La
phalène des collines,
de Koulsy Lamko (Kujaama, Kigali 2000) |
Dans son
dernier roman, La phalène des collines, Koulsy Lamko évoque le génocide
du Rwanda sous la forme d'un conte allégorique : l'histoire est racontée
par l'esprit d'une Reine qui revient hanter le monde des vivants sous la
forme d'un papillon, après avoir été violée et assassinée par un prêtre
pendant le génocide rwandais de 1994. Derrière le viol de cette Reine, c'est
le viol et la destruction de tout un pays qui est suggéré. En confiant les
rênes de la narration à une morte dont le cadavre est exhumé dans une église,
au milieu de quelques milliers d'autres corps, l'auteur teinte son récit
d'une couleur étrange : il parle par la bouche des morts, il n'utilise pas
la forme du récit du voyage pour décrire ce qu'il a vu, comme ont pu le
faire à leur manière Véronique Tadjo ou Abdourahman Waberi, il préfère puiser
dans l'imaginaire l'essence même de son histoire tout en restant fidèle
à l'histoire du pays, comme il le dit lui-même dans sa préface :
"Ici commence l'ère du poète : la vocation d'une polyphonie sur des
arpèges de cacophonies douloureuses.
Cependant ici, je n'ai qu'un seul droit : celui de la paraphrase de l'histoire."
Mû par cette vocation de "paraphraser" l'histoire, il promène
son lecteur dans le Rwanda de l'après génocide, il lui raconte des bribes
d'existence d'hommes et de femmes qui ont survécu aux massacres et qui se
retrouvent autour d'un verre au Café de la muse. Nom riche en symbole que
celui-ci ! Les rescapés de ce bar forment une petite communauté qui réapprend
tant bien que mal les gestes du quotidien, en écoutant le "poète de
la regardance" (p.122), Muyango-le crâne fêlé, soigner les âmes meurtries
par le beaume de ces paroles salvatrices. Dans ce pays destructuré par le
génocide, les mots semblent le seul remède pour d'exorciser le mal de ces
années passées. "J'ai inventé des quenouilles de mots, parce que les
mots tissent et confectionnent la vie" (p.40), dira à son tour, l'esprit
de la Reine morte qui attend que les hommes se décident enfin à ensevelir
son corps momifié. Les paroles de la Reine sont une logorrhée de mots et
d'images parfois violentes qui ont su franchir les portes de la mort et
de l'oubli pour que tous sachent ce qui s'est réellement passé ! Car il
faut se souvenir pour exorciser ses fantômes et parvenir ensuite au pardon
! Tel semble être le constat de Koulsy Lamko.
"Le champ de la mémoire des morts, il faut le débroussailler, tondre
les pousses mensongères pour laisser fleurir la vérité." (p.144)
Les mots affleurent dans un flot ininterrompu pour faire émerger la vérité,
ils sont à l'image de ce personnage mystérieux et allégorique, Fred R, dont
l'histoire vient scander celle du papillon comme un leitmotiv. Fred R n'en
finit pas de courir jusqu'au bout du Rwanda, il se bat pour que cessent
les massacres et les mensonges. L'auteur dit de lui qu'il "sera l'homme-gorille
du début du monde, (
) la souche centenaire de tous les bourgeons de
vie". Les mots, eux-aussi, combattent le mensonge et l'indifférence.
Ils sont le substat pour que refleurissent enfin les "bourgeons de
vie" : "S'asseoir sur les ailes du rêve que l'on enfante et voguer,
naviguer sur l'océan des aventures de la vie. Que les images de la vie en
poussière façonne le rêve!" (p.154) Fred R, le papillon et la petite
communauté du Café de la Muse ne font pas autre chose : chacun à leur manière,
ils apaisent les esprits et font renaître l'espoir d'une vie possible !
Eloïse
Brézault
|
Rwanda
94 - 2000, entre mémoire et Histoire : le savoir des écrivains
par Boniface Mongo-Mboussa |
Dans
sa chronique Le génocide des Rwandais tutsi et lusage public de lhistoire
publiée dans le numéro 150-152 des Cahiers dEtudes Africaines, Claudine
Vidal constatait que les récentes publications (journalistiques, juridiques,
universitaires) consacrées au génocide rwandais font souvent référence au
génocide juif sans pour autant procéder à un travail comparatif réel qui
permettrait de dégager la singularité du génocide rwandais. Pire, là où
les historiens du génocide juif jugent prioritaire dexplorer les procédures
dextermination des victimes, les auteurs des travaux sur la tragédie
rwandaise tentent plutôt de reconstruire la genèse du génocide un
parti-pris méthodologique que Claudine Vidal critique, proposant dabord
de savoir comment le génocide a été perpétré, de déterminer les rôles de
ceux qui le conçurent et la manière dont les victimes ont été traquées et
massacrées informations qui nous éclaireraient sur le sens de ce
génocide. A cet égard, le livre de Philip Gourevitch Nous avons le plaisir
de vous informer que demain, nous serons tous tués avec notre famille :
chroniques rwandaises (1999) et celui de Yolande Mukagasana La mort ne veut
pas de moi (1997) vont dans ce sens et font déjà office douvrages
pionniers.
Mais une troisième catégorie de textes simposent, les fictions écrites
dans le cadre du projet « Rwanda : écrire par devoir de mémoire » initié
par lécrivain tchadien Nocky Djedanoum, lui même auteur dun
recueil de poèmes, Nyamirambo ! consacré au génocide rwandais.
Ulcéré par le long silence des Africains, FestAfrica invite en 1998
dix écrivains africains en résidence décriture au Rwanda. A larrivée,
une dizaine de romans en librairies (cf p. 11). Parmi eux, deux nous semblent
particulièrement souligner le propos de ce dossier.
LAîné des orphelins, du Guinéen Tierno Monenembo, relate la vie dun
enfant, Faustin Nsenghimana (hutu par son père et tutsi par sa mère), rescapé
miraculé dune fusillade publique dans une église à Nyamata. A Kigali
où il séjourne après la fusillade, Faustin mène une vie de bohème et sinstalle
dans un abri de fortune dénommé QG par ses habitants. Rentrant à limproviste
au QG après une longue absence, il surprend sa sur avec Musinkôro,
son voisin dinfortune. Il lexécute à bout portant avec un revolver.
Au procès, Faustin se défend mal, se montre foncièrement insolent :
il est condamné à mort. Refusant daborder frontalement le génocide,
Monenembo sintéresse à ses conséquences chez les vivants, notamment
chez les enfants qui, après avoir vécu lindicible, versent malgré
eux dans le cynisme. Par petites touches, son roman donne plus à sentir
quà voir. Cette absence du génocide dans le livre le renforce paradoxalement.
Sans le banaliser, Monenembo montre à travers une construction savante du
récit (on pense irrésistiblement à Faulkner) toute la complexité du génocide.
Le livre peut ainsi être lu comme une méditation sur la banalisation du
mal, pour reprendre lexpression dHannah Arendt. On tue
un homme, on est assassin. On en tue des milliers, on est conquérant. On
les tue tous, on est Dieu. Cette citation empruntée à Edmond Rostand,
qui tient lieu dépigraphe au roman, inscrit lAîné des orphelins
dans la lignée de LEtranger de Camus ou encore de La Métamorphose
de Kafka.
On est donc en face dune fable sur la folie humaine. A linstar
de Monenembo, le Tchadien Koulsy Lamko use également de la fable pour instruire
le procès du génocide rwandais. La Phalène des collines relate lhistoire
dun papillon né du cadavre dune reine rwandaise, violée lors
dune génocide de 1994 par un prêtre. Exposée dans une église-musée,
site du génocide, la reine sinsurge en effet contre les vivants, notamment
contre les touristes qui la réduisent au statut de fossile et se métamorphose
en phalène errante sur les collines en attendant quun rituel funéraire
consacre son entrée dans le monde des morts. Texte éminemment polysémique,
La Phalène des collines peut se lire sur le plan symbolique comme lhistoire
du viol du Rwanda par lOccident. Du point de vue réaliste, ce roman
explore un douloureux chapitre du génocide : linsoutenable violence
faite au corps féminin à travers le viol (souvent collectif). Mais par-dessus
tout, La Phalène des collines est une méditation sur le statut de la mort
dans les sociétés africaines post-coloniales - des sociétés où le lien entre
les morts et les vivants à travers les cérémonies funéraires est dorénavant
rompu. Et montre à quel point nos sociétés post-coloniales ont bafoué la
vie.
On signalera aussi Murambi, le livre des ossements du Sénégalais Boubacar
Boris Diop. Même si le point de vue choisi par lauteur semble plus
démonstratif, au sens où le souligne Catherine Coquio, ce roman a le mérite
de mettre la famille au cur du génocide. Là encore, les écrivains
évoquent lun des aspects le moins connu de la tragédie rwandaise.
Ici encore, ce que nous montre bien Diop dans son roman à travers litinéraire
de Cornélius (qui de retour au pays natal saperçoit que lassassin
de ses frères et de sa mère nest autre que son propre père), cest
toute la complexité du génocide.
De la sorte, là où certains observateurs distraits et pressés ne voient
quun conflit inter-ethnique entre des sauvages exotiques, les romanciers
opposent la folie humaine. Ce qui est une façon de nous prévenir que le
Rwanda est aussi ailleurs en chacun de nous
Vu sous cet angle, la
littérature acquiert un statut de savoir philosophique quil convient
désormais de prendre en compte pour aborder le génocide rwandais. La
littérature, écrit Roland Barthes, ne dit pas quelle sait quelque
chose, mais quelle sait de quelque chose, ou mieux : quelle
en sait quelque chose, quelle en sait long sur les choses. (Leçons,
1978, p.19). Cest en tous en cas dans cet esprit que nous abordons
ce dossier Rwanda : plutôt que de décrire lhorreur, plutôt que
de sombrer dans le manichéisme, nous avons essayé de comprendre, de faire
en sorte que cette mémoire tragique devienne une mémoire commune
Une
mémoire en partage. |
| Entretien
avec Boubacar Boris Diop,
Entretien réalisé
à Paris le 3 avril 2000, à l'occasion de la sortie du dernier livre de
B. B. Diop : Murambi, le livre des ossements.
|
1/ Pourriez-vous m'expliquer comment est née cette idée des Ateliers
d'écriture au Rwanda ?
Je ne sais pas si vous connaissez le Fest'Africa de Lille. Le directeur
du festival, Nocky Djedanoum, a pensé que ce serait bien d'envoyer au Rwanda
des auteurs africains puisque, quand il y a eu le génocide, tout le monde
en a un peu parlé mais pas les auteurs africains. C'est Nocky qui a donc
eu cette très belle idée
- Vous étiez combien
d'auteurs africains à partir là-bas ?
On était une dizaine. Il y avait Véronique Tadjo (Côte d'Ivoire), Waberi
(Djibouti), Tierno Monénembo (Guinée), Koulsy Lamko (Tchad), Monique Ilboudo
(Burkina Fasso), Meja Mwangi (Kenya) - on ne le connaît pas beaucoup en
France, il n'a pas été traduit en France -, il y a aussi deux auteurs
rwandais Jean-Marie Rurangwa et Venuste Kayimabe, qui travaillent surtout
sur la théorie et ont publié des textes théoriques dont l'un s'intitule
Le génocide expliqué à ma fille, un dramaturge rwandais Kalissa Rugano
et naturellement Noky Djedanoum (Tchad) qui propose un recueil de poèmes
- Et chacun a décidé
de reprendre ce qu'il a vu là-bas et de le retranscrire à sa façon sous
forme de romans, de poésie, de théâtre
?
- Oui, chacun a écrit à sa façon
Mon texte est le premier à avoir
été publié. Je crois savoir que celui de Tierno arrive en mai, celui de
Véronique Tadjo en octobre
Mais normalement nous réunissons tout
le monde au mois de mai, au Rwanda, avec les textes pour discuter. Nous
faisons une espèce de restitution.
2/ Qu'est-ce qui,
vous a incité à choisir une écriture qui est totalement à l'opposé du
Cavalier et son ombre. On n'est plus du tout dans le domaine de la fiction
telle qu'elle se développe dans le conte du Cavalier : avec Murambi, vous
prenez des témoignages et vous faîtes un roman. Pourquoi avoir traité
ce sujet du génocide avec cet il-là ?
Lorsque j'ai été contacté par Nocky, pour Fest'Africa, je lui ai dit que
ce ne serait pas très décent d'aller là-bas et de faire un roman sur le
génocide pour prouver à quel point on est capable d'écrire. Ce sont de
véritables souffrances. C'est un problème sérieux, il faut le faire en
ayant un très grand soucis de lisibilité pour que tout le monde le comprenne.
Je lui ai dit que ce que je ferais serait un carnet de route, des impressions
de voyage. Des choses vues. C'est tout
Et entendues !
D'ailleurs quand nous sommes allés là-bas, les Rwandais eux-mêmes ont
été très touchés par le projet, par notre présence. Ils nous ont dit surtout
de ne pas écrire de romans. "Dîtes simplement les choses telles qu'elles
se sont passées", nous ont-ils répété. C'était très intéressant car
sans le savoir ils étaient les futurs personnages de nos romans, de nos
pièces de théâtre et de nos compositions politiques. Et j'ai renoncé à
mon projet initial d'impressions de voyage parce que les choses que nous
avons entendus là-bas étaient à la fois vraies et plus romanesques que
dans n'importe quel roman. Et au fond, je pense que l'exercice qui consiste
à faire un carnet de voyage - très distancié, très retenu
- est
quelque chose de difficile avec les événements. Finalement le choix que
j'ai fait est un compromis
entre la volonté de précision et le désir
de restituer vraiment les choses.
3/ Dans les descriptions qui montrent ce déferlement de l'horreur absolue
dans les massacres, n'y avait-il pas, de la part de l'écrivain que vous
êtes, un sentiment d'impuissance à raconter l'inracontable et la folie
?
Oui
Absolument
C'était une des difficultés. Ce qui montre
finalement que tout cela rend modeste. Le fait d'avoir vécu et d'avoir
entendu les choses sans pouvoir les restituer
Ma conviction est
que, de toute façon, le romancier du génocide est pour plus tard. Peut-être
dans quinze ou vingt ans. Les événements sont trop proches de nous. Les
passions sont trop fortes. Je crois que les images qui peuvent condenser
l'événement et les mots seront pour plus tard !
4/ Vous avez à
ce propos une très belle image sur les mots dans Murambi
Oui, même les mots ne savent plus quoi dire...
- Votre dernier
livre redonne à la parole les pleins pouvoirs.
"Il [Siméon Habineza] dirait inlassablement l'horreur. Avec
des mots-machettes, des mots-gourdins, des mots hérissés de clous, des
mots nus et - n'en déplaise à Gérard - des mots couverts de sang et de
merde." (p.226)
Nous étions dix auteurs
et chacun y est allé avec son parcours, avec son itinéraire, avec son
regard. Et ce que je dis là, dans cette phrase, ne concerne que moi. C'est
vraiment ma conviction : la meilleure façon de parler du génocide, c'est
de le faire avec beaucoup de clarté. Et je prétends d'ailleurs avoir écrit
un livre pour adolescent et pour jeunes gens. J'ai écrit ce livre dans
un rythme assez rapide contrairement à ma manière d'écrire jusqu'à présent
où je prenais mon temps.
Là, j'ai essayé d'aller vraiment à l'essentiel, d'être efficace. Je voulais
qu'un jeune homme de vingt ans, qui n'a pas beaucoup l'habitude de lire
et qui ne s'intéresse pas beaucoup aux massacres à travers le monde, ait
le courage de lire ce livre jusqu'au bout et qu'un jour je puisse discuter
avec lui ou avec les autres générations
J'ai écrit ce livre en ayant
uniquement à l'esprit le contenu
Et le type de débat que je souhaite
sur ce livre - et jusque là, ça a marché ! - c'est un débat sur le génocide
!
- Et à travers
les personnages que vous esquissez, on retrouve ce paradoxe : se souvenir
pour oublier. Pour oublier l'horreur, vos personnages parlent du massacre
comme s'il fallait avoir, à tout pris, ce devoir de mémoire pour ne pas
refaire la même chose et tourner une page sur son passé ?
La fiction, c'est à dire la parole, aide, je pense, au travail du deuil.
Et c'était un peu ça le sens de notre présence là-bas, au-delà même de
l'implication littéraire
Comme dans toute famille, quand il y a
un deuil, il faut que les amis et les proches soient là, pour qu'on souffre
ensemble et que la page soit tournée. Je crois, en l'occurrence, que notre
démarche est paradoxale : à la fois le devoir de mémoire mais aussi l'oubli.
Je voudrais revenir
à cette thématique de la parole dans Le cavalier et son ombre : à mesure
que Khadidja s'enfonce dans son histoire, elle devient folle. La parole
lui donne un identité et dans le même temps, la détruit.
Et le narrateur, à force de raconter son histoire et de plonger dans ses
souvenirs pour savoir qui il est, devient à son tour malade, voire fou,
à la fin du livre.
La parole pourrait-elle détruire celui qui en fait usage ? Pourquoi
?
La parole n'a pas d'échos dans le cas de Khadidja. Elle parle devant une
personne dont elle ne sait rien et elle aimerait que cette personne surgisse
du néant et lui dise : "Merci, vous m'avez rendu heureux
"
Une parole sans réponse du destinataire ne peut la conduire que dans le
monde de ses chimères. Khadidja devient folle, elle ne fait plus très
bien la différence entre la réalité et la fiction.
Pour cette raison, le personnage de Khadidja est très représentatif de
l'écrivain africain qui s'adresse à un public dont il ne sait rien : l'écrivain
s'exprime dans une langue que ce même public ne comprend pas toujours
et il parle sous la forme de produits qui sont pas systématiquement accessibles
au public, à savoir les livres
Et même, l'écrivain lui parle l'écrit
alors que chez nous, le plus important, c'est la tradition orale. C'est
le vecteur le plus naturel et le plus puissant
Il y aurait donc
un sentiment d'impuissance de la part de l'écrivain africain à écrire,
à dire les choses ?
Oui, c'est ça
J'exagère probablement. Je pense que certains écrivains,
à commencer par Senghor et Césaire, ont changé énormément les choses.
D'autres, plus tard, ont changé également les choses. Donc je caricature
certainement un peu pour faire passer le message. Mais quand même, en
gros, les écrivains ne comptent pas beaucoup en Afrique
Mais vous, alors,
pour qui écrivez-vous ? A quel public vous adressez-vous ?
Pour personne et
pour tout le monde (Rires)
Mais surtout pour l'avenir
Demandez
à un texte littéraire d'avoir des actions immédiates, ciblés par un lectorat
très précis, est, je pense, une erreur parce que c'est rarement possible.
Mais d'un autre côté, il faut aussi retenir que l'écrivain doit avoir
le désir de s'adresser à son propre peuple - et pour moi, peuple veut
dire ici peuple africain ! - et en même temps de viser à l'universalité
! C'est l'image que Birago Diop donne de l'arbre, du baobab qui ne s'élève
vers le ciel qu'en enfonçant ses racines dans la terre.
