes de la vie
quotidienne
C'est donc cela qui vient se greffer à l'histoire et
on ne voit pas le pouvoir
On voit simplement les effets de ce que
j'appelle un contexte défavorable ! Ce sont les problèmes de l'Afrique
qu'on retrouve ici mais aussi les problèmes des couples
Ah ça va
être une histoire entre une Blanche et un Noir, alors on va jusqu'à la
fin du livre en cherchant cette histoire
Et puis on ne trouve pas
grand chose
c'est décevant (Rires)
En fait, ce qui est étonnant, c'est que la relation entre une Blanche
et un Noir n'est en aucun cas problématique alors que pour beaucoup d'auteurs,
c'était là que se situe le véritable problème. Chez Tierno Monénembo,
par exemple, les couples mixtes donnent naissance à des êtres monstrueux
ou malades, ce qui pose la question de l'identité
La relation au
sein d'un tel couple est impossible ! Et vous, vous n'en parlez pas
ça ne pose aucun problème
Ça ne pose aucun problème car je crois qu'ils gardent leur différences
mais ils épousent les mêmes choses. Cette femme qui vient d'un village
- et je l'ai fais exprès pour montrer que les Blancs ne vivent pas tous
dans des villes ! C'est Eloka qui vient de la ville ! - épouse les maux
de l'Afrique ! Quand quelqu'un fait quelque chose comme cela - ce qui
est valable aussi pour les Africains qui se retrouvent plusieurs générations
après en Europe et qui se considèrent comme des "afro-saxons"
ou je ne sais pas, il paraît qu'on dit maintenant "négro-politains"
! (Rires) - quand on va dans un endroit et qu'on en épouse les problèmes
et les espoirs, j'estime qu'on fait partie de cet endroit. Mais il y a
toujours des efforts à faire du côté de la cohabitation qui reste difficile
! Et quand vous dites que mes personnages ne se parlent pas, qu'il n'y
a que des monologues, c'est peut-être un peu cela aussi, la difficulté
de la cohabitation : il y a toujours des difficultés de communication.
A un moment donné, je dis : "C'est si difficile d'aimer". A
chaque fois qu'on veut vraiment aller vers quelqu'un, c'est épuisant !
La ville est un
thème récurrent : que ce soit dans Le royaume aveugle ou dans votre dernier
roman, elle représente un peu l'amnésie collective : c'est un lieu où
l'on se perd, où l'on perd ses racines, sa mémoire. Eloka, Aimée et même
Akissi ne se souviennent pas de leur passé ou très peu. En quoi la ville
concourt-elle à cette gangrène de la mémoire ? Est-ce que c'est vraiment
un lieu où l'on s'oublie ?
La ville est très
concentrée : c'est un lieu où tout va vite ! Et les gens qui n'auraient
peut-être pas cohabité, tout à coup cohabitent. On est tellement pris
par la vie qui bat son plein, qu'on n'a plus tellement le temps pour les
choses du passé : il faut résoudre les problèmes de maintenant
Dans Le royaume aveugle, Akissi se ressource dans le Nord
Oui, c'est là-bas qu'elle arrive à voir, en quelque sorte, car c'est
la vieille qui l'initie.
La ville recueille des exilés venus de partout : tous ce fondent dans
son anonymat et réapprennent à vivre
et à oublier. L'oubli est une
sauvegarde dans ce cas-là car cela semble trop dur de se souvenir d'où
l'on vient !
Oui, c'est possible aussi
Quand Akissi va se ressourcer dans
le Nord, elle voit une autre réalité que celle de la ville où elle a vécu
jusqu'à présent. Il y a quand même une prise de conscience
Il y a aussi le dialogue que Akissi entame avec les gens du village,
dialogue qui est totalement absent de l'univers de la ville (Akissi n'avait
aucun dialogue avec son père, par exemple !)
Il faut aussi admettre que beaucoup de villes africaines ne se portent
pas bien. Moi, je vois Abidjan que j'ai connue il y a plusieurs années
Abidjan, maintenant, est devenue une ville qui n'est pas agréable à vivre
: à tous points de vue, au niveau de la pollution, du bruit, de la criminalité
J'ai vécu à Nairobi
Le Kenya est un très beau pays mais Nairobi
est une catastrophe au niveau de l'organisation de la ville : ça devient
une ville effrayante pour les mêmes raisons
C'est terrible, ça fait
mal au cur rien que de regarder les gens : on ne peut pas marcher
C'est l'enfer ! Ce qui m'offusque, c'est la façon dont les villes sont
détruites
. Ça devient horrible !
D'ailleurs dans la littérature africaine, plus généralement, la ville
devient ce lieu en décomposition, où tout est détruit
Ça montre bien le type de pouvoir qu'il y a en place
La ville est
vraiment significative des maux de l'Afrique !
La relation amoureuse
est au cur de votre dernier roman ainsi que du Royaume aveugle.
L'amour a le pouvoir de redonner l'espoir au peuple des hommes, de leur
redonner une identité. D'un autre côté, pour Eloka et Aimée, l'amour est
parfois une entrave à la liberté. "Quand elle [Aimée] regardait
autour d'elle les couples qui se mouvaient, elle ne pouvait s'empêcher
de penser qu'ils étaient ligotés l'un à l'autre." (95)
Les relations entre Karim et Akissi se terminent de façon assez tragique,
dans le Royaume aveugle
Parce qu'ils ne sont
pas d'accord sur la marche à suivre
Parce qu'Akissi est limitée
de par sa naissance. Elle est la fille du roi, elle a réussi à sortir
de son emprisonnement et à prendre conscience d'une autre réalité en tombant
d'amoureuse de Karim et en allant vers le Nord. Mais ça ne suffit pas
Qu'est-ce qui manque dans cette relation ?
Akissi ne peut aller que jusqu'à un certain point car elle est encore
trop imprégnée de ce qu'elle a vécu jusqu'à présent, elle n'a pas encore
tous les éléments pour être libérée
Par exemple, elle voudrait que
Karim privilégie l'amour à la politique, elle préférerait qu'ils vivent
leur histoire et qu'il abandonne sa vision des choses.
A un moment donné, Karim, dans le villages des Autres, tombe nez à
nez avec le fou qui lui annonce qu'il va se perdre dans ses idéaux politiques.
Et c'est ce qui va arriver. Akissi ne peut aller jusqu'au bout car elle
est la fille du roi mais Karim, lui aussi, s'est perdu dans ses revendications
Oui, lui aussi
Ils ne peuvent pas se comprendre, ils sont obligés
d'aller séparément puisque lui, même s'il s'est perdu, veut aller jusqu'au
bout de sa logique
L'espoir, c'est ce qui reste de cette relation : Akssi donne naissance |