C'est d'ailleurs progressivement qu'on identifie les destinataires. Et
je crois que quand on commence à écrire, on a juste envie de faire sortir
des choses. Petit à petit, on a un statut d'écrivain, on a des gens que
ce la intéresse et on finit, de façon consciente ou non, d'ailleurs, par
s'adresser à ceux-là en priorité.
6/ Dans Murambi,
vous dîtes de Siméon à la fin : "Sans avoir jamais écrit une seule
ligne de toute sa vie, Siméon Habineza était à sa manière un vrai romancier,
c'est-à-dire, en définitive, un raconteur d'éternité." (p.226)
C'est une très belle image. Pourriez-vous m'en dire plus ?
L'éternité transcende l'espace géographique et le temps de chaque nation.
Raconter l'éternité, ça signifie, pour moi, qu'en racontant son histoire,
son peuple, les relations avec le monde Blanc de la conquête, Siméon raconte
l'histoire éternelle de l'être humain. J'aimerai que chaque être humain
se reconnaisse dans les mots de Siméon. D'ailleurs j'avais pensé à écrire
"historien de l'éternité" mais j'ai choisi finalement "raconteur
d'éternité"
7/ Dans Le Cavalier
et son ombre, Khadidja utilise le conte pour parler de l'histoire de l'Afrique.
Mais elle ne raconte pas exactement la vérité. Elle passe sous silence
certains moments de l'histoire pour les bienfaits de l'éducation de son
interlocuteur qu'elle pense être un enfant. Elle veut lui créer des héros
et réécrire l'histoire (p. 111-113) pour, comme elle le dit, "prouver
que l'histoire de notre pays était une infâme succession de trahisons
et de lâcheté, dont il ne reste aujourd'hui que des mensonges éhontés."
(p.121) A-t-elle pour autant le droit d'aller jusque-là dans le conte
?
Je crois que là, que ce soit pour la peinture, le cinéma ou la littérature,
c'est le paradoxe : on ne peut dire finalement le vrai qu'à travers le
mensonge, l'invention ou l'artifice
C'est la raison pour laquelle,
à mon avis, beaucoup de romanciers réalistes sont des menteurs : ils décrivent
une table dans ses moindres détails mais c'est totalement faux. Ce n'est
pas une question morale, cela n'a rien à voir avec l'éthique. Je pense
que la question qui se pose est celle de l'efficacité. Le monde est très
complexe
- Quel rapprochement
faites-vous entre l'écrivain et le conteur ?
Je ne sais pas
Je ne fais pas de rapprochement car pour moi, c'est
pratiquement la même chose ! J'ai choisi Khadidja comme personnage principal
de ce roman Le cavalier et son ombre parce que, d'une part, je suis venu
personnellement à la littérature par les contes, lorsque j'étais jeune
adolescent. D'autre part, j'ai la conviction qu'il est impossible de travailler
sur la langue française en gardant la perspective d'une société de tradition
écrite. Je pense qu'il y a une espèce de synthèse à trouver entre la langue
écrite et la langue parlée, entre le fait d'être écrivain et le fait d'être
conteur. En tant qu'Africain, j'appartiens à ces deux cultures. Les contes
de ma mère ont joué un rôle décisif dans mes envies d'écriture tout autant
que la bibliothèque paternelle : je naviguais entre l'univers de l'écrivain
et celui du conteur. Je crois que c'est pareil pour tous les Africain
qui écrivent. Nous ne sommes plus seulement redevables du conte comme
nous ne sommes plus seulement redevables de la littérature. Il y a un
mélange, une synergie
Mes goûts vont vers les textes où l'on sent
le souffle de la parole
Et que pensez-vous
alors de la littérature antillaise où un écrivain comme Chamoiseau dit
par exemple que l'écrivain est un "marqueur de paroles" ?
Je connais cette phrase
Je vais peut-être émettre un jugement global
pas sur Chamoiseau mais sur tout le mouvement de la créolité. Je m'en
méfie énormément
C'est-à-dire ?
Senghor et Césaire se sont rencontrés en France dans les années 1940-1950
Il est né de cette rencontre une grande complicité intellectuelle : ils
se sont parlés pendant cinquante ans - sinon plus - et ils ont forgé ensemble
ce que Césaire appelle des "arts primitifs", lui qui parle de
ces "ancêtres Bambara"
Le mouvement de la créolité arrive dans les années 1980 et dit : "Il
faut tuer le père !" Il faut tuer Césaire car il a fait croire au
monde entier que notre héritage à nous était exclusivement africain. Or
nous avons l'héritage asiatique, européen
Nous sommes des métisses
! Je pense que le raisonnement est faux
Aujourd'hui, lorsqu'un un
écrivain antillais et africain se rencontrent, ils n'ont rien à se dire
! C'est un constat qu'il faut avoir à l'esprit
Pourquoi cela
?
Mais c'est là toute
la question qui est posée ! C'est un constat et je ne connais pas la réponse
(Rires). En disant que leur héritage n'est pas seulement africain, je
crois que les écrivains de la créolité disent autre chose, à savoir qu'ils
ne veulent plus de négritude
J'ai posé à l'un d'eux la question : si votre héritage est "multi-ethnique",
- ce avec quoi je suis d'accord
- la seule façon alors de répondre
à cette question du métissage est d'exiger votre indépendance. Il n'y
a pas de revendications identitaires dignes de ce nom sans revendications
nationales
Le débat était très intéressant et mon interlocuteur
était plutôt embarrassé parce que je pense que le refus de l'Afrique Noire,
le refus des ancêtres Bambara, est aussi une façon de se rapprocher encore
plus de la France
C'est d'ailleurs un mouvement qui ne fait pas
l'unanimité dans les Antilles
Des auteurs comme Marise Condé, par
exemple, sont très réservés sur la créolité parce qu'ils en voit très
bien toutes les influences. Et quand Chamoiseau a eu le prix Goncourt
avec Texaco, Césaire a dire : ce sont des "créolades"
Voilà, je crois que j'en ai assez dit sur mon peu d'estime pour la créolité
(Rires), pour ces auteurs parisiens
8/ Je voudrais
revenir à la critique que vous faîtes du pouvoir politique dans Le cavalier
et son ombre avec le personnage de Ma Ndumbe et également dans Murambi
où la parole politique est incapable de mettre un terme à la haine des
peuples :
"L'idée ne l'effleurait même pas qu'il tenait entre les mains
le sort de plusieurs millions de personnes et que, par exemple, il aurait
pu faire quelque chose pour empêcher les Mwas et les Twis de s'entre-tuer
à la moindre occasion. Au contraire, il attisa la haine des communautés
tant qu'il y trouva son compte." (p.226)
Et Ma Ndumbe de former une seule et même personne avec le nouveau président
qui arrive au pouvoir. Le discours politique serait-il vidé de toute signification
? Ne serait-il plus que mensonges et hypocrisie ? Y-a-t-il possibilité
d'une parole politique qui ne soit pas pervertie ?
Aujourd'hui, je crois qu'il faut noter l'évolution entre Le Cavalier et
son ombre et Murambi. Lorsque j'ai écrit le Cavalier, je n'avais pas été
au Rwanda et j'avais vécu le génocide comme une affaire de "Nègres"
qui s'entre-tuent. Je vivais cela comme quelque chose de malheureux, avec
un peu de honte, en me disant : "Quel est le spectacle que nous sommes
encore en train de donner au monde !"
Et tout le travail que j'ai fait dans Le cavalier et son ombre sur le
génocide, je le renie
Je ne renie pas le roman, je ne renie pas
son imaginaire
Mais tout ce qui concerne le Rwanda est totalement
faux parce que le Rwanda, ce n'était pas les tueries désorganisées des
négro-africains. C'était une boucherie organisée, c'était un état avec
sa puissance armée, avec une idéologie meurtrière qui a planifié et exécuté
l'élimination importante d'une partie de la population
J'avais d'ailleurs
à ce sujet une question. Dans Murambi, vous écrivez que les massacres
du Rwanda ne datent pas de "temps immémoriaux", que les premiers
massacres ont commencé en 1959 et qu'il n'y a jamais eu d'ethnies au Rwanda
("rien ne séparait les Twa, les Hutus et les Tutsi").
(p.87)
Comment alors conjuguer cette découverte avec l'histoire du roi Dapienga
qui inscrit ces massacres dans un passé lointain sinon dans des "temps
immémoriaux" ?
Mais
j'étais stupide ! (Rires
) Vous avez absolument raison
En allant là-bas, je me suis rendu compte de la réalité du massacre. C'était
absolument extraordinaire
C'est tellement incroyable que je manifeste
maintenant très peu d'intérêt pour la littérature
Je me rends compte,
qu'en définitive, il faut de toute évidence expliquer ce qui s'est passé
Très peu de gens savent qu'il n'y a jamais eu d'ethnies au Rwanda
Jamais
C'est le symbole des guerres ethniques les plus meurtrières
Alors qu'au Zaïre il y a 225 langues, il n'y a jamais qu'une seule langue
au Rwanda, un seul dieu
Et je ne sais pas ce qui nous est arrivé
En plus la France a joué un rôle épouvantable dans cette affaire et je
prétends qu'on a réussi à nous cacher un million de cadavres
C'est
lamentable ! En Afrique noire, quand un million de personnes a été tué,
nous avons été les derniers à en parler, les derniers à en être informés
et nous avons continué à écrire des livres en-dessous de la vérité
Parce que le Cavalier dit à un moment donné : "il ne savait pas dans
cette guerre de quel côté il devait frapper
" Il avait réellement
des bourreaux et des victimes dans ces massacres !!!
A un moment donné,
vous faites dire à Cornélius : "Et si ce châtiment radical - le
génocide - était la réponse à un crime très ancien dont plus personne
ne voulait entendre parler ? A présent que je suis au Rwanda, je vais
poser toutes ces questions à Siméon Habineza, songea-t-il. Il n'avait
pas peur de la vérité, il était revenu pour la connaître." (p.88)
Mais Cornelius ne posera pas la question à Siméon. Quelle serait la réponse
que vous, en tant qu'écrivain, journaliste et historien, vous donneriez
à cette question ?
J'ai voulu à travers Cornélius avoir un personnage auquel s'identifie
complètement le lecteur. Cornélius rentre au Rwanda : il ne connaît pas
bien le pays, il ne sait rien sur le génocide
Ça paraît tellement
simple pour une personne qui s'y intéresse que finalement elle se dit
: "Peut-être qu'on nous cache quelque chose". Et c'est ça un
peu le problème de Cornélius
C'est le problème du lecteur
J'ai discuté avec des gens
avec des Américains - depuis deux ans
je ne parle que de ça - et ils m'ont écouté attentivement et m'ont demandé
à la fin : "Est-ce que c'est vraiment aussi simple ?"
On a alors envie de répondre oui
Mais en même temps, je pense qu'il
faut que Cornélius soit accompagné par le lecteur, qu'il se pose les questions
que le lecteur peut se poser, pour qu'on n'arrive pas trop rapidement
à la conclusion que c'est aussi simple ! C'est vrai qu'il ne pose pas
la question explicitement à Siméon qui est pourtant un personnage clé.
Et je pense que toute personne qui lit le roman se rend compte de cela.
Mais Siméon, qui est le personnage fondamental de mon roman, explique
très largement le génocide
Et lorsque Stanley
tente d'expliquer au monde entier les raisons du génocide, Cornelius a
cette interrogation :
"Tu arrivais à leur expliquer ? C'est parfois à devenir fou
"
(p.64)
Oui, on ne peut pas
expliquer
9/ Je voudrais revenir au Cavalier et son ombre, vous vous écrivez
:
"Tunde, l'enfant qui refera l'unité du peuple de Dapienga, Tunde
qui fera des Twis et des Mwas les doigts d'une seule main." (p.228)
Quelle est donc cette histoire du roi de Dapienga ? Est-ce une légende
qui existe dans la mémoire du pays ou une histoire que vous avez inventée
?
C'est un mythe que
j'ai un peu perverti : le mythe de Ouagadougou qui est très connu. C'est
le monstre qui exige chaque année son tribu. Le roi doit donner sa fille
à manger au monstre, sinon son pays connaîtra sécheresse et calamités.
Arrive alors un jour un guerrier venu de nulle part. Il s'appelle Samba
Guélladié dans le mythe et tue le monstre. Il est mieux accueilli que
ce que j'en dis dans mon roman où je pervertis le mythe pour raconter
une histoire de haine millénaire, les Mwa et Twi ! Naturellement je pensais
aux Tutsi et aux Hutu.
10/ Que représente Tunde ?
C'est dans la tradition Yorumba : c'est un peu l'enfant sauveur
11/ Vous commencez
Murambi par 3 chapitres qui posent la situation. Trois chapitres que l'on
pourrait extraire du roman pour en faire des nouvelles qui dévoilent,
à la manière d'un triptyque, les diverses facettes de la réalité du génocide.
L'histoire de Michel Serumundo, Tutsi, qui vit le début des massacres,
et dont la narration est à la 1ère personne.
L'histoire de Faustin Gasana qui ordonne les massacres des Tutsi, qui
veut tous les exterminer et qui dit : "J'ai étudié l'histoire de
mon pays et je sais que les Tutsi et nous, nous ne pourrons jamais vivre
ensemble." (p.31). La narration est également à la 1ère personne.
Enfin, l'histoire de Jessica, Tutsi, qui se bat, en tant qu'espionne,
pour que cesse le génocide et qui témoigne à la 1ère personne.
En 3 tableaux, vous campez la situation : 3 "je", 3 points de
vue pour dire l'horreur du massacre. Nous entrons dans l'esprit de ces
personnes, dans leurs pensées. Quel impact selon vous apportait cette
subjectivité ?
Dans une tragédie de ce genre, chacun est insaisissable. Dans la vie ordinaire,
on peut suivre un personnage. Le premier qui parle, au début du génocide,
Michel Serumundo, on ne le retrouve pas. On ne sait pas s'il va survivre.
On ne sait pas s'il va mourir
Et il en est ainsi dans la réalité
de la tourmente. J'ai voulu montrer une société complètement éclatée à
tous les niveaux où il n'y a plus de connexions. Or le propre d'une intrigue
romanesque, c'est d'écrire des connexions entre des personnages, des événements,
des subjectivités, des lieux
Ici, c'était la plus totale des solitudes
Je voulais montrer la solitude de chacun dans la souffrance.
12/ Cette incursion
dans la tête des personnages déréalise complètement la mort. Elle la rend
plus lointaine. Plus étrangère aux hommes et aux femmes qui la vivent.
Elle fait partie du paysage comme une sorte de fatalité. Les Tutsi sont
tués et l'acte de devenir banal, anodin aux yeux de leurs bourreaux. Et
en tant que lecteur, c'est très dérangeant de voir la mort apprivoisée
de cette manière, déréalisée.
Est-ce cette banalité de la mort qui vous a frappé en partant là-bas ?
Oui
En 1994, cela faisait trente-cinq ans que l'on massacrait les
gens, qu'on incendiait les maisons, qu'on tuait par centaines ou par dizaine
- et même une fois, les gens tués étaient au nombre de deux ou trois cent
mille ! - Les gens ont, en quelque sorte, démystifiés la mort. La mort
leur fait peur naturellement. Mais en même temps, elle le perturbe pas
leur existence.
On a également
une impression d'absurdité de la mort, comme dans l'exemple de cette femme
qui discute avec Jessica et qui va accepter de mourir, tout en sachant
que sa mort ne va rien changer au cours des choses !
Sa mort, en effet, ne va servir à rien
13/ Dans Murambi,
Stanley avoue à Cornélius :
"Je ne comprends d'ailleurs toujours pas cette débauche de sang,
Cornélius." (p.65)
Est-ce qu'en allant là-bas, vous avez pu comprendre une telle horreur
? Ce plaisir de la torture et de la destruction ?
Franchement non
J'ai des explications qui sont très difficiles
Je sais quand même que la colonisation a institué les cartes d'identités
ethniques. C'est la colonisation qui a joué une ethnie contre une autre,
qui a rigidifié des différences qui ont pourtant été bien vécu, pendant
des milliers d'années
Je sais que l'évangélisation du Rwanda a été
quelque chose de tout à fait monstrueux
Mais vous pouvez donner
toutes ces explications, au bout du compte
vous continuez toujours,
comme les Rwandais eux-mêmes, à ne pas comprendre
On a parlé aussi de la tradition d'obéissance des Rwandais, comme on l'a
dit d'ailleurs des Allemands après l'Holocauste
14/ Dans les derniers
passages de Murambi, Gérard dit à Cornelius :
"Si tu préfères penser que j'ai imaginé ces horreurs, tu te sentiras
l'esprit en repos et ce ne sera pas bien. Ces souffrances se perdront
dans des paroles opaques et tout sera oublié jusqu'aux massacres."
(p.222)
Est-ce à dire que l'imaginaire est incapable de rendre compte de la réalité
? Est-il moins percutant que le témoignage ?
Je me suis surtout souvenu de ce que les Rwandais m'ont dit : "Surtout
dîtes seulement ce que vous avez vu et entendu ? N'en rajoutez pas."
Je pense que c'est le résultat d'une évolution dans ma propre approche
de l'écriture. Je me suis rendu compte que l'imaginaire dans le Cavalier
m'avait conduit à de très graves erreurs sur le génocide
J'ai donc
maintenant plutôt tendance à me méfier de l'imagination. Et c'était aussi
un appel du pied au lecteur, je voulais trouver un moyen de lui dire :
"Tout ce que vous avez lu jusqu'à présent peut paraître extraordinaire
mais c'est totalement vrai. " Si vous voyez mes notes, il n'y a pas
de très grande différence avec Murambi.
15/ Dans Le cavalier
et on ombre, vous faites référence à la mythologie des Enfers. Pourquoi
ce recours à un thème gréco-latin ?
Cette référence est plus universelle qu'Occidentale. Elle existe également
chez nous, cette vision d'une personne qui se tient aux portes des Enfers.
Cela vient autant de l'Islam que de la culture proprement africaine. Je
voulais suggérer cette idée que Khadidja se trouve peut-être en Enfers.
D'autre part, j'avais besoin avec le Passeur, d'un personnage qui connaissait
toutes les ficelles de l'histoire. Je suggère même quelque part que le
Passeur est peut-être le monstre Nkin'tri. C'est le grand manipulateur
: il a toutes les dimensions du temps dans son esprit, il sait ce qui
se passe et il est le seul qui aurait pu dire ce qui est arrivé à Khadidja,
il est censé savoir ce qui se passe à Bilenty même si Bilenty n'existe
pas. C'est celui qui en sait beaucoup à la fois sur la réalité et sur
le monde imaginaire ! Il est, pour moi, une des clés de ce livre.
16/ Vos deux livres posent la question de l'identité : qui sommes nous
si nous oublions nos traditions, nos cultures, nos références ? Khadidja
raconte une histoire mais personne ne la croit. Avec Murambi, à la fin
vous parlez des tambours du Rwanda et montrez comment l'évangélisation
a tué tout ce qui était de l'ordre de la tradition
Complètement, on a décérébré
Et ce n'est pas étonnant qu'il y ait
eu des comportement aussi monstrueux. C'est vraiment une crise d'identité,
une des plus profondes qu'on est jamais eue et qui est à l'origine de
ces massacres.
Colette Brakmann a consacré un livre au génocide et elle constate que
les Rwandais ont perdu toute expression symbolique : il n'y a pas de littérature
moderne ! Il y a une littérature mythique, traditionnelle qui a plus ou
moins survécu mais qui n'a plus aucune signification par rapport au monde
réel. Et quand on compare avec le Zaïre, à côté, c'est quand même un foisonnement
extraordinaire ! Il n'y a pas eu de génocide au Zaïre où on trouve pourtant
une soixantaine d'ethnies véritables. Oui, je crois que la question de
l'identité est au cur de ce roman Murambi et surtout au cur
du génocide !
17/ Quels sont les auteurs qui vous intéresse dans la littérature africaine
?
J'aime Atta Armah : c'est un auteur ghanéen. Je le considère comme mon
maître
Je pense qu'il a une vision très sérieuse et très profonde
des problèmes africains. C'est un auteur très important pour moi, il écrit
en anglais et a été traduit en français. J'aime en général les auteurs
anglophones !
Et au niveau de la littérature française ?
Là, franchement
je ne le pratique plus depuis longtemps
Je
me suis arrêté à Sartre, Camus, Malraux
Nous sommes peut-être la
première génération d'auteurs africains à n'avoir pas de modèles français
18/ Vous concluez
votre dernier livre par ce constat :
"après une histoire pareille, tout le monde était, de toute façon,
un peu mort. Il restait peut-être moins de vie dans les veines de l'inconnue
que parmi les ossements de Murambi." (p.229)
Que voulez-vous dire par là ?
Il y a eu une bataille
de chiffres. Combien de morts ? Les uns disent huit cent mille, les autres
un million ou plus
Mais au fond, les survivants eux-mêmes, sont
un peu morts : lorsqu'ils ont survécu à une telle souffrance, à une telle
horreur, peut-on toujours les appeler des êtres vivants. C'est pourquoi
je termine en parlant de la résurrection des vivants. Parce que c'était
nécessaire de finir sur une note d'espoir !
Par quoi passerait
cette résurrection ? Par le témoignage ?
Elle passe par le témoignage, elle passe par le pardon. Mais le pardon
lui-même doit passer par la justice. Et cette résurrection des vivants
passe au moins par la reconnaissance par le monde. Par vous, par moi.
Le fait que le monde ait découvert et accepté l'Holocauste a beaucoup
fait pour aider les Juifs dans leur travail de deuil. Lorsque vous souffrez
les pires choses - c'était quand même dix milles morts pendant trois mois
! - je pense qu'il faut arrêter de dire que ça n'a pas vraiment grande
importance ! Et je crois qu'il faut voir une dignité de la vie dans cette
résurrection des vivants, c'est tout ce qui leur reste
propose
recceuillis par Eloise Brezault
|
Murambi,
le livre des ossements,
de Boubacar Boris Diop
Stock, 2000 |
|
Le dernier roman de
Boris Boubacar Diop, écrit dans le cadre du projet Rwanda : écrire par
devoir de mémoire organisé par le festival littéraire lillois Fest'Africa
est dans une certaine mesure un moyen pour l'écrivain sénégalais de briser
cette glace qu'a été le silence des intellectuels africains à propos de
ce qu'on l'appelé le génocide rwandais. Le thème de la mémoire reste l'un
des enjeux majeurs de l'écriture de Boris Diop. Ce livre prolonge ainsi
le travail initié par l'auteur dans Camp Thiaroye.
Jessica et Cornelius sont deux amis d'enfance. Cornélius a quitté le Rwanda
pour le Burkina Faso et enseigne l'histoire au pays des Hommes intègres.
De son côté, Jessica est restée à Kigali. Elle vient de vivre le génocide
des Tutsi qui s'est déroulé d'avril à et juillet 1994. Cornélius, parti
très jeune du Rwanda, revient quatre ans après le génocide dans sa petite
ville natale de Murambi. Des milliers de cadavres jonchent encore le sol
d'une école - parmi ces ossements se trouvent ceux de sa famille(sa mère
tutsi et ses frères), exterminés par son propre père le Docteur Karekesi.
Surmontant sa douleur, Cornelius tente de comprendre. On est vraiment
au Cur des Ténèbres, pour reprendre le titre de Conrad. Et c'est
là que réside tout l'intérêt de ce livre : Boris Diop refuse de tomber
dans un manichéisme facile. Il veut, avant-tout, comprendre et alterne
à cet effet plusieurs points de vues. En émiettant ainsi son récit, Boris
Diop montre que la vérité à propos de ce génocide n'est ni "à gauche"
ni "à droite" mais plutôt au centre. Il nous invite à la rechercher
avec lui.
Sur le plan de l'écriture, ce livre frappe par sa sobriété. La langue
est simple, le mot est juste, l'émotion maîtrisée. Il y a dans ce texte
une pudeur invitant à la méditation, au silence. Peut-être est-ce pour
l'auteur une façon de nous dire que le véritable Rwanda est en chacun
de nous, quelque part en Afrique. De ce point de vue, le vieux sage, Simenon
Habineza, qui tente lui aussi de comprendre plutôt que de condamner, illustre
bien le projet de Boris Diop. Il s'agit ici de réhabiliter la mémoire
des morts, mais dans une optique qui nous permettra demain de construire
l'Histoire. Car comme l'écrit si bien Georges Bensoussan : " La mémoire
est sélective, et c'est pourquoi elle participe de l'enchantement. L'histoire
est plus prosaïque et désenchantée. Le chemin qui mène de la mémoire à
l'histoire résume le processus de sécularisation propre à la modernité
politique. C'est pourquoi notre arme n'est pas la mémoire qui construit,
déconstruit, oublie ou enjolive, mais l'Histoire seule. "
Boniface Mongo-Mboussa
(1) Georges Bensousan,
Auschwitz en héritage. D'un bon usage de la mémoire, Paris, Mille et une
Nuits, 1998, p. 17.
|
| L'Aîné
des orphelins, par Tierno Monénembo, Seuil, 2000. |
|
Comme Le Livre des
ossements de Boris Boubacar Diop, L'Aîné des orphelins s'inscrit dans
le cadre de l'opération Ecrire par devoir de mémoire parrainée par l'Association
Fest'Africa et la Fondation de France. D'entrée de jeu, le titre fait
mouche et annonce le deuil. L'aîné dont il est question ici, c'est Faustin
Nsenghimana, âgé de 15 ans, rescapé miraculé d'une fusillade publique
dans une église au Rwanda. Ayant assisté à la mort de ses géniteurs, Faustin
s'enfuit de son village natal (Nyamata) pour Kigali. De vadrouille en
vadrouille, il trouve refuge dans un petit abri de fortune dénommé QG
par ses habitants. C'est là qu'il commet le crime qui le condamne à mort.
Rentrant au QG à l'improviste après une absence prolongée, il surprend
son voisin d'infortune Musinkôro avec sa sur. Il l'exécute sur le
champ avec son pistolet A son procès, Faustin fait montre d'une insolence
manifeste : il est condamné à mort.
Comme chez Boris Diop, le texte de Tierno Monénembo est très pudique.
La langue est sobre, très sobre même, le génocide est à peine mentionné
et à peine décrit, hormis la scène de la fusillade dans l'église de Nyamata.
Cette absence du génocide dans le texte renforce paradoxalement sa présence.
Plutôt que de décrire les morts et les viols, Tierno nous donne à lire
les conséquences de ces tueries macabres dans les consciences des survivants,
notamment celles des adolescents, qui après avoir vécu l'indicible, versent
sans le vouloir dans le cynisme pur. En refusant de condamner et de décrire
l'horreur du génocide, Monénembo invite son lecteur à la méditation sur
le sens de ce qu'Anna Harendt appelle la banalité du mal. Car le propre
de la littérature, pour reprendre l'expression de Roland Barthes, est
la question moins la réponse. Et la question que nous pose Tierno Monénembo
sous forme de boutade réside dans l'épigramme du livre emprunté à Edmond
Rostand : " On tue un homme, on est assassin. On en tue des milliers,
on est un conquérant. On les tue tous, on est Dieu. ". On pense irrésistiblement
à Camus ou à Kafka, tellement l'absurde saute aux yeux.
Boniface
Mongo-Mboussa
|
Rencontre
avec Tierno Monénembo
Entretien enregistré à Caen, le 17 juin 1998. |
|
Vos uvres sont traversées
par le thème de l'exil (vous peignez des personnages qui vivent en exil
à Lyon ou à Abidjan, vous parlez de la fuite dans Les crapauds-brousse
ou dans Un rêve utile). L'exil va même jusqu'à transformer certains de
vos personnages, comme Kandia ou Râhie.
Quel sentiment
nourrissez-vous à l'égard de l'exil ? Quelle définition pourriez-vous
en donner ?
A l'intérieur de l'exil
politique, il y a plusieurs sortes d'exil
Moi, je considère que
l'artiste est toujours en position d'exil, que c'est un homme en porte-à-faux
avec sa réalité sociale. Le pire ennemi de sa société, c'est le poète.
On connaît les relations de Jean Genet avec la France
L'exil, c'est aussi une tentative de libération, notamment dans Les crapauds-brousse
: ce voyage vers l'extérieur, c'est un peu ce voyage en soi-même. C'est
là, qu'au bout du compte, deux personnalités vont se réveiller : la personnalité
de la femme, qui au départ est une potiche et qui se réalise et puis évidemment
le fou qui finit par dominer tout le livre parce que c'est l'homme de
la liberté, c'est le seul qui a le courage de sortir de la convention
et de dire des choses justes et qui sortent du lot
L'exil, c'est aussi une école, un apprentissage, c'est un lieu de transformation
extraordinaire, c'est un lieu de fiction. C'est là qu'on rencontre énormément
de choses différentes de soi, c'est là qu'on finit par se découvrir tout
en découvrant les autres.
Maintenant
c'est aussi un lieu d'écriture parce que je suis un écrivain
de l'exil, mon uvre est née en exil. Je suis entièrement un produit
de l'exil. Voilà donc comment je vois l'exil.
Et la notion d'exil
intérieur
Elle est très présente dans les réminiscences, notamment
dans Un rêve utile quand le narrateur se souvient de son pays natal
C'est un lieu extraordinaire,
très fécond pour la mémoire
Les réminiscences, tout ce qui s'est
passé avant, toutes les odeurs dont on ne se souvenaient plus
Tous
les petits détails de la vie passée reviennent en force. Je pense que
la plupart de mes livres sont bâtis là-dessus, sur une espèce de vie antérieure
qui constitue l'obsession permanente des personnages et qui est le lieu
central du livre. C'est valable dans Un attiéké pour Elgass qui se passe
autour d'un personnage qui a existé mais qui n'existe plus et qui, pourtant,
est le plus présent
Comme dans Pelourinho
Vous travaillez
donc beaucoup sur cette notion de mémoire collective avec Koulloun qui,
dans Les écailles du ciel, crée la cohésion autour d'un passé oublié
C'est une mémoire
brisée, une mémoire complètement en morceaux, en bribes
qui revient
donc par borborygmes, par hésitations, par délits
Cette mémoire
est toujours à refaire parce qu'elle n'est jamais complètement acquise.
Vous avez fait
des études de sciences. Vous avez enseigner la biochimie à l'université
de Caen. Comment arriviez-vous à concilier biochimie et littérature ?
Apparemment c'est
très différent parce que la biochimie, c'est ce qu'on appelle formellement
la science et que la littérature est ce qui peut être rangé dans le domaine
de la poésie , du subjectif. Mais pour moi, c'est la même chose parce
que la biochimie est une forme de littérature, c'est la littérature de
la vie. La biochimie a aussi un alphabet : elle a 4 lettres avec lesquelles
on écrit toute la vie. Il y a donc une convergence totale entre littérature
et biochimie : la littérature décrit la société tandis que la biochimie
décrit la vie en tant que phénomène, c'est plus profond, plus exact. Là,
la moindre erreur est très grave
Comment vous situez-vous
par rapport à William Sassine qui pensait qu' " être écrivain, c'est
écrire en vain " et Sony Labou Tansi qui disait " J'écris pour
réveiller les hommes " ? Quel est votre conception du rôle de l'écrivain
?
C'est à la fois donner
un sens à la littérature qui est cause, qui est engagement (" réveiller
les hommes "). Et de l'autre côté, c'est montrer le désespoir qu'il
y a à écrire dans le contexte africain : on sait bien aujourd'hui que
l'écrivain africain est l'homme le plus réprimé d'Afrique, le plus marginalisé
comme le suggère Sassine. C'est complètement vain, mais en même temps,
il faut le faire. Sassine a toujours continué à écrire, malgré ça, il
savait qu'il écrivait en vain. Il a dit ça parce qu'on n'a pas de public
naturel. Ecrire chez nous, c'est vraiment avaler des couleuvres. C'est
ce qui se passe en Algérie ou au Nigéria. Les écrivains guinéens sont
exilés ou morts dans un exil intérieur extrêmement douloureux. Mais les
deux ne sont pas antinomiques, il me semble. On sait que ça doit servir
à quelque chose obligatoirement mais on sait en même temps qu'il faut
vraiment s'y accrocher parce que ce n'est pas du tout évident. Mais en
même temps, ce n'est pas seulement en Afrique, je pense que c'est un peut
partout. On écrit toujours en vain, la littérature n'a jamais servi de
leçons, dans le monde entier.
Dans une interview
accordée à Notre Librairie, le journaliste parlait d'une veine labou tansienne
à propos de votre roman Les écailles du ciel, en établissant notamment
une analogie entre le fantôme de Sibé et celui de Martial, fantômes étrangement
muets. Vous répondiez que Sony ne vous avez pas influencé. Est-ce que
vous pouvez m'en dire plus à ce sujet ?
On est très différent
: l'itinéraire est différent et les obsessions littéraires ne sont pas
exactement les mêmes. On a voulu nous associer parce qu'on a publié en
même temps, parce qu'on est de la même génération. On a créé comme ça
une espèce d'école qu'on a appelé "Génération 47" : on a dénoncé
les dictatures mais on est très différent.
Sony, je crois, est un écrivain de la chair, c'est un écrivain animiste.
Chez moi, il y a plus de distance : j'ai des problèmes avec l'histoire.
Apparemment chez Sony, l'histoire est absente, c'est la vie réduite à
son degré le plus primaire ; ce qui est assez formidable au niveau du
roman. Il n'accorde pas de fait civilisationel à l'être humain : la vie,
c'est tout de suite la barbarie collective au maximum. Tout le monde est
carnivore, tout le monde est cannibale, Blancs ou Noirs, tout le monde
se dévore. J'accorde, moi, un minimum de présence à l'histoire, même si
j'ai des problèmes avec cette histoire-là.
Dans Les écailles
du ciel, vous faîtes dire au griot Wango : " on ne tue pas la parole
" (p. 65). Pourtant, vous peuplez cet univers d'ombres et de fantômes
muets. Pourquoi ? Reflet d'une désintégration sociale ?
Lorsque la parole
est interdite, lorsqu'elle est confisquée, ce sont évidemment les êtres
extraordinaires qui la ramènent, qui la récupèrent et la font revivre.
C'est valable pour tous les romans africains : Martial chez Sony, le fou
chez moi, ou Cousin Samba qui ne dit pas un mot de tout le roman. J'ai
fait ce pari d'inventer un personnage principal qui ne dit pas un mot.
Mais la parole est là, elle est présente malgré l'Apocalypse : tous les
hommes peuvent mourir, mais la parole reste là comme si elle habitait
le monde. Il y a l'écho qui dira certainement la fin du monde. C'est un
peu cela qui se passe dans Les écailles du ciel.
Les personnages
que vous peignez sont souvent des êtres perdus, plus tournés sur leur
passé que sur l'avenir (comme Leda ou Innocencio ou le narrateur d'Un
rêve utile, parfois même, ils subissent plus leur destinée qu'ils n'agissent
comme le personnage de Samba.) On a l'impression d'une sorte de fatalité
qui pèse sur vos personnages comme s'ils ne pouvaient plus se projeter
dans le futur, comme s'ils n'avaient de futur. Est-ce que vous pensez
qu'un jour, ils en seront capables ?
Ils ne s'en sortiront
que le jour où ils auront réglé le problème de la mémoire, justement.
Mes personnages sont obsédés par la mémoire parce qu'ils vivent, tous,
un passé lourd et insupportable, un passé difficile à porter sur les épaules.
Ils savent bien qu'ils ne peuvent pas aller de l'avant sans avoir réglé
ce passé, ce qu'ils n'arrivent pas non plus à faire. Mais ce passé revient
de façon tout à fait obscure, sinueuse
Ce sont des brumes à travers
lesquelles il y a parfois des moment d'éclaircies. La rupture généalogique
est évidente dans mes livres, notamment dans Pelourinho, parce que je
pense que l'histoire de l'Afrique depuis cinq siècles est une histoire
de mémoire, de généalogie. Tant que nous n'aurons pas réglé ce problème
de la mémoire, il sera impossible d'aller de l'avant. Malheureusement,
je ne pense pas que les gens s'occupent beaucoup du problème de la mémoire,
chez nous. La mémoire est, tous les jours, falsifiée, elle est tous les
jours confisquée
Et vous pensez
que la littérature a ce devoir de mémoire, qu'elle doit ressusciter le
passé ?
Absolument
Et l'intellectuel
africain n'échappe pas à cette vision assez noire de la situation de l'Afrique
: vous faites un portrait de l'intellectuel africain pas très encourageant,
dans Les crapauds-brousse, par exemple. Diouldé et ses amis parlent beaucoup
mais sont incapables de réagir contre l'étau de la dictature qui se resserre
autour d'eux, et même de prendre position.
Je pense que ce qu'on
appelle l'intellectuel africain est une pauvre chose. Sartre a dit, en
1947, que l'intellectuel africain est un " mensonge vivant ",
dans une préface à L'anthologie nègre, Orphée noir. J'ai l'impression
que c'est effectivement " l'intellectuel africain " qui est
le problème. Dans Les crapauds-brousse, c'est ce qui se passe : ce qui
devait être la solution devient le problème. Les " intellectuels
africains " sont des sous-produits occidentaux, il sont complètement
impuissants devant leur propre réalité. Ils racontent du " bla-bla
" universitaire qu'ils ont appris, plus ou moins par hasard, dans
des amphithéâtres et auquel il ne comprennent pas grand-chose. Ils ne
maîtrisent pas parfaitement les concepts. A partir de concepts occidentaux,
on aurait pu " reconceptualiser " l'Afrique, malheureusement,
on n'y arrive pas parce que l'intellectuel est incapable d'abstraire sa
propre réalité.
On constate dans
vos uvres une forte présence de la maladie, de la mort : vos personnages
sont hantés par la mort (le fantôme de Sibé refait des apparitions dans
la vie de Samba), la frontière entre le monde des vivants et celui des
morts s'estompe, les villes pourrissent de l'intérieur, ravagées par l'eau
Comment l'expliquez-vous ?
Ce sont les morts
qui portent la véritable mémoire, les ancêtres
Et cet ancêtre, aigri
par l'histoire, déçu par sa progéniture, revient de façon très amère,
très violente contre sa propre progéniture. Il y a un titre de Kateb Yacine
Les ancêtres redoublent de férocité
Et je pense que ces ancêtres-là
ont raison parce qu'ils ont l'impression d'avoir été trahis. Ils reviennent
donc, puisque les vivants sont incapables de prendre en charge l'histoire
et la mémoire, leur rappeler leur droit. Ces fantômes aimeraient remplacer
les vivants
Mais en même temps,
on a l'impression que vos fantômes (Sibé comme Lourdes) qui restent étrangement
muets ne peuvent plus faire que des gestes pour essayer de se faire comprendre
des vivants, comme s'il n'y avait plus de communication entre les deux
mondes
Il n'y a plus de communication,
c'est quelque chose de rompu
J'ai parlé déjà de cette rupture de
la généalogie parce que même la réminiscence n'arrive pas à régler les
choses
Elles sont tellement confuses dans la tête de Samba qu'il
ne peut pas les régler. Il est donc plutôt prédisposé à subir les choses
qu'à les régler.
Maintenant il y a le problème de ce que tu appelles la ville
Mais
il ne s'agit pas de ville
En fait je n'ai jamais vraiment parlé
de ville sauf peut-être avec Abidjan, dans Un attiéké pour Elgass. Sinon,
j'ai toujours parlé des bidonvilles qui, pour moi, sont l'avatar sociologique
de l'Afrique, de ce que j'appelle les pays du Tiers-Monde. Je pense que
c'est là que les choses sont en train de se faire, c'est là que la modernité
arrive par le biais du système informel, du bricolage, de la débrouille,
de la recréation de la parole, de la création d'un système de vie nouveau
qui n'est plus un mode de vie villageoise. Ce n'est pas non plus ce qu'on
a pu appeler un mode de vie urbaine
C'est là que les chose se préparent
de façon très confuse, très brutale, très violente, très dramatique
Et je décrits souvent la moiteur des Tropiques à l'extrême, l'humidité,
la misère, la saleté, le bruit, les odeurs qui sont caractéristiques de
tous les quartiers populaires d'Afrique ou du Brésil. Je pense que c'est
là que l'homme nouveau africain est en train de se faire
Et la folie ?
Les fous, c'est curieux,
sont présents dans tous les livres africains, d'Afrique Noire comme du
Maghreb. c'est un des personnages clés du roman africain et à la limite,
on ne peut pas y échapper, je ne sais pas pourquoi
Dans L'aventure
ambiguë, dans beaucoup d'autres choses
parce que la réalité est
en elle-même folle : la répression, la censure étant très présentes, on
donne souvent la parole au fou . On fait du fou l'intermédiaire : c'est
par lui que la parole arrive, c'est par lui qu'on a réécrit des choses
qui, ou ne sont pas admises par le commun des mortels (par la convention
sociale) ou par le système politique
Et même chez Sony
Labou Tansi, dans un de ses livres, L'anté-peuple, ce sont les fous qui
organisent la rébellion
Le fou, d'abord, il
a la liberté, il a le courage, l'audace de dire des choses que personne
d'autre n'oserait dire. Et à la limite, on le lui permet parce qu'on dit
à son sujet : " Mais c'est un fou, laissez-le. "
Votre uvre
est traversée par la parole populaire. Généralement, c'est une parole
salvatrice, qui fouille dans la mémoire de la collectivité. Pourtant,
dans Un attiéké pour Elgass, la parole devient meurtrière (elle aboutit
au suicide d'Ijatou). Pourquoi ce changement ? Qu'avez-vous voulu dire
par-là ?
C'est encore un moyen
de célébrer la parole dans ce qu'elle a de fort : elle peut à la fois
créer et tuer, créer et anéantir. D'ailleurs on dit souvent qu'on peut
tuer un ennemi par la parole ; par des formules magiques, on peut tuer
et atteindre quelqu'un comme une balle atteint le cur de l'individu.
Il y a autre chose aussi
C'est un universitaire français qui m'a
fait découvrir ça, il n'y a pas longtemps à l'université de Varsovie,
en me présentant comme un écrivain de la rumeur. Mais moi, je ne l'avais
pas vu et je pense que c'est très vrai : tous mes romans sont construits
autour de la rumeur, cette part " d'à peu près " des choses
qui finissent par créer une histoire, une tragédie comme par exemple la
mort absurde d'Escritore, victime d'on ne sait pas trop quoi, victime
d'une faute collective très imprécise, d'une culpabilité
la culpabilité
originelle, le péché originel
La mémoire imprègne
toutes vos uvres, comme on disait tout à l'heure, avec Koulloun
et Escritore qui ravivent le passé de la collectivité. Et dans le même
temps, ceux qui ne se souviennent pas sont des ombres. Bandiougou, quand
il se met à parler de son passé, recouvre " une des clés essentielles
de sa mémoire ", il retrouve son identité.
L'amnésie est un
lien éthylique. Il y a une espèce d'union très mince qui fait que tout
d'un coup cette douleur, ce passé complètement chaotique revient, encore
une fois, par bribes
Toutes les uvres que vous avez publiées sont des romans où la
parole occupe une grande place. N'avez-vous jamais été tenté par le théâtre
ou même la poésie ?
Ah si, j'ai négligé
ça mais je crois que je vais faire du théâtre. C'est vrai que tous mes
romans contiennent du théâtre, notamment Un attiéké pour Elgass qui est
une pièce de théâtre. Je mélange les genres ; ce qui est aussi caractéristique
du roman africain. Chez nous, on ne met pas l'entrée, le plat de résistance
Tu trouves tout dans le couscous
(Rires)
C'est comme le riz africain, tu as tout dedans
Mes livres sont à la fois du théâtre, de la poésie et du roman
Il n'y a qu'à
voir les évocations de la nature quand le fleuve parle dans Les écailles
du ciel
ou les chansons populaires qui ponctuent l'enfance de Leda
et de Lourdes dans Pelourinho, les traditions qui reviennent
Oui, on mêle tout
ça
Dans votre uvre,
la communauté africaine est très présente. Un livre, cependant, diffère,
c'est Pelourinho qui se passe au Brésil. Qu'est-ce qui vous a poussé à
partir au Brésil ? Et comment rattacheriez-vous ce roman aux autres ?
J'ai toujours été
hanté par les Amériques Noires. C'est dû au fait que, quand j'étais gosse,
après l'indépendance de mon pays, j'avais 11 ans et j'ai vu des cars et
des cars de Noirs américains venus dans mon village en train de pleurer.
Ils étaient venus voir la tombe d'un fils de roi peul qui était enterré
là, qui avait résisté contre les Français. J'ai demandé à ma grand-mère
ce que c'était et elle m'a répondu que c'était des Noirs qui avaient été
vendus, il y a longtemps, et qui revenaient retrouver leur pays. Voilà
donc comment ça s'est passé
Et cette image m'est restée
Et puis le Brésil m'a toujours attiré énormément. J'adore la littérature
et la musique brésilienne, j'ai connu des amis qui avaient vécu au Brésil
Il fallait que j'y aille et que j'écrive un livre sur le Brésil
Mais je ne savais pas quel livre j'allais écrire. J'ai vécu 6 mois à Bahia
et je suis revenu, ici, à Caen où j'ai fait ce livre. C'était une espèce
d'appel à une autre partie de la mémoire africaine qui est la mémoire
noire-américaine. Je considère que cette mémoire est collective, commune.
On ne peut pas la régler d'un côté et puis d'un autre côté seulement.
Il me semble, comme je l'ai dit, qu'il faut rabibocher le Noir et on ne
peut pas le faire d'un seul côté de l'Atlantique.
Et au départ,
est-ce que vous aviez cette idée de faire un livre autour de deux personnages
qui se répondent d'un chapitre sur l'autre, dans une sorte de dialogue
sur cet homme mort qu'est Escritore ?
Ce que je voulais
d'abord, c'était exprimer Bahia dans son histoire, sa mythologie, dans
tout le fouillis racial, génétique, historique, culturel, culinaire, archéologique
et architectural que constituait cet endroit. Et je ne voulais surtout
pas l'écrire comme Jorge Amado aurait pu écrire ce livre, je voulais le
faire de l'intérieur parce qu'il fallait que quelque chose émerge vraiment
de l'intérieur de Bahia. J'ai donc créer deux personnages bahiannais,
l'un qui est chargé de raconter la part apparente, prosaïque et visible
de Bahia et l'autre la part souterraine, oubliée, amnésique, onirique
Leur deux paroles tourne autour de cet écrivain africain qui est mort
dès le début
Escritore est
une ombre, il est un peu cette rumeur dont vous parliez tout à l'heure
: on ne le connaît que par l'intermédiaire de vos deux narrateurs
Exactement
Et les rapports
entre Leda et Innocencio
C'est la rupture généalogique
: Leda est la mère d'Innocencio. C'est aussi le mythe d'dipe parce
qu'il l'a rendue aveugle sans savoir que c'est sa mère. Cette rupture
généalogique totale
c'est le dérèglement total de l'histoire parce
que cette femme, Leda, qui avait fait le projet de se marier avec un Anglais,
part en Angleterre et donne naissance à un enfant qui se trouve être noir
et qui marque la rupture
la trahison avec Robby.
Et puis l'autre dérèglement généalogique, c'est que Innocencio croit que
Ignacia (Mae Grande) est sa grand-mère alors qu'elle est, en réalité,
la copine de sa grand-mère qui est morte
Et en même temps,
comme si la boucle se bouclait, Innocencio porte le même nom que l'esclave
dont parle Leda quand elle se met à évoquer le passé du " Pelourinho
"
Oui
il porte
le nom de cet esclave qui est certainement un ancêtre du grand-père de
Ignacia
En quoi vos livres
ont-ils modifié votre regard sur l'Afrique ?
En parlant beaucoup
de petites gens, je me suis rendu compte que la véritable Afrique, c'est
celle-là, l'Afrique populaire. Mes livres me l'ont fait découvrir. Ils
m'ont fait aimer et m'ont réconcilié définitivement avec cette Afrique
populaire
Quand je vais en Afrique, je suis incapable de manger
dans un restaurant normal
Il me faut du bruit avec de la musique,
quelque chose de fou
avec des gens qui racontent n'importe quoi,
qui n'ont pas de projet sérieux, mais qui sont formidables, qui te donnent
des instants extraordinaires
Il y a de la vie
Je préfère ces
gens à la misérable élite politique intérieure, qui est là mais qui n'a
rien à t'apporter, à part des climatiseurs et des costumes Pierre Cardin
(Rires)
Dans vos uvres,
l'écriture emprunte à tous les pays que vous avez traversés : Brésil,
Afrique, France. On a l'impression que c'est une écriture qui abolit les
frontières
Et en même temps
j'ai l'impression que chaque lieu contient sa propre écriture. On ne peut
pas parler de deux lieux différents avec la même écriture : je ne peux
pas parler d'Abidjan comme je parle de Bahia. La même langue ne marcherait
pas
Ce n'est pas possible. Abidjan a sa propre langue, son propre
ton, son propre style
Bahia aussi. J'ai utilisé un peu, dans les
deux cas, le parler populaire des deux villes : l'humour abidjanais et
puis le parler extraordinaire de Bahia
En même temps,
on a l'impression que c'est une sorte de " pied de nez " à la
langue française
Académiquement définie
parce que ce qu'on appelle la langue française
ce n'est même pas
une langue, ce sont des règles
(Rires)
A Lyon, il y a un parler lyonnais. Quand tu parles avec des gens dans
les bars, ici, en France, il y a une âme
C'est extraordinaire, ça
t'apprend quelque chose, ça te fait vivre. Maintenant, plus personne n'écrit
en suivant la norme académique, c'est une langue qui ne sert à rien
sauf peut-être à faire des dictionnaires
Votre écriture
fait passer tout un mélange de cultures, on est un peu en Afrique, un
peu au Brésil, un peu en France
Oui, mais par exemple,
dans Un rêve utile, je fais de l'ironie
Beaucoup de gens pensent
que les formules, les trouvailles que j'utilise dans ce livre sont des
trucs complètement africains
Ce n'est pas toujours vrai, ce sont
parfois des expressions typiquement lyonnaises. Et j'aime beaucoup faire
ça : quand on croit que c'est très africain, c'est lyonnais et quand on
croit que c'est lyonnais, c'est très africain
C'est un transfert
d'images parce que je crois qu'on en peut pas traduire littéralement une
langue dans une autre, ce qu'il faut faire, c'est traduire des images
pour traduire la manière de voir le réel présent
Et là, tu trouves
des points de jonction qui peuvent être intéressants.
Quels sont les
écrivains qui vous ont marqué, quand vous les avez lus ?
Il y a d'abord Rabelais.
C'est très curieux parce que tous les Africains vous diront les mêmes
écrivains. Rabelais et Céline
ce sont des gens auxquels s'intéressent
naturellement les écrivains africains : l'un n'a pas de problèmes avec
la langue française puisqu'il la l'a fondée en quelque sorte et l'autre
en a
Céline a des problèmes avec la langue française, il la détruit,
il la recrée
Et nous aussi, nous avons des problèmes avec la langue
française
C'est troublant, c'est dangereux, c'est bizarre
Il faut trouver la distance nécessaire, le pôle d'attaque, il faut voir
comment utiliser cette langue, comment la vaincre. On a envie de la bousiller,
quelque part, de l'effacer de nous.
Il y a aussi les littératures fondatrices de la modernité qui sont des
littératures jeunes, émergentes, comme la littérature américaine
Faulkner
La littérature irlandaise avec James Joyce
qui sont
des sortes de sociétés en voie de constitution, qui sont en train de se
faire, qui ont envie d'avoir leur propre mot à dire sur la réalité du
monde.
On remarque aussi une chose, c'est que tous ces écrivains-là ne sont pas
des écrivains complètement aboutis, ils ne sont pas complètement arrivés
au niveau total de l'écriture. Ils sont encore habités par la parole.
Il y a le transfert, le va-et-vient permanent entre parole et écriture
; ce qui est le propre de l'Africain. Ce n'est pas encore l'écrit comme
on peut le trouver dans le Nouveau Roman où l'écriture est devenue autonome
en quelque sorte, où elle se suffit d'elle-même, à la limite.
Les latino-américains, comme Garcia Marquez, Jorge Amado, Asturias, Vargas
Llosa, Carpentier, Octavio Paz
, nous ont également influencés. Je
trouve en eux une filiation : ils nous ont décomplexés, ils nous ont renvoyés
à nous-mêmes parce qu'ils ont dit très tôt que la part européenne ne leur
suffisait pas, qu'ils étaient à la fois Blancs, Indiens et Noirs. Ils
se sont alors tournés vers les légendes indiennes, les légendes nègres
et les voyages des marins européens. Ils ont crée une littérature d'eux-mêmes,
ils ne copient plus les Victor Hugo, les Balzac
Quels sont vos
projets en cours, actuellement ?
Je fais un travail
sur les Peuls. J'ai 3 livres à faire dessus. Mais là, je fais plutôt de
la documentation même si j'ai commencé à écrire le premier livre que je
dois rendre fin Novembre. Je pars de l'Antiquité jusqu'au 19ème siècle
et je décris les mouvements de ce peuple qui est une de synthèse
Et, c'est sous
forme de roman ?
Oui, un roman
L'histoire, je la laisse aux historiens (Rires) même si je me documente
beaucoup. Sur Bahia, je me suis énormément documenté mais j'ai digéré
la documentation
Elle ne se sent pas dans le livre. Et pourtant,
chaque fait renvoie à une histoire précise de Bahia
Questions
de vocabulaire
Je voulais aussi
vous poser quelques questions sur certains mots que vous employez dans
vos livres. Quel est le sens de " Alakabo " ?
Ça veut dire "
Dieu est grand ". Je me souviens très bien de cette histoire : c'est
un copain à nous qui a inventé ce mot. Dans les années 60, il y avait
à Conakry, ce qu'on appelle les " Milles Kilos " - c'étaient
des estafettes qui servaient de transport en commun - et sur l'une d'entre
elles, était écrit " Alakabo " (Dieu est grand). Toute la ville
s'est alors mise à appeler ces estafettes des " Alakabos ".
Voilà comment les mots naissent
La baraya ?
C'est un pantalon
bouffant, le pantalon folklorique africain. C'est typique des danseurs,
des flûtistes guinéens.
Takoulata ?
Ce sont des boules
de manioc qu'on vend sur les marchés et que les gosses adorent. J'ai même
oublié comment ça se fait exactement, mais ce sont des souvenirs d'enfance.
Je n'en vois plus aujourd'hui
propose
recceuillis par Eloise Brezault
|
| Véronique
Tadjo, LOmbre dImana, Paris, Actes-Sud. |
|
Même sil
passe ses journées ailleurs, Dieu revient chaque nuit au Rwanda.
Ce proverbe qui ouvre le livre de Yolande Mukagasana : La Mort ne
veut pas de moi (Editions Fixot, 1997) montre à quel point la relation
du peuple Rwandais à Dieu est quasi charnelle. Cest sous lOmbre
de ce Dieu baptisé Imana par les Rwandais que Véronique Tadjo place son
livre un titre insolite, voire ironique dans la mesure où ce Dieu
auquel tout un peuple sidentifie sest brutalement retiré
du Rwanda au moment du génocide. Une ironie renforcée par le sous-titre
du livre : voyages au bout du Rwanda qui évoque le célèbre roman
de Céline, Voyage au bout de la nuit - une parenté paratextuelle qui renvoie
aussi à une identification thématique car, de même que Céline fustige
la déshumanisation de lêtre dans la grande boucherie de la première
guerre mondiale, Véronique Tadjo décrit ici le degré zéro de lhumain.
Mais alors que le livre de Céline débouche sur un pessimisme noir, celui
de Tadjo se veut malgré tout un chant damour, comme lillustre
la photo de Catherine Millet en couverture, où deux enfants (Hutu et Tutsi ?)
sembrassent fraternellement.
On retrouve cette fraternité revendiquée dans le chapitre La colère des
morts. Cet épisode raconté par un devin met en scène lerrance de
ceux qui, décédés de façon violente, viennent crier aux oreilles des vivants
leur solitude. Véritable morceau danthologie, ce passage résume
le livre, puisquil tente dabolir la frontière habituelle placée
entre la mort et la vie, donnant ainsi une certaine dignité aux morts.
On pense irrésistiblement aux Morts qui ne sont pas morts de Birago Diop.
Mais Véronique Tadjo va encore plus loin car elle ne se contente pas de
réhabiliter la tradition africaine qui croit à la survie de lâme
des morts : elle demande aux morts de pardonner aux vivants leur inhumanité.
Nous supplions les morts de ne pas accroître la misère dans laquelle
le pays se morfond, de ne pas venir tourmenter les vivants même sils
ne méritent pas leur pardon. Nous leur demandons de reconnaître notre
humanité même si nous sommes faibles et cruels. Nous avons sali la terre,
saccagé le soleil. Nous avons piétiné lespoir. Néanmoins, nous demandons
aux morts de ne point se venger. De ne point nous maltraiter en envoyant
un essaim de démons sur nos têtes. Il y a dans ces lignes une dimension
christique qui fait du livre de Tadjo un immense hymne à la Vie.
Boniface
Mongo-Mboussa
|
L'ombre
d'Imana, Voyages jusqu'au bout du Rwanda,
de Véronique Tadjo (Actes Sud, 2000).
Analyse de Eloise Brezault. |
"C'est
à force d'oublier qu'on perd la mémoire (
) !" Ces quelques mots
écrits par Tierno Monénembo dans un Un rêve utile, pourraient illustrer
parfaitement la thématique du dernier livre de Véronique Tadjo, L'ombre
d'Imana. Voyage jusqu'au bout du Rwanda. Peut-on faire abstraction de son
passé et rester un individu à part entière ? Peut-on volontairement perdre
la mémoire et vivre dans le seul présent pour oublier toutes les souffrances
endurées ? Tierno Monénembo ajoute à ce sujet :
"Oublier est une manière d'extase. La damnation en vérité, c'est cette
insupportable mémoire."
La mémoire serait-elle cette "damnation" qui empêche les hommes
de vivre pleinement dans le présent ? Telles sont les questions que se pose
Véronique Tadjo au sujet des Rwandais qui ont survécu au génocide de 1994.
Partie pour "exorciser le Rwanda" (p.13), l'écrivain sonde les
âmes d'un pays meurtri par la guerre et la barbarie.
"Les vestiges de la guerre sont rares dans la ville mais les mémoires
foisonnent d'images empoisonnées. Sans tambour ni trompette, la majorité
des êtres portent sa déchirure dans l'âme et trouve encore l'incroyable
force de vivre le temps ordinaire qui reprend : les montres ont été remises
à l'heure, les calendriers raccrochés aux murs, les livres ramassés dans
la poussière, les photos retrouvées et recollées, sorties du passé et de
l'oubli." (p.21) La vie quotidienne reprend son cours. Les gens se
réapproprient les gestes banals de l'existence. Mais, comme le note si bien
Véronique Tadjo, "La vérité se trouve dans le regard des hommes. Les
paroles ont si peu de valeur. Il faut aller sous la peau des gens. Voir
ce qu'il y a à l'intérieur.
Le mal change de tactique et de champ de bataille. Il surgit là où nous
avons baissé la garde." (p.21)
L'auteur nous mettrait-elle en garde contre les abus de l'oubli dangereux
pour la santé morale d'un pays ? La vie a repris son cours mais les fantômes
du passé reviennent hanter le présent. La tragédie est toujours d'actualité,
la plaie toujours ouverte et les remèdes difficiles à trouver. Véronique
Tadjo nous invite à méditer sur ce "mal" qui nous concerne tous
! Elle poursuit son voyage jusqu'au bout du cauchemar et nous laisse aux
prises avec la réalité. Son récit emprunte pour cela la forme du journal
de voyage, journal intimiste où le "je" de l'écrivain côtoie la
parole des hommes et des femmes venus témoigner, telles les paroles de "la
jeune zaïroise qui ressemblait à une Tutsie" (p.100). Véronique Tadjo
laisse cette jeune femme s'exprimer avec ses mots. Des mots de la rue. Des
mots parlés. La jeune zaïroise exorcise à son tour ses souvenirs et revit
chaque moment douloureux de son existence passée. Elle revit la mort de
son fils, tué devant ses yeux, elle revit la mort de son mari, tué près
d'une barrière, elle revit le moment où, elle aussi, a failli mourir :
"Quand j'ai entendu des hommes entrer dans la maison j'ai compris qu'enfin
j'allais finir ma souffrance puisque je savais qu'ils vont me trouver et
qu'ils doivent me tuer." (p.104)
Le passé est aboli par la parole, seul compte le présent de la mort imminente,
de la mort voulue et souhaitée. Cette femme ne peut pas oublier ce qu'elle
a vu et cela ronge son existence. Ses morts reviennent la hanter :
"jusqu'à aujourd'hui je ne peux pas oublier ce cadavre, même à présent
je ne peux pas rester toute seule dans une maison, si quelqu'un touche la
porte, il faut que j'écoute rapidement et que j'arrête ce que je fais parce
que j'ai peur de tout ce que j'ai vu." (p.106)
Véronique Tadjo donne la parole à ces hommes et ces femmes qui ont traversé
l'épreuve de la mort. Son écriture a cela de particulier qu'elle mêle témoignages
et récit de voyage. Mais son journal ne se contente pas seulement de faire
parler les vivants, il donne aussi la parole aux morts dans un chapitre
intitulé "La colère des morts" :
"Le mort frappait aux portes et aux fenêtres, mais elles ne s'ouvraient
pas. Il criait : "Pourquoi m'abandonnez-vous ? Je suis maintenant cadavre
et vous ne me reconnaissez plus. Ne sentez-vous pas ma présence parmi vous
? " (p.55)
Par cette incursion dans le monde de l'invisible, l'écrivain pose le problème
de la culpabilité et de l'identité. Les vivants ont peur de ces morts qui
leur rappellent les souffrances endurées. Et les morts ne peuvent trouver
le repos éternel sans être pleurés par les hommes, symbole même du pardon
accordé. Le lien entre les deux mondes est rompu, il n'y a plus d'écoute.
Les morts reviennent hanter le monde des vivants telle une damnation : bien
qu'ils incarnent un souvenir douleureux que les hommes veulent oublier,
ils sont, pourtant, les racines du pays, ils portent en eux la mémoire collective
du pays des milles collines. En niant leurs morts, les hommes remettent
en question tout l'équilibre de leur société :
"Il faut leur demander de nous livrer les secrets de la vie qui reprend
le dessus, puisqu'il n'y a que les vivants qui puissent ressusciter les
morts. Sans nous, ils ne sont plus rien. Sans eux, nous tombons dans le
vide." (p.57)
Cette réflexion sur la mort est également au coeur du dernier roman de Koulsy
Lamko, La phalène des collines : l'esprit d'une Reine violée par un prêtre
pendant le génocide de 1994, revient, sous la forme d'un papillon, hanter
le monde des vivants, pour crier sa douleur avant de trouver le chemin du
pardon dans le rituel de l'ensevelissement. Véronique Tadjo ajoute à ce
sujet :
"Il faut jeter à terre tout le mal qui a été fait afin que les défunts
puissent dormir en paix et que la vie s'allège du poids de notre culpabilité."
(p.58)
Le pardon semble donc une étape essentielle dans le chemin de la reconstruction
pour "exorciser le Rwanda" et tenter de tourner la page. Et l'écrivain
a son rôle à jouer dans cette entreprise de deuil collectif.
"Que mes yeux voient, que mes oreilles entendent, que ma bouche parle.
Je n'ai pas peur de savoir. Mais que mon esprit, au grand jamais, ne perde
de vue ce qui doit grandir en nous : l'espoir et le respect de la vie."
(p.20) Véronique Tadjo est devenue cette voix polyphonique qui relate les
souffrances d'autrui : par sa bouche, ce sont des hommes et des femmes qui
témoignent. A elle de choisir la forme la plus appropriée pour dire la douleur.
Et cette forme ne peut s'enfermer dans une classification particulière :
tour à tour récit de voyage puis témoignage, elle prend par la suite des
allures de nouvelles. Véronique Tadjo disait d'ailleurs à l'occasion d'un
entretien :
"Je suis à la recherche d'une manière de dire, d'une forme qui n'est
pas nécessairement celle qu'on pourrait attendre de la littérature européenne.
(
) Je pense qu'il faut trouver notre manière de dire, sans être trop
influencé."
L'auteur a trouvé
ici sa manière de dire le génocide : elle nous donne à lire des bribes
d'existence, elle nous fait entrer dans l'esprit d'hommes et de femmes
par le truchement de monologues intérieurs. Subtil mélange d'imagination
et de témoignages ! Elle intercale la petite histoire dans l'Histoire,
et les anecdotes ont une portée beaucoup plus grande qu'une simple explication
sur les causes du massacre. Véronique Tadjo nous donne à voir des hommes
et des femmes dans leur pudeur, dans leur faiblesse, dans espoirs, dans
leur quotidien comme pour nous signaler que la vie continue, même après
l'horreur ! Elle décrit le Rwanda comme elle peut le percevoir avec son
regard extérieur mais peu à peu, sa perception de l'espace géographique
se fait plus acerbe, plus pointue : elle s'éloigne du simple récit de
voyage pour entrer dans la vie même des gens.
"Comprendre. Disséquer les mécanismes de la haine. Les paroles qui
divisent. Les actes qui scellent les trahisons. Les geste qui enclenchent
la terreur.
Comprendre. Notre humanité en danger." (p.135)
Tels sont les derniers mots de son épilogue.
Ce premier voyage jusqu'au bout du Rwanda se construit comme une galerie
de portraits tous aussi différents les uns des autres afin mieux montrer
la complexité du génocide : la justice n'est pas simple à rendre car l'âme
humaine, trop complexe, ne peut se satisfaire d'une seule vérité. C'est
un des thèmes essentiels de son oeuvre, déjà présent dans un livre précédent
Le royaume aveugle :
"Savoir se dépouiller de sa peau usée, de ses habitudes malades.
Regarder, écouter, toucher. Accepter, refuser, construire enfin.
A chaque siècle, renaître et mourir. A chaque siècle et même à chaque
instant."
Véronique Tadjo, dans L'ombre d'Imana, regarde, écoute et refuse les stéréotypes.
Elle veut comprendre, elle veut rétablir la vérité. Comme beaucoup d'intellectuels
africains, elle s'est mobilisée pour dire les manipulations politiques
et médiatiques passées sous silence : elle raconte une histoire qui concerne
"notre humanité en danger", comme elle le souligne si bien.
Après avoir traversé l'épreuve de la mort, le pays aux Milles Collines
va renaître de ses cendres. Cela prendra du temps, certes, mais peut-être
que l'exorcisme de l'écriture aidera à pardonner. C'est du moins ce que
laisse sous-entendre l'auteur qui voue en la vie un espoir sans limite.
Eloïse
Brézault
|
Entretien
avec Véronique Tadjo
Entretien réalisé à Londres le 22/05/2000 |
|
Dans votre dernier
livre, vous dépeignez la relation amoureuse au sein d'un couple qui a
perdu, en quelque sorte, ses points de repère. Les personnages sont réduit
à leur minimum : un nom, une vague description physique. Ce qui compte,
ce sont leurs voix intérieures, ce sont ces mouvements imperceptibles
de l'âme qui font que ces personnages ont une existence à nos yeux. Pourtant,
un détail m'a frappée : c'est qu'il y a rarement de réelles conversations,
plutôt des monologues comme s'il n'y avait plus de communication entre
eux. Comme si l'amour avait tué cet échange de paroles. Est-ce que l'amour
a tué la communication ?
Non, ce n'est pas
ça
Je crois que c'est comme ça que je suis : c'est plutôt à l'intérieur
des personnages que j'aime me promener. Et c'est pour ça, par exemple,
que je n'ai pas encore touché au théâtre parce qu'il faut avoir une oreille
et entendre. Moi, j'entends les choses intérieurement et donc ça se traduit
comme cela dans mon écriture. C'est la même chose dans mon livre sur le
Rwanda, vous le verrez : c'est aussi un voyage intérieur finalement. C'est
comme cela que je fonctionne.
La femme se sent
déracinée, l'homme a de plus en plus de mal à supporter les injustices
de son pays. Au début du livre, Aimée de penser : "Son exil s'était
transformé en lieu habitable." (19). Mais elle ajoute plus loin :
elle "avait toujours su qu'elle partirait un jour, qu'elle arracherait
ses racines et qu'elle irait là où personne ne l'attendrait. Elle avait
toujours su qu'elle trahirait." (31)
Est-ce cela la définition que vous donneriez de l'exil intérieur : être
à la fois dans le monde mais se sentir hors du monde ?
C'est l'exil mental.
Oui
mais c'est aussi l'exil physique. Partir, c'est toujours une
déchirure. Et quelque part, c'est aussi une trahison parce qu'on laisse
les gens là où ils sont. On espère qu'ils vont tout faire pour nous garder
une place et qu'on pourra revenir quand on veut. L'exil est à la fois
dans la tête et dans le corps
Dans Le royaume
aveugle, le peuple a le choix entre brûler ou se régénérer ? Et dans ce
livre, l'Amour permet aux hommes de se régénérer, "trouver la
force de changer ; de repartir à zéro, d'annuler le passé encombré d'erreurs
et de ratures multiples." (59) Pourtant, avant, les hommes "se
noieront dans leur propre angoisse (
), ils se mettront à tourner
sur eux-mêmes et à hurler dans l'air calciné". (58)
L'amour doit-il se brûler avant de se régénérer ?
Non
C'est comme
la vie est
Partout où il y a une révolution, où il y a quelque chose
d'extraordinaire qui se passe, qui fait qu'un ordre établi se renverse,
c'est le chaos total. On peut espérer que de cela va renaître quelque
chose, mais bien souvent, il faut détruire pour construire et c'est cela
qui est terrible !
Aimée comme Eloka
sont deux personnes révoltée contre le monde et ses injustices. Et à un
moment donné, Aimée se regarde dans le miroir et prend une résolution
: "Quoi qu'il arrive, je ne peux m'arracher la peau, les cheveux,
les dents. Je ne peux renier ma nature profonde. Seule l'histoire me façonnera.
Je refuse l'intimidation." (42)
Il y a un lien entre
les personnages et l'histoire. L'histoire façonne les personnages, les
personnages essaient d'avoir un impact sur l'histoire. C'est un va-et-vient
constant. Mais par exemple, je crois que, dans Le royaume aveugle, on
retrouve cette situation chaotique, mais cette fois-ci à l'intérieur même
des personnages
Quand ils se rendent compte de tout ce qui va mal
en Afrique, de tous ces maux, leur situation devient cauchemardesque.
C'est très difficile pour l'amour de pouvoir alors survivre
Un mal-être chronique
ronge vos deux personnages : ils sont en révolte contre le monde et ses
injustices : ils veulent à tout prix comprendre, tout, même la mort. Il
y a d'ailleurs un passage très métaphorique où l'on entre pleinement dans
l'univers du conte : la mort est une sorte d'hydre à 7 têtes, une "bête
(
) dévoreuse d'âmes. Ses lèvres grotesques aspirent le sang. Ses
langues agitées goûtent les chairs." (58) Cette description rappelle
aussi les chauves-souris dans Le royaume aveugle
Oui, c'est vrai
Vous tissez des
passerelles entre le conte et la réalité, comme si le conte pouvait éclairer
la réalité par une approche plus lointaine, plus distante, comme si le
conte permettait d'en dire plus sur la réalité... A-t-il vraiment ce pouvoir
?
Oui
Je trouve
qu'on peut tout se permettre dans le conte. On peut passer du fantastique
au réel, au quotidien. C'est cela que j'aime bien, on peut faire tout
ce qu'on veut
sans qu'il y ait d'interdit
Les personnages
peuvent se multiplier, mourir et se réveiller
C'est pour cela que
dans Champs de bataille et d'amour, quand il y a des choses un peu étranges
au niveau du temps et de l'espace
Le temps est complètement
aboli
Il y a des références à la réalité, par l'entremise de la
radio
Mais on évolue dans une espèce de hors-temps où même les lieux
disparaissent
Oui, exactement
Ça ne m'intéresse pas de m'occuper du quotidien et d'expliquer. J'aime
bien passer directement à ce que j'ai envie de dire, prendre des
-
raccourcis
?
Oui, c'est ça
(Rires)
Est-ce que vous faites une différence finalement entre conte et roman
?
Je ne sais pas si j'écris des romans
Ce sont les éditeurs qui veulent
absolument me mettre une étiquette. Mais sinon, moi j'écris
Après
on verra
(Rires). De toute façon, je n'écris jamais de manière conventionnelle.
Donc, l'étiquette de roman, je pense qu'elle est à revoir ! Moi, souvent,
je dis texte, récit
parce que je ne crois pas que ce soit un roman
conventionnel avec une histoire linéaire
A un moment donné
de Champs de bataille et d'Amour, on bascule de ce sentiment de hors-temps
qui baigne tout le roman, à la réalité : Aimée parle des événements horribles
du Rwanda, elle ne peut les accepter, elle en cherche la cause et a ces
mots impuissants : "A quel ancêtre maléfique avons-nous refusé
le dernier sacrifice pour que se propage cette violence fratricide ?"
(73)
Ce comportement me rappelle celui de Kadidja dans Le cavalier et son ombre,
de Boubacar Boris Diop. Kadidja tente, à tout prix, d'expliquer les massacres
au Rwanda en recourant à l'histoire du Cavalier et son Ombre, histoire
qu'elle a inventée de toute pièce, en s'inspirant des légendes de son
pays, pour ne pas abdiquer devant les incohérences du monde.
Kadidja veut expliquer le monde moderne en recourant à l'univers du conte
et des légendes, sans y parvenir, comme si l'imaginaire et la réalité
ne pouvait être compatibles. Aimée, elle, ne s'y essaie pas. Elle se pose
juste la question.
Pourquoi vous êtes-vous arrêtée à cette seule question ?
Parce que ce n'était
pas mon propos. Je ne voulais pas rentrer là-dedans. Dans Le royaume aveugle,
j'avais essayé de parler de la tradition et je m'étais avancée dans cette
idée. Je ne voulais pas refaire cela avec Champ de bataille
Dans
le livre sur le Rwanda, je parle encore un peu de la tradition en essayant
de comprendre ce qui, dans notre culture, peut provoquer de tels comportements
Est-ce que vous pensez, comme le dit B.B. Diop, que c'est un problème
d'identité qui est au cur de ces massacres ?
De toutes façons,
je fais toujours des recherches sur l'identité
Mais je crois que
le Rwanda est une manipulation politique de la notion d'ethnicité
C'est une histoire "banale"
Je crois qu'on ne peut pas
l'expliquer : on ne peut pas donner qu'une seule raison au génocide du
Rwanda. Une classe sociale est arrivée au pouvoir et a voulu utiliser
tous les moyens possibles pour y rester ! On peut voir dans d'autres pays
ce qui se passe quand le pouvoir essaie de manipuler cette ethnicité.
C'est pour cela que dans Le royaume aveugle, j'avais déjà essayé de parler
des gens du Nord et des gens du Sud pour montrer que la nation était faite
de toutes ces ethnies travaillant ensembles
On peut voir que, par
exemple, en Côte d'Ivoire, les questions ethniques étaient un problème
latent qui maintenant, remonte à la surface : cela commence à devenir
préoccupant ! On vient d'avoir un coup d'état à cause de tensions ethniques
entre le Nord et le Sud
Si, dans Le royaume aveugle, j'ai simplement
pris les ethnies de Côte d'Ivoire, dans Champs de Bataille et d'Amour,
j'ai voulu encore montrer la différence à un autre niveau, entre une Blanche
et un Noir. Mais c'est pour dire la même chose en fin de compte : la différence
est une question de points de vue.
Est-ce que vous
pensez que la parole a un pouvoir fort sur les gens, qu'elle a la possibilité
de changer les choses ? Quel pouvoir vous lui donneriez ?
Chez nous, la tradition
orale a beaucoup joué dans notre culture, et elle continue encore d'être
très importante. On ne dit pas les choses comme ça : ici, les gens peuvent
se disputer et ensuite c'est oublié ; en Afrique, certaines choses qui
ont été dites ne peuvent être pardonnées ! La parole a un pouvoir très
puissant.
Pensez-vous que l'écrivain a un quelconque pouvoir, une possibilité
d'agir sur
la réalité ?
Oui
par les
écrits. Mais aussi par la parole parce que bien souvent on demande aux
écrivains de parler. Par exemple, revenons au cas du Rwanda. Je pense
que c'est un exemple de parole qui touche ! Sur d'autres sujets aussi,
beaucoup d'écrivains vont s'impliquer
D'ailleurs, quand on regarde la littérature africaine en général, l'histoire
est très présente
Comment régler ses comptes avec l'histoire
Exactement
A une certaine époque, c'était la colonisation qui était visée dans
les romans. D'ailleurs dans Le royaume aveugle, c'est autant la colonisation
que les dictatures qui sont dénoncées. Et dans Champs de bataille et d'amour,
vous avez fait le choix de rester dans une histoire très présente. Pourquoi
ce choix ?
Dans Le royaume aveugle, j'ai voulu montré le pouvoir - pouvoir despotique,
tyrannique
- et puis dans Champ d'amour, j'ai voulu montré l'effet
de ce pouvoir sur un couple venant de différents horizons, un couple qui
est confronté, comme tous les couples, à tous les problèmes de la vie
quotidienne
C'est donc cela qui vient se greffer à l'histoire et
on ne voit pas le pouvoir
On voit simplement les effets de ce que
j'appelle un contexte défavorable ! Ce sont les problèmes de l'Afrique
qu'on retrouve ici mais aussi les problèmes des couples
Ah ça va
être une histoire entre une Blanche et un Noir, alors on va jusqu'à la
fin du livre en cherchant cette histoire
Et puis on ne trouve pas
grand chose
c'est décevant (Rires)
En fait, ce qui est étonnant, c'est que la relation entre une Blanche
et un Noir n'est en aucun cas problématique alors que pour beaucoup d'auteurs,
c'était là que se situe le véritable problème. Chez Tierno Monénembo,
par exemple, les couples mixtes donnent naissance à des êtres monstrueux
ou malades, ce qui pose la question de l'identité
La relation au
sein d'un tel couple est impossible ! Et vous, vous n'en parlez pas
ça ne pose aucun problème
Ça ne pose aucun problème car je crois qu'ils gardent leur différences
mais ils épousent les mêmes choses. Cette femme qui vient d'un village
- et je l'ai fais exprès pour montrer que les Blancs ne vivent pas tous
dans des villes ! C'est Eloka qui vient de la ville ! - épouse les maux
de l'Afrique ! Quand quelqu'un fait quelque chose comme cela - ce qui
est valable aussi pour les Africains qui se retrouvent plusieurs générations
après en Europe et qui se considèrent comme des "afro-saxons"
ou je ne sais pas, il paraît qu'on dit maintenant "négro-politains"
! (Rires) - quand on va dans un endroit et qu'on en épouse les problèmes
et les espoirs, j'estime qu'on fait partie de cet endroit. Mais il y a
toujours des efforts à faire du côté de la cohabitation qui reste difficile
! Et quand vous dites que mes personnages ne se parlent pas, qu'il n'y
a que des monologues, c'est peut-être un peu cela aussi, la difficulté
de la cohabitation : il y a toujours des difficultés de communication.
A un moment donné, je dis : "C'est si difficile d'aimer". A
chaque fois qu'on veut vraiment aller vers quelqu'un, c'est épuisant !
La ville est un
thème récurrent : que ce soit dans Le royaume aveugle ou dans votre dernier
roman, elle représente un peu l'amnésie collective : c'est un lieu où
l'on se perd, où l'on perd ses racines, sa mémoire. Eloka, Aimée et même
Akissi ne se souviennent pas de leur passé ou très peu. En quoi la ville
concourt-elle à cette gangrène de la mémoire ? Est-ce que c'est vraiment
un lieu où l'on s'oublie ?
La ville est très
concentrée : c'est un lieu où tout va vite ! Et les gens qui n'auraient
peut-être pas cohabité, tout à coup cohabitent. On est tellement pris
par la vie qui bat son plein, qu'on n'a plus tellement le temps pour les
choses du passé : il faut résoudre les problèmes de maintenant
Dans Le royaume aveugle, Akissi se ressource dans le Nord
Oui, c'est là-bas qu'elle arrive à voir, en quelque sorte, car c'est
la vieille qui l'initie.
La ville recueille des exilés venus de partout : tous ce fondent dans
son anonymat et réapprennent à vivre
et à oublier. L'oubli est une
sauvegarde dans ce cas-là car cela semble trop dur de se souvenir d'où
l'on vient !
Oui, c'est possible aussi
Quand Akissi va se ressourcer dans
le Nord, elle voit une autre réalité que celle de la ville où elle a vécu
jusqu'à présent. Il y a quand même une prise de conscience
Il y a aussi le dialogue que Akissi entame avec les gens du village,
dialogue qui est totalement absent de l'univers de la ville (Akissi n'avait
aucun dialogue avec son père, par exemple !)
Il faut aussi admettre que beaucoup de villes africaines ne se portent
pas bien. Moi, je vois Abidjan que j'ai connue il y a plusieurs années
Abidjan, maintenant, est devenue une ville qui n'est pas agréable à vivre
: à tous points de vue, au niveau de la pollution, du bruit, de la criminalité
J'ai vécu à Nairobi
Le Kenya est un très beau pays mais Nairobi
est une catastrophe au niveau de l'organisation de la ville : ça devient
une ville effrayante pour les mêmes raisons
C'est terrible, ça fait
mal au cur rien que de regarder les gens : on ne peut pas marcher
C'est l'enfer ! Ce qui m'offusque, c'est la façon dont les villes sont
détruites
. Ça devient horrible !
D'ailleurs dans la littérature africaine, plus généralement, la ville
devient ce lieu en décomposition, où tout est détruit
Ça montre bien le type de pouvoir qu'il y a en place
La ville est
vraiment significative des maux de l'Afrique !
La relation amoureuse
est au cur de votre dernier roman ainsi que du Royaume aveugle.
L'amour a le pouvoir de redonner l'espoir au peuple des hommes, de leur
redonner une identité. D'un autre côté, pour Eloka et Aimée, l'amour est
parfois une entrave à la liberté. "Quand elle [Aimée] regardait
autour d'elle les couples qui se mouvaient, elle ne pouvait s'empêcher
de penser qu'ils étaient ligotés l'un à l'autre." (95)
Les relations entre Karim et Akissi se terminent de façon assez tragique,
dans le Royaume aveugle
Parce qu'ils ne sont
pas d'accord sur la marche à suivre
Parce qu'Akissi est limitée
de par sa naissance. Elle est la fille du roi, elle a réussi à sortir
de son emprisonnement et à prendre conscience d'une autre réalité en tombant
d'amoureuse de Karim et en allant vers le Nord. Mais ça ne suffit pas
Qu'est-ce qui manque dans cette relation ?
Akissi ne peut aller que jusqu'à un certain point car elle est encore
trop imprégnée de ce qu'elle a vécu jusqu'à présent, elle n'a pas encore
tous les éléments pour être libérée
Par exemple, elle voudrait que
Karim privilégie l'amour à la politique, elle préférerait qu'ils vivent
leur histoire et qu'il abandonne sa vision des choses.
A un moment donné, Karim, dans le villages des Autres, tombe nez à
nez avec le fou qui lui annonce qu'il va se perdre dans ses idéaux politiques.
Et c'est ce qui va arriver. Akissi ne peut aller jusqu'au bout car elle
est la fille du roi mais Karim, lui aussi, s'est perdu dans ses revendications
Oui, lui aussi
Ils ne peuvent pas se comprendre, ils sont obligés
d'aller séparément puisque lui, même s'il s'est perdu, veut aller jusqu'au
bout de sa logique
L'espoir, c'est ce qui reste de cette relation : Akssi donne naissance
à deux jumeaux. Votre roman commence par l'Apocalypse et se termine par
la Genèse
C'est pour dire que c'est peut-être les autres générations qui vont y
arriver : si la génération précédente a essayé quelque chose mais n'est
pas arrivée jusqu'au bout de ce qu'elle voulait, on peut penser que l'autre
génération, issue de parents comme cela, va pouvoir peut-être aboutir
là où les autres ont échoué pour différentes raisons, Karim parce qu'il
s'est perdu et Akissi parce qu'elle était limitée de par sa naissance
! Et puis peut-être que ce petit garçon et cette petite fille, ensemble,
vont réussir à trouver des solutions.
Dans votre dernier
roman, vous écrivez : "Les intellectuels aspirent à se substituer
à des élites défaillantes afin de réorganiser la société par le haut.
Les intellectuels se veulent au-dessus de la bourgeoisie et
du prolétariat.
L'intelligentsia en vient à se représenter à la manière des leaders
populistes comme un trait d'union entre l'Etat et la société, puis entre
le peuple et l'Etat." (
)
Quelle est la tâche de l'intellectuel dans la société ?
Je voulais parler
de cette classe privilégiée des intellectuels. A cause de toutes leurs
illusions, ils ont, en eux-mêmes, un échec : ils sont porteurs de leurs
propres limites. Ils restent à l'extérieur des choses !
D'un côté, il y a les intellectuels. De l'autre, il y a le personnage
emblématique du fou, dans Le royaume aveugle. Quel pouvoir lui accordez-vous
?
Il s'appelle le fou mais aussi le poète, le conteur, le griot
Tous
ceux qui disent la vérité ! On peut penser qu'ils ont un coup de folie
pour dire de telles choses dans un environnement dictatorial ! C'est toujours
cette image du fou, diseur de vérités qui existe depuis longtemps
C'est aussi ce qu'on retrouve dans les personnages de Sony Labou Tansi
Oui
Le fou, diseur de vérité, est un personnage qui existe partout
!
Dans Le royaume
aveugle, Akissi tue métaphoriquement son père en reniant son appartenance
au monde des Aveugles et en choisissant le monde des hommes. Elle guide
alors des hommes qui, jusque-là, étaient aveugles. Le mythe d'dipe
n'est pas loin. Réécrit. Réactualisé. Les influences littéraires et bibliques
affluent et se mélangent (comme on l'a vu aussi avec le conte).
Akissi coupe le cordon ombilical avec son père, homme de colonialisme
ou de dictature - à chacun d'interpréter comme il l'entend - pour renaître
vers un autre monde qu'elle aura enfanté, qu'elle aura créé par elle-même.
Ce roman serait-il aussi une parabole sur le pouvoir de l'écriture ? Faut-il
tuer les influences littéraires pour se les réapproprier et se forger
son espace de signifiance ?
Je ne sais pas
Je suis à la recherche d'une manière de dire, d'une forme qui n'est pas
nécessairement celle qu'on pourrait attendre de la littérature européenne
Un livre comme Le royaume aveugle a fini par s'imposer mais en réalité,
ce n'était pas évident parce qu'il était à contre-courant. Il y avait
des gens disant : "vous savez , on en a assez de la littérature engagée,
il faudrait passer à autre chose !" Et en fin de compte, j'ai dit
non, j'ai voulu vraiment dire ce que j'avais envie de dire !!!
On retombe aussi sur ce que vous disiez précédemment, le fait que Le
royaume aveugle soit un "roman" qu'on n'arrive pas à classer
Vous avez écrit un texte qui tient de plusieurs traditions, ce qui n'est
pas évident à faire accepter
Oui, c'est ça (Rires)
Je pense qu'il faut qu'on trouve notre manière
de dire, sans être trop influencé
Est-ce que vous pensez que la littérature africaine a besoin de passer
par des maisons d'édition françaises ou occidentales pour être reconnue
ou pour toucher un public plus large
Ce n'est pas la littérature, ce sont les écrivains
(Rires) Il faut
savoir qu'à un moment donné, il y a eu une bonne période, celle des Nouvelles
Editions Africaines, avec un éditeur à Abidjan, un autre à Dakar et un
autre à Lomé. Et ça fonctionnait assez bien : beaucoup d'auteurs avaient
un endroit où publier. Et puis après, tout ça a capoté et chacun est parti
de son côté. Il y a donc eu toute une période très dure où on ne savait
pas où envoyer nos manuscrits quand on était écrivain ! On les envoyait
donc en France ou ailleurs et ce n'était pas ce qui leur convenait
Il y donc eu une période très difficile. L'Harmattan a alors publié beaucoup
d'auteurs qui ne savaient pas où aller. Et maintenant, il commence à y
avoir des éditeurs sur place : par exemple, je publie tous mes livres
pour enfants aux Nouvelles Editions Ivoiriennes (en Côte d'Ivoire), ils
commencent à faire du roman
Ce qu'on veut, en réalité, c'est toucher
les deux publics : on veut un éditeur sur place qui est prêt à sortir
des livres au prix où ils seront acceptés par le marché et on veut aussi
pouvoir être lu à l'étranger. On veut les deux ! Plus il y aura d'éditeurs
sur place, en Afrique, plus cette littérature pourra sortir et être diffusée.
Mais il faut que ce soit dynamique
Quand on a du poids chez soi,
les gens finissent par dire : "Tiens, c'est intéressant ce qui se
passe par là-bas !" Mais avant d'être reconnu dans son propre pays,
quand on a l'aura d'un bon éditeur à l'étranger, on nous regarde tout
de suite d'un autre il !
Est-ce que vous ne trouvez pas, en ce qui concerne l'Afrique, qu'il
y a un style particulier à chaque maison d'édition française : le Serpent
à plumes publie des romans d'une veine plutôt fragmentée, le Seuil a des
roman d'une facture plus classique. Quant à la nouvelle collection Gallimard,
il faut voir comment elle va s'orienter. Est-ce que vous ne trouvez pas
qu'il y a des choix éditoriaux propres à chaque maison ?
Oui, il y a des choix éditoriaux
Le Seuil, le Serpent à plumes,
Actes Sud, Stock et même Grasset (dans un style beaucoup plus classique
!!)
C'est dangereux et il faut y aller avec méfiance ! Et je suis
contente de n'avoir pas été publiée dès le début chez un éditeur français
car je pense que ça m'aurait fait aller dans un autre sens ! J'aurais
eu beaucoup moins de liberté et ça m'aurait fait prendre une direction
qui n'aurait pas été celle que j'aurais voulue ! J'ai beaucoup de respect
pour Actes Sud : ce n'est pas encore une trop grosse maison d'édition.
Je pensais qu'Actes Sud publiait en ce qui concerne l'Afrique que
des auteurs de langues étrangères, notamment de langue anglaise. Je ne
savais pas qu'il publiait des auteurs francophones
Il n'en publie pas encore beaucoup !
Quels sont les
auteurs qui vous ont marqué ?
J'aime bien Ben Okri,
Amos Tutuola
C'est très varié
Vous avez également
écrit des contes pour les enfants. Qu'est-ce qui vous a intéressé dans
cette littérature de jeunesse ? Qu'est-ce que pour vous la littérature
de jeunesse ?
C'est le hasard
J'étais à un salon du livre et un éditeur m'a dit qu'ils avaient des problèmes
énormes pour trouver des textes sur la jeunesse. J'avais écrit déjà Latérite
et A vol d'oiseau
C'est comme ça que j'ai écrit La chanson de la
vie. Je me trouvais à ce moment-là au Nigéria : il y a donc beaucoup de
noms, de mythes yorubas
C'est comme ça que ça a commencé. J'ai beaucoup
aimé le nord de la Côte d'Ivoire, le pays Sénoufo et je me suis donc dit
que j'allais écrire un livre en hommage aux masques
C'est comme
ça que je me suis mise à écrire !
Aimée refuse d'avoir
une liaison amoureuse alors qu'Eloka ne s'en prive pas, tout en sachant
que cela sera éphémère, qu'il n'y aura aucun avenir dans cette rencontre
: Eloka prend sa liberté, Aimée préfère garder son amour tout entier et
ne peut le partager qu'avec Eloka : "Elle voulait en faire un
hommage à la liberté, un radeau sur les flots tumultueux du temps. Elle
voulait l'offrir à Eloka." (162)
Aimée n'est pas intéressée
par une autre relation : elle a une passion. A un moment donné, elle a
un rendez-vous avec un homme sans visage, elle pourrait mais elle ne veut
pas car elle sait que son désir existe.
C'est une différence que vous faîtes entre l'homme et la femme ?
Une différence fondamentale. Elle a une passion et lui, il cherche une
passion car il trouve que la vie est trop routinière. Il lui faut une
passion pour se sentir vivre ! C'est fondamentalement différent ! Elle
ne le fait pas au nom d'une fidélité, elle le fait parce qu'elle n'en
a pas besoin, elle a une passion. Elle se pose seulement des questions
sur son désir et c'est pour cela qu'elle part à la recherche de ce désir.
Elle ne part pas à la recherche d'un homme. Quand elle se rend compte
que son désir existe bien en elle, elle n'a besoin de rien d'autre.
Dans Le royaume
aveugle, c'est par la femme que passe la révolte. C'est elle qui donne
naissance à un nouvel espoir. Quelle rôle accordez-vous à la femme dans
la société ?
Les femmes sont très
proches de la vie justement parce qu'elles donnent la vie. Elles sont
toujours à la frontière entre la mort et la vie. Et donc, de ce côté-là,
elles ont une approche de la vie assez physique
Les femmes cherchent
beaucoup plus à essayer de faire revenir la vie normale. Elles vont vouloir
ramener l'ordre. c'est dans ce sens-là qu'elles sont très importantes
dans leur influence. Elles peuvent être aussi très radicales et très révolutionnaires,
à partir du moment où justement, elles veulent que la vie puisse continuer
son cours, que les choses se rétablissent. Elles peuvent être prêtent
à détruire pour construire
Pourquoi avoir
fait de Karim une sorte de personnage christique ?
Parce que le Christ était un révolutionnaire
Je voulais aussi parler
de la torture et du sacrifice. Karim est sacrifié au nom des autres
Je voudrais terminer
sur les événements du Rwanda : en racontant le génocide rwandais, B.B.
Diop a choisi de rester au plus près de la réalité, de recueillir des
témoignages. Monémembo va dans le sens contraire en prenant le parti pris
du roman et de l'imaginaire. Comment vous situez-vous par rapport à ces
deux écrivains ? Accordez-vous beaucoup de place à l'imaginaire ou avez-vous
préféré, comme B.B. Diop, rester au plus près de la réalité ?
J'ai fait les deux
(Rires) La construction de mon dernier livre
est celle d'un carnet de voyage. Mais elle est entrecoupée de choses fictionnelles.
Ce sont des nouvelles qui sont du domaine de la fiction pure alors que
dans le carnet de voyage, on suit un trajet. J'ai voulu aborder le thème
sous différents angles. Je ne voulais pas l'aborder simplement du côté
de la fiction car j'avais envie de dire tellement de choses ! C'est donc
une manière de montrer différentes facettes
C'est encore un mélange entre plusieurs choses
(Rires)
Voilà
Je crois que le grand échec d'Akissi, c'est de n'avoir pas réussi à
tuer son père
parce qu'en Côte d'Ivoire - et j'ai pensé à la Côte
d'Ivoire quand j'ai écrit le personnage d'Akissi - on n'a jamais pu se
débarrasser d'Houphouët Boigny qui était vraiment l'image du père. C'était
le roi Ashanti, le roi Akan, le père
Et ça, les Ivoiriens auront
beau dire le contraire, ils n'ont jamais pu s'en débarrasser !!!! Il s'est
assis sur son peuple ! On vit encore les effets de son règne. Et ça, il
faudrait que les Ivoiriens le reconnaissent. C'est pour ça qu'Akissi ne
pouvait aller que jusqu'à un certain niveau, car elle n'a jamais tué le
père
J'attends de lire votre dernier livre sur le Rwanda
Après ce livre, j'ai envie d'écrire un livre sur les Baoulés. Je veux
essayer de voir et d'avancer avec des mythes, jusqu'à aujourd'hui
Et c'est compliqué car il n'y a pas beaucoup de choses au niveau de l'histoire
! J'ai envie de m'intéresser aux Akans justement peut-être pour voir comment
ils ont échoué, après avoir établi leur pouvoir
Propose receuillis par Eloise Brezault
|
Nyamirambo
(Nocky Djedanoum)
Le génocide des Tutsi expliqué à un étranger (Jean-Marie Vianney Rurangwa)
Murekatete (Monique Ilboudo)
(éditions Le Figuier/Fest'Africa, 2000) |
|
Les éditions Le Figuier
ont publié, en co-édition avec le Fest'Africa de Lille, trois livres sur
le génocide rwandais de 1994 : Nyamirambo, un recueil de poèmes écrit
par l'écrivain tchadien Nocky Djedanoum ; Le génocide des Tutsi expliqué
à un étranger, une réflexion qui, sous la forme d'un entretien avec l'auteur
rwandais Jean-Marie Vianney Rurangwa, tente d'expliquer les raisons du
génocide ; Murekatete, un roman écrit par l'écrivain burkinabaise Monique
Ilboudo. Trois voix différentes pour dire les massacres. Trois genres
pour approcher l'horreur.
Le roman de Monique Ilboudo évoque les massacres par touches successives
: son héroïne, Murekatete, de père hutu et de mère tutsi, raconte comment
elle a échappé à la mort. Rescapée du génocide, elle traîne son calvaire
dans sa vie présente, sans arriver à se reconstruire. Elle trouve, pourtant,
un peu de réconfort dans les bras de son ami Venant. Mais Venant, après
avoir visité les sites du génocide, ne peut supporter tout ce qu'il a
vu et se réfugie dans l'alcool. C'est la fin de l'équilibre précaire qui
s'était instauré entre eux. La longue descente dans l'enfer du remord
et de la culpabilité commence alors ! Monique Ilboudo parle de la difficulté
de vivre avec le souvenir de l'horreur et d'assumer cette mémoire collective
faite de morts et de tortures.
Jean-Marie Vianney discute sur les raisons qui ont pu pousser les Hutus
à des tels actes de barbarie contre la population tutsi. Il remonte pour
cela dans l'histoire du pays et donne quelques anecdotes significatives
du malaise qui précéda le début des massacres. Il s'insurge également
contre l'ignorance de nombreux européens qui, au moment des faits, ne
savaient pas qu'il se perpétrait au Rwanda un véritable génocide - et
qui ne le savent toujours pas ! Il rétablit quelques vérités et se bat
contre les mensonges, les silences et l'indifférence pour que la vérité
éclate au grand jour.
Nocky Djedanoum choisit le genre de la poésie pour crier sa colère contre
l'ignorance de ceux qui ont refusé de voir l'horreur ! Il veut également
mettre fin au silence et à la souffrance des autres en oeuvrant pour l'espoir
d'un monde meilleur. Et Nocky Djedanoum de conclure son recueil par un
"Manifeste pour la vie" :
"cette vie, si elle est à créer de nouveau, nous la re-créerons,
au commencement le verbe, le verbe créateur, la vie existe quand elle
est dite, chantée, peinte, rendue en images, cette vie que nous voulons
en mouvement, une vie sans cesse rêvée et renouvelée (
) " (p.51)
Tels pourraient être les derniers mots de cette conclusion : ces trois
livres publiés aux éditions Le figuier, dans le cadre des ateliers d'écriture
au Rwanda, parlent, dans des genres très différents, de cette vie si difficile
à reconstruire et à apprécier après l'épreuve de la mort, après l'horreur
du génocide !
Eloïse
Brézault
|
Moissons
de crânes
Textes pour les Rwanda
Entretien avec Abdourahman A. Waberi |
|
Tu reviens de
Djibouti. Djibouti, qui, dans Balbala, est "le véritable héros
de ce récit" (p.70). Les 4 voix du roman ont en commun de
parler de cette ville, de son histoire présente et passée,
de sa vie actuelle. Est-ce que le fait de vivre hors de ton pays, modifie
ton rapport à une réalité que tu as connue et que
tu racontes maintenant par la fiction ?
C'est à la fois paradoxal, ambiguë et assez bizarre ces histoires
de rapport au réel, ces relations entre l'espace de l'imaginaire
et celui du réel, quand tu es dans la fiction. Au départ,
j'ai commencé à écrire par élan nostalgique
parce que je me suis retrouvé hors de mon pays : à 20 ans,
c'était la première rupture d'avec mon pays, c'était
l'âge où j'avais tendance à dire les choses - savoir
d'où on vient, qui on est, où on va, s'occuper du destin
de l'Afrique, ce qui était une de mes ambitions ! Cette coupure
d'avec mon pays a déclenché ce désir d'écrire.
Maintenant, devenu écrivain, je pense que je fonctionne dans une
espèce de construction de l'imaginaire, comme de nombreux auteurs,
tels Nuruddin Farah qui parle du "pays de son imagination"
Je pensais à
cette idée en lisant Patries imaginaire de Salman Rushdie
Oui, bien sûr
Je lisais aussi Tabucchi, "l'italo-portuguais"
(Rires) qui disait : "quand on s'est engagé dans un projet
de ce type-là, on vit dans une espèce de zone, de non-lieu,
de construction de l'imaginaire qui fait qu'on habite une maison qui est
à la fois le pays réel et un autre pays qu'on s'est construit
à soi. C'est vrai que maintenant que je suis écrivain, j'aurais
cette relation bizarre de parler d'un Djibouti réel et d'un Djibouti
tout en "construction wabérienne" (Rires). Je crois qu'on
le fait même inconsciemment. Soyinka, par exemple, s'exprimant sur
la situation au Nigeria et parlant des Orisha ou des Yorubas passe d'une
réalité à l'autre, d'un espace à l'autre
C'est dans quel
livre que tu as lu ces idées sur Tabucchi ?
C'est dans Autodafé, le n°1 qui vient de paraître : c'est
la revue du parlement international des écrivains. On la trouve
dans les bonnes librairies (Rires). Il y a des bouts d'essais ou de fiction
de Salman Rushdie, Soyinka, Tabucchi, Russel Banks
Tu as commencé
par écrire des nouvelles. Et tu ajoutes dans la dernière
nouvelle (Fragments intimes et colossaux) de ton recueil Le pays sans
ombre : "Nous commencerons par faire nôtre l'art du fragment
car la vie est trop complexe pour être saisie dans son ensemble"
(178). Dans ton premier roman, Balbala, puis dans Moissons de crânes,
on retrouve cette vision fragmentaire du monde : la chronologie est rompue,
il y a aussi multiplicité des voix narratives
Pourquoi cette
fragmentation du monde ?
Pour une raison très simple, on ne peut plus dire le monde dans
sa totalité, dans sa complétude. C'est une illusion au mieux
dix-neuviémiste de vouloir embrasser le monde et de le raconter
d'une manière narrative ordinaire. On ne peut en dire que des bouts,
des fragments. Alors moi, j'y ajoute peut-être une petite malice
personnelle car Djibouti est un pays miniature - quelque part, je parlais
de "République miniature", et je deviens encore plus
modeste car l'espace que je veux dire est encore plus petit, je fais donc
même plus dans le fragment mais plutôt dans le "micro-fragment",
le "sous-fragment", l'aquarelle. Je suis dans la miniature.
Et c'est pour cela
que tu choisis plus la forme brève comme la nouvelle plutôt
que des romans-fleuves ?
Je pense que c'est aussi une histoire de tempérament personnel.
On peut se forcer de temps en temps et écrire un roman fleuve.
Mais comme je te l'avais dit il n'y a pas longtemps, l'élaboration
psychologisante m'intéresse moins. Je suis plus dans le signifié,
la langue, que dans l'élaboration historico-narrative à
la André Brink
Au bout d'un moment, je n'y trouverai plus
d'intérêt, je serai fatigué et je fatiguerai donc
le lecteur. Mais comme je suis un jeune écrivain, je ne m'interdis
pas non plus cette forme d'écriture
Et je ferai peut-être
des élaborations à la André Brink, mais plus tard
(Rires)
Moisson de crânes
est paru au Serpent à plume, ces textes sont pourtant édités
dans une collection Essai qui n'est pas celle où l'on a l'habitude
de te voir, à savoir la fiction. Etait-ce une volonté de
démarquer ce travail - mi-fiction, mi-témoignage - du reste
de ton uvre, à l'image d'ailleurs de tous les textes parus
sur le Rwanda ? Peut-on dire le Rwanda sans faire référence
aux témoignages ?
J'étais dans
une difficulté perpétuelle concernant le Rwanda. Et ces
difficultés, j'arrivais à les résoudre de manière
ponctuelle, au fur et à mesure qu'elles se présentaient
à moi. Dans telle histoire qu'on m'a racontée, je me disais
que je pouvais la retranscrire dans quelque chose qui serait plus de l'ordre
de la fiction, dans telle autre histoire, je pensais la retranscrire dans
quelque chose de plus factuel
Je résolvais mes petites contradictions
de cette manière-là
Mais c'est vrai que ce qui a été
le sentiment le plus fort chez moi, c'était de reculer en permanence
devant ce que je voyais ou j'entendais
Je préférais
"faire le mort", comme on dit. La chose est tellement énorme
qu'on prend la poudre d'escampette ! Je n'osais pas dire que j'allais
écrire des choses
Utiliser le témoignage
était quelque part une forme de fuite
Non
Je ne pense pas. Mais cette confrontation avec le Rwanda m'a
permis de réfléchir un peu sur mon travail, sur la langue
C'est pour cela que pour la première fois de ma vie, j'ai écrit
une préface : c'était pour dire que je n'étais pas
arrivé, avec les armes de la seule fiction, à tout comprendre,
à tout ressentir pour ensuite expliquer au lecteur. D'une manière
comme d'une autre, ce n'était pas envisageable. J'ai fait en quelque
sorte du bricolage. On ne pouvait pas m'installer dans une posture d'écrivain
en disant : "voilà ce que je vais faire !" quand bien
même on aurait vendu un million de livres derrière soi
Tu as choisi,
à la fin, la forme du récit de voyage pour dire le Rwanda,
forme qu'on retrouve également chez Véronique Tadjo avec
Imana. Pourquoi le récit de voyage ? Qu'est-ce que la forme du
récit de voyage et plus précisément du journal apportait
de plus par rapport à la fiction pure ?
Parce que d'abord, je ne voulais pas faire de la fiction dans la durée
J'en étais incapable
D'entendre Tierno Monénembo et
Boubacar Boris Diop dire qu'ils allaient faire un roman, je savais qu'ils
avaient une idée précise en tête mais moi, je ne pouvais
pas, j'étais essoufflé. Je voulais faire deux ou trois petites
nouvelles. Et c'est à la demande des uns et des autres que j'ai
décidé de rallonger tout cela - pas à la manière
d'un café rallongé (Rires) - mais en y ajoutant mes notes
qui provenaient de mon carnet de route
Mais est-ce que
ce voyage ne te permettait pas aussi de te positionner en tant qu'étranger
ayant un point de vue extérieur sur ce que tu voyais avant de ressentir
ensuite les choses de l'intérieur, de façon plus personnelle,
en recourant à la fiction ?
Oui, c'est sûr
Les carnets de route permettent un dialogue
de soi à soi : voilà ce que j'ai pu entendre ou comprendre,
quand je suis arrivé. C'est une espèce d'opération
de salubrité intellectuelle (Rires)
C'est une démarche
personnelle au départ. Mais cette confrontation avec le sujet écrivant,
c'est le voyage qui l'invite. C'est une espèce de miroir. Alors
que si je n'avais fait que de la fiction, le sujet écrivant aurait
été hors texte. On aurait eu que le produit fini qui aurait
été un travail de fiction
Peut-être que le sujet
écrivant n'avait pas à avoir sa place dans ce travail
En tous cas, moi, j'avais trouvé ce bricolage-là et ce n'était
pas préconçu, ce n'était pas une méthode "propédeutique"
(Rires), c'est arrivé de cette manière-là, et ça
me convenait
Il est clair que j'avais également le désir de faire du
"travel writting", d'utiliser ce genre qu'on utilise très
mal en français - mises à part quelques exceptions comme
Nicolas Bouvier, Jean Rollin
J'avais envie - et j'ai toujours envie
d'ailleurs - de faire une sorte de "travel writing" à
la V.S. Naipaul par exemple : ce côté à la fois méchant,
froid, déshumanisé et qui touche pourtant à une certaine
profondeur - comme ce qu'il a écrit sur Trinidad où il surajoute
là un problème racial puisqu'il est indien. V. S. Naipaul
décrit ce qu'il voit de manière impitoyable et souvent avec
beaucoup de justesse ! Mais je crois qu'il faut avoir une espèce
d'arrogance, de pessimisme, de scepticisme ou un mélange des trois
(Rires) pour y parvenir !
Dans ta préface,
tu fais référence à l'Holocauste juif et à
la question de Paul Ceylan : "Comment écrire après
Auschwitz ?" (p.13) Est-ce que le génocide au Rwanda a modifié
ton rapport à l'écriture ?
Oui, complètement
Je disais que j'étais un petit garçon
sage (Rires) qui n'avait pas d'activisme
Je n'étais pas comme
Soyinka, je n'avais pas de passé militant
J'étais
plutôt un jeune écrivain qui n'avait pas trop de rapport
avec la politique dans son activité quotidienne. Je n'avais pas
vu de tueries, de cadavres
Et quand on voit des choses de ce type-là,
ça vous change un bonhomme !
Est-ce qu'il y
a une manière d'écrire particulière après
le Rwanda ? Je repense notamment à la conférence de la Villette
où les intervenants constataient que les Rwandais n'avaient pas
pu encore écrire de fiction pour dire le génocide. C'étaient
des témoignages, des essais théoriques mais pas de romans
Ce sont des constats
C'est Boubacar Boris Diop qui disait cela
mais on l'avait remarqué concrètement dans le projet qui
ne comprenait que deux écrivains rwandais : Tharcisse Kalissa qui
est plutôt un homme de théâtre, qui a eu la bourse
mais qui a abandonné le projet, et Jean-Marie Vianney Rurangwa
qui n'a fait pour l'instant qu'un essai. Par ailleurs, parmi les autres
Rwandais que je connais, que ce soit Benjamin Sehene, ou Venuste Kayimahe,
on voit que la fiction n'est pas prédominante, elle ne vient pas
naturellement. On se pose donc des questions !
A cela, j'ajoute le fait que les Rwandais ne voulaient pas qu'on écrive
de la fiction mais qu'on fasse des essais ou de l'histoire. Dans l'esprit
de ces lecteurs, la fiction est un genre, peut-être pas mineur mais
pour le moins peu fréquentable et dans l'échelle des valeurs,
elle arrive bien derrière l'histoire ou l'essai qui sont des genres
sérieux, nobles (Rires). Il y a donc l'idée de fiction/falsification.
Il y a peut-être aussi le fait de dire que je vais vivre à
la place de quelqu'un d'autre.
Il y a peut-être
aussi l'idée, ce qu'on vous a reproché à Lille et
aussi à la Villette, d'être arrivés quatre ans après
le génocide et de raconter des choses que vous n'aviez pas vécu
!
Oui
Mais ce n'est pas ce reproche-là qui m'a le plus gêné
- je le trouve d'ailleurs tout à fait légitime ! Mais ce
reproche est encore plus violemment ressenti entre Rwandais car il y a
les rescapés et les exilés qui regagnent le pays. Et les
rescapés n'arrivent pas pour l'instant à s'exprimer de manière
franche, claire, frontale, massive avec ceux qui n'étaient pas
là. Mais cela va venir. Paradoxalement, les Rwandais qu'on disait
très introvertis, ont aussi ce désir de raconter, si on
lit par exemple le livre de Jean Hatzfeld Dans le nu de la vie. C'est
à ce moment-là d'ailleurs qu'on arrive dans la fiction car
ces rescapés qui témoignent disent qu'ils ne racontent plus
ce qui s'est passé de manière réelle, ils reconstruisent
: dès lors qu'il se passe deux, trois, quatre, cinq jours, l'événement
n'est plus réel. On entre dans le domaine de la fiction, ce qui
rassure un peu l'écrivain que je suis (Rires) ! C'était
le genre de discussion que j'avais avec Boubacar Boris Diop, par exemple
: utiliser des effets stylistiques risque d'amoindrir la douleur ou de
pervertir l'attention du lecteur
Dès lors qu'on est dans
l'espace de la fiction, quels que soient les moyens choisis pour dire
le réel, ils sont fictionnels, à mon avis
Tu as choisi de
t'effacer au début de ce livre : "Ce livre n'a pas la prétention
d'expliquer quoi que ce soit, la fiction en occupe la part centrale. L'imagination
et la subjectivité irriguent ses nerfs sensitifs." (p.12)
Pourtant la frontière est ténue ici entre fiction et témoignage
puisque même la première nouvelle Terminus contient des bribes
de témoignages. Tu dis même : "Plus jamais on ne brodera
une histoire à partir d'un "Il était une fois"
naïf ou arrogant." (p.37). D'ailleurs tu ne racontes pas vraiment
d'histoires comme on peut en avoir. Tu esquisses plutôt quelques
portraits, tels celui du soldat rue de la Serpette (p.28), tels celui
de la femme avec son chien (p.60), tels le portrait d'un milicien adolescent
(p.67)
Dans Et les chiens festoyaient, tu te mets en scène
quand la vieille dame parle et que tu lui dis de continuer.
Rue de la Serpette existe
C'est une toute petite rue
Serait-ce l'après
Rwanda ? Le fait d'utiliser moins la fiction pour dire ce qui s'est passé
Ce qui me semble difficile, c'est de dire, et peut-être ne suis-je
pas très romanesque de ce point de vue-là, que je vais faire
un vrai roman qui se passe dans telle situation : une situation romanesque,
tragique, shakespearienne ! Même si on a le désir et l'intention,
je pense que c'est très difficile de les exprimer dans la réalité.
Les personnages de fiction deviennent des personnages réels, on
ne peut pas décider à leur place
Comme il y avait
une forme d'échec de l'écriture face au Rwanda, je n'ai
pas biaisé mais j'ai pris des impressions, des fragments
Je crois qu'on fonctionne aussi comme cela dans la réalité
: si tu pars en voyage, que vas-tu retenir comme détails - un bruit,
une image
Tu ne vas pas revenir avec une construction toute faite.
C'est le mensonge du romanesque au 19ème siècle : il n'y
a que Victor Hugo qui peut faire cela ! (Rires)
La première
nouvelle est d'une construction assez surprenante, le style est lapidaire,
la narration fragmentée, la chronologie et l'espace déstructurés
La seule "continuité", ce sont ces citations d'Aimé
Césaire qui reviennent ponctuer le début de chaque "histoires".
Pourquoi ces références constantes à Césaire
et à cette pièce de théâtre en particulier
Et les chiens se taisaient ? On a l'impression que ces citations servent
d'introduction à ce qui va arriver
Elles servent un peu de
"liant" à tous ces textes fragmentés
J'avais peur qu'on me dise : "tu fais encore du littéraire
dans une situation qui ne s'y prête pas." D'une part, Césaire
est quelqu'un que je fréquente souvent, c'est pour moi un des plus
grands poètes de la langue française
Tout en travaillant,
je suis tombé par hasard sur ce passage-là et c'est l'acuité
des citations de cette pièce - que je n'avais pas lu dans son entièreté
- qui m'avaient frappé. On a l'impression qu'il avait écrit
cette pièce pour les Rwandais alors qu'elle date de 1956. J'ai
utilisé ces citations pour résoudre un peu les difficultés
qui étaient miennes. C'est peut-être là la force de
la poésie où on arrive à une espèce non pas
d'universalité de la douleur, mais à une espèce de
douleur partagée et à un rendu de cette douleur qui soit
partageable. Pour moi, c'était de l'ordre du concret, du pratique,
du bricolage. C'est peut-être Césaire qui a dit de la façon
la plus simple ce que je cherchais, moi, à exprimer. En même
tant, ce n'est pas très étonnant, outre la puissance du
dire poétique, il a écrit, par exemple, Une tempête
à la suite de la mort de Lumumba. C'est le dire poétique
de Césaire qui peut s'appliquer, je ne sais pas, au génocide
arménien comme au génocide cambodgien.
Tu écris
également dans la préface : "Les pouvoirs du langage
sont devenus tellement effrayants dans ce monde chaotique (
) qu'il
s'agit de prendre conscience de la nécessité d'une mise
en procès, au moins une salutaire mise à distance, de ce
langage." Comment, à ton avis, mettre à distance le
langage ? Comment mettre le langage en procès ? En le démembrant,
en le fragmentant ?
J'ai écris cela non pour faire un discours interne mais par rapport
au contexte des écrivains africains. Cela pourrait paraître
naïf en Occident - on le sait depuis longtemps ici - mais il faut
savoir que dans certaines situations en Afrique, l'écrivain est
idéalisé : la figure de l'écrivain est mythifiée,
on a l'impression qu'il est du côté des faibles, des pauvres,
qu'il dit la vérité. Je voulais juste dire que la puissance
du langage peut être usitée d'une manière amorale
politiquement. Il ne faut pas prendre l'écrivain pour un être
parfait.
Et dans les cas spécifiques du Rwanda, il y avait mobilisation
au moins des intellectuels pour la solution finale rwandaise, comme l'universitaire
Léon Mugesera par exemple ! Toutes ces ressources intellectuelles
étaient tendues vers un projet raciste par le biais notamment de
la propagande.
Tu ajoutes d'ailleurs
à ce sujet : "Le langage est, on le voit à chaque crise,
inadéquat à dire le monde (
). Et pourtant, si l'on
veut qu'un peu d'espoir vienne au monde, il ne nous reste comme armes
miraculeuses que ces béquilles malhabiles." (p.14) Serait-ce
là toute la contradiction du langage ?
Oui
Quand on demande une absolution, on ne peut le faire qu'avec
le langage
Et la réconciliation avec le gashasa ne peut passer
que par le langage ! Je ne parle pas kinyarwanda mais je pense que ce
serait intéressant de regarder le type de rhétorique mobilisé
dans tel type de situation
On utilisait beaucoup, lors du génocide,
les chansons de la pop star Bikindi en pervertissant certains de ses propos
: ils en faisaient un chantre du Hutu agricole ! Il faudrait voir dans
l'espace du kinyarwanda quelle forme de langage a été mobilisée
dans tel type de situation pour parler au parler aux paysans, par exemple
!
Tu dis de l'écrivain
qu'il peut "se transformer en donneur d'échos. (
) Revisiter
l'histoire de ce pays (
)." (p.15) L'écrivain est-il
porteur de la mémoire collective ?
Encore une fois, ces choses-là peuvent paraître banales,
insignifiantes dans un contexte occidental surmédiatisé,
"sur-anémié" au niveau de la fabrication du sens.
Mais ce sont des choses très concrètes à Kigali :
on accorde encore dans des situations dramatiques telles que la dictature,
l'autoritarisme, un crédit à la parole de l'écrivain.
En Occident, elle n'a aucun crédit (Rires) ! L'écrivain
n'aura pas le même écho selon l'endroit où il se trouve.
Tierno Monénembo, en allant à Conakry, a encore un crédit.
Aura-t-il le même en allant chez Bernard Pivot (Rires)
J'en
doute ! Quelle que soit la manière tragique dans laquelle meurt
l'écrivain africain, il a encore droit à des funérailles
nationales. Williams Sassine a eu trois jours de funérailles nationales,
par exemple. Et en étant invité à Djibouti, j'ai
encore parlé du Rwanda
D'où vient
cette citation de Tchicaya "rendre conte de la situation" que
tu emploies au sujet de Dilleyta (p.22) ?
C'est seulement un jeu de mot (Rires). Il a dit cela dans un entretien.
Je me demande si ce n'est pas dans le magasine littéraire qu'il
avait coordonné il y a déjà de cela longtemps sur
les littératures d'Afrique. Je crois que c'était en 1983
Pourquoi écris-tu
?
Parce que je ne sais pas danser le tango (Rires)
Je pense que les
écrivains sont des gens insatisfaits, enfantins, puérils
et qu'on n'arrive pas à se faire au monde tel qu'il est comme les
gens sérieux, raisonnables, construits ! Je ne sais pas
J'ai
un fantasme sur le banquier : pour moi il est le prototype de l'homme
infaillible comptable de ses gestes et de ses actes
Et pas moi
Donc je ne sais pas danser le tango et je ne serai jamais banquier (Rires)
!
On a parlé
de l'écrivain. Je voulais savoir quelle place tu accordes aux journalistes,
aux intellectuels dans la société, dans l'histoire
Je ne sais pas
Il n'y a pas de hiérarchie dans ma tête
Le journaliste peut très bien faire le travail d'un écrivain.
C'est peut-être plus dans les modalités de l'intellectuel
que se situe la différence : le journaliste a peut être une
idée différente de la tâche qui lui incombe
Tu écris
dans Balbala : "Pour dire le monde, il faut le malmener." (p.70)
Comment malmènes-tu le monde, à travers l'écriture
?
Je pense que pour s'en rendre compte il faut déjà être
malmené par le monde
Ce n'est pas la posture confortable
du banquier (Rires) ! C'est plutôt en regardant Williams Sassine
qu'on voit que le monde est malmené
Ce livre-là exprime
l'échec non pas de l'art mais d'un certain romantisme artistique
où l'on voit que l'écrivain pourrait transformer le monde.
C'est plus un échec de la métaphore, c'est la frustration
de l'auteur. C'est un peu cela pour moi Balbala : quatre jeunes gens qui
parlent et qui ne vont rien changer. On pourrait l'appeler "Chronique
d'un échec annoncé". Mais au moins, ils ont parlé
Ce qui tient déjà de la tragédie grecque ! Chacun
a fait sa partition !
Dans la 1ère et 2ème nouvelle de Moisson de crânes,
tu choisis de donner la parole aux bourreaux et de montrer comment ils
répètent en les faisant leurs les discours idéologiques
mis en place par la classe politique et la radio, je pense notamment aux
paroles du génocidaire Ferdinand Nahimana, ou de la pop star Bikindi.
Dans la 3ème nouvelle, tu donnes la parole aux victimes et notamment
à cette vieille dame qui témoigne. Tu fais parler les gens,
tu donnes un écho à leurs paroles. Est-ce que tu penses
que tes textes entrent dans le cadre d'une littérature de témoignage
?
Dans la première nouvelle, je ne donne pas seulement la parole
aux génocidaires, je la donne successivement aux bourreaux et aux
victimes. La parole appartient quasiment à tout le monde, il y
a d'autres voix qui s'élèvent
Je vois ce que tu veux
dire mais pour moi, ce n'était pas conscient d'avoir donné
la parole aux seuls génocidaires !
Ce dont je serais très satisfait, c'est qu'on me dise que mon livre
est plus de l'ordre du sentir que du témoignage réel. Car
si l'on veut lire du témoignage, il faut regarder le livre de Yolande
Mukagasana où il y a des moments très humoristiques même
quand elle perd la tête par exemple
Il y a du rire dans le
tragique ! Je ne verrais pas mon livre dans l'ordre du témoignage,
encore que pour la personne qui ne connaît rien au Rwanda, cela
peut lui apporter quelques éléments
Je me situe plus
dans le sentir, dans le faire comprendre : faire sentir par exemple les
dernières secondes d'un homme qui va mourir, voir ce qui peut se
passer dans la tête d'un vivant. Pour ce qui est du témoignage,
de toutes façons, je n'étais pas là et puis il y
déjà des témoignages. Mais si l'on croit encore aux
miracles de la littérature, ce serait de faire comme Césaire
: faire ressentir cela dans une durée.
Tu parles, comme
Véronique Tadjo, de voyage : "Voyage sans escales, au plus
loin, au plus profond de l'inhumanité." (62) Quelle définition
donnerais-tu à ce voyage ? Voyage intérieur ? Voyage dans
les mots ? Voyage dans l'histoire d'un pays ? Voyage au cur de la
mémoire ?
Il n'y a pas de compartiments pour moi
Le mot de l'écrivain
peut faire sentir tout cela alternativement, successivement et en même
temps. C'est cela le miracle de la littérature ! Le voyage dans
l'inhumanité, c'est de revisiter, par exemple, rapidement l'histoire
des violences. Mais ces choses-là, on peut les vivre sans rupture.
Il n'y a que l'Occident positiviste qui croit qu'on peut les lire avec
des ruptures (Rires)
Je voulais revenir
sur la façon dans Balbala dont tu décris la sécheresse
qui sévit dans ton pays et la lumière impitoyable du soleil
: "Partout le combat perpétuel de l'ombre et de la lumière."
(23) "La lumière instaure son emprise pendant que la journée
s'allonge continûment (
). Entre les levers et les couchers,
le soleil fouette tout le monde." (p.39). Cette description de la
chaleur, du soleil tyrannique me rappelle un peu Le jeune de sable de
Williams Sassine qui faisait également du soleil une métaphore
d'un monde de dictature qui maltraite et la nature et les hommes. Tu fais
également un parallèle entre la mémoire et la sécheresse
dans Balbala : "la mémoire qui efface tout comme le vent aride
défait tombeaux et dunes" (p.98)
Je suis très géopoliticien en parlant du travail de l'érosion,
du désert
Je crois beaucoup à ce que disait l'ethnologue
Germaine Tillon, hier soir, chez Bernard Pivot : il y a un rapport entre
la conscience physique des gens et la configuration de l'espace que les
Américains appellent "mindscape".
Ce qu'on retrouve
également chez Nuruddin Farah
Oui
On peut retrouver cela aussi dans des travaux plus théoriques
comme la mythocritique à la manière de Gilbert Durand ou
de Bachelard : l'influence des éléments dans un type d'imaginaire
donné. Il y a donc l'influence de l'espace dans sa géologie
et dans sa géographie sur l'imaginaire. Et là, cela se surajoute
aux fantasmes de l'écrivain qui est attiré par une forme
de dire le désert et le sable comme par exemple Jabès ou
certains poètes soufis
Si j'étais un vrai "mec"
(Rires), je crois que je ne ferais pas de la littérature mais je
serais devenu poète soufi
Pas un poète céleste
à la Kerouac mais un poète soufi (Rires)
Je crois
à la présence du paysage sur l'imaginaire et les êtres.
C'est réel. Il n'y a qu'à voir Beau Travail de Claire Denis
: en regardant l'arrière pays, il y a de quoi devenir soufi
Il semble que la
frontière entre le monde des vivants et celui des morts s'estompe
dans Balbala : les vivants parlent aux morts (Waïs discute avec son
père qui lui répond (p.14), Waïs discute avec Dilleyta
pourtant disparu et certainement mort (p.147). Cela me rappelle les fantômes
de Sibé ou Lourdes dans l'uvre de Tierno Monénembo,
ou même celui de Martial dans La vie et demie de Sony. Pourtant
chez toi les morts parlent. Comment l'expliques-tu ?
Je croyais que les morts parlaient chez Tierno
On ne connaît
pas bien la situation initiale dans le dialogue entre Waïs et Dilleyta
: on sait que Dilleyta est parti et on croit savoir qu'il n'est pas encore
mort (au moins jusque dans le troisième tiers du livre)
Moi
non plus, je n'ai pas voulu en savoir plus
Ce n'était pas
une manipulation du type Borges, ce n'était pas de l'ordre de la
malice de la construction car moi-même, j'avais besoin que cela
reste comme cela
Je n'en sais pas plus et cela ne m'intéressais
pas de creuser. (Rires)
D'abord la parole.
Puis la mémoire, autre facette de la révolte comme s'il
fallait se souvenir pour comprendre ce que l'on est devenu, pour prendre
conscience de son identité. Tu parlais même de "mémoire
nomadisante", dans Balbala (p.88). Qu'est-ce que tu voulais dire
?
Je suis parti à Madagascar fort de cette idée de "nomadisme
littéraire" : c'est de l'ordre de l'intuition. Je faisais
des espèces de corrélations entre le nomadisme écologique,
qui n'a rien à voir avec l'errance et la déperdition. C'est
l'économie la plus viable pour un groupe donné dans un espace
donné. Il y a toujours une économie du groupe et de la survie
dans toute société. Il faut voir qu'il y a vraiment une
pratique routinière du voyage - cela risque de déplaire
aux romantiques (Rires) - chez le nomade. Le nomade de chez moi passe
trois mois de l'année à Djibouti et le reste de l'année
dans les hauts plateaux : ils prenaient les mêmes schémas
tout le temps pour avoir les pluies à l'heure dite et ne pas causer
la mort du groupe ! Il y a donc cette pratique routinière, il y
a aussi une lecture des cartes du ciel - c'est pour cela que je disais
: "Nomades, mes frères, allons boire à la grande ourse".
Mais il n'y a pas de romantisme de l'errance.
Le nomadisme littéraire serait le fait de faire mon miel de tous
les nectars, dans toutes les langues sans pour autant faire de l'opportunisme
intellectuel. Je me considère à la fois comme noir, musulman
Je n'ai pas de problème à surajouter des identités
et à me dire que je suis à l'aise dans beaucoup de sociétés
Je suis même plus à l'aise dans de nombreuses sociétés
plutôt que dans ma société d'origine (Rires) ! Je
ne pourrais pas vivre dans certaines sociétés comme l'Arabie
Saoudite où il y a un espèce de rigorisme musulman mais
qui n'a rien de musulman à l'origine
Et la femme dans
tout cela ? Anab est celle par qui le combat continue dans Balbala
Chez Nuruddin Farah, il y a des portraits de belles femmes
Et on
a prétendu que Farah était un des premiers écrivains
féministes africains alors que si on regarde les sociétés
africaines, on voit que les femmes sont très présentes et
agissent : elles tiennent tous les marchés, il y a de grosses fortunes
de femmes, elles tiennent l'économie. Aux étudiants de Djibouti,
je disais : "Faites croire aux hommes que ce sont eux qui gouvernent
bien que ce ne soit pas vrai !"
Mais dans Secrets,
de Nuruddin Farah, on voit que Sholoongo a un potentiel de destruction
Mais pourquoi la femme devrait-elle être toujours belle, aérienne,
gentille
Elle a un pouvoir de destruction certain. (Rires). Dans
Gift, Dounia (qui signifie le monde en Arabe) raconte l'histoire du monde
Je trouve que c'est à la limite la partie la plus facile de N.
Farah
Sholongo est destructrice. Je reproche aux hommes d'avoir
su mal parler des femmes. Je pense qu'il y a aussi une part de fantasme
personnel de la part de l'écrivain
Quels sont les
écrivains que tu aimes ? T'ont-ils apporté quelque chose
dans ta façon d'écrire ou de voir le monde ? Tu me parlais
de Maryse Condé, de Nuruddin Farah
Je n'ai découvert Maryse Condé que très récemment.
Ses premiers livres m'avaient intéressé. Et maintenant je
la redécouvre. Je trouve que son dernier livre Célanire
cou-coupé est époustouflant. C'est dommage qu'il n'ait pas
l'écho qu'il mérite. Elle maîtrise parfaitement la
langue, la construction. C'est à la fois un roman historique, un
roman policier
Elle a utilisé une certaine connaissance qu'elle
avait de la Côte d'Ivoire. Je pense qu'elle a fait une uvre
à la Alejo Carpentier.
En évoquant
Nuruddin Farah, tu parlais de bibliothèque
Je faisais référence au sous-titre de la thèse que
j'avais commencé sur Nuruddin Farah et qui s'appelait : Des mages
à la fondation. Je disais que N. Farah faisait la fondation d'une
bibliothèque. Mais je pense que c'est le cas de beaucoup d'écrivains
africains qui sont sérieux dans leur travail et qui ont une finalité
dans leur projet. C'est de savoir où l'on place son ambition. Dès
lors qu'on veuille donner une certaine élévation à
un projet d'écriture, je pense qu'on est très vite confronté
à fonder une bibliothèque. Ce qui est très jouissif,
enivrant, vertigineux au niveau de l'impulsion. On produit du sens tout
le temps. Et à ce niveau-là, on doit être très
heureux. Et si on se revoit dans cinq ans, je sais ce que je peux faire
ou ce que je dois faire
Mes livres sont étudiés, ils
sont au programme à Djibouti et cela produit du sens.
Ton écriture emprunte à différentes tonalités
: elle est très poétique, elle est aussi politique quand
tu dénonces les horreurs des dictatures, et parfois, elle peut
emprunter un ton plus journalistique (notamment dans le chapitre 15 de
Balbala ou dans la dernière nouvelle Fragments intimes et colossaux
de votre recueil Le pays sans ombre. Par contre, tu manies peu l'humour
contrairement à des écrivains comme E. Dongala, H. Lopes
ou même A. Kourouma pour qui le rire semblent l'ultime recours face
à une réalité indigeste et bien réelle dans
toute l'horreur qu'elle suppose.
Je préfère le terme de factuel à celui de journalisme
C'est une histoire de tempérament
Je me trouve assez ironique
dans ce que j'écris
Oui, mais l'ironie
n'est pas l'humour
Oui
Peut-être
Je suis plutôt ironique qu'humoristique.
Je fais plus de l'humour sur des mots que sur des situations parce que
je ne le perçois pas ou cela me semble trop facile
Tu es le seul
à avoir parlé des exilés rwandais du Burundi. Pourquoi
ce choix de ce dernier texte Bujumbura plage ? Il faut aussi aller voir
à l'extérieur pour prendre la température d'un pays
?
J'ai été très heureux d'aller au Burundi
Je
savais que dans ma partie moins sérieux je pouvais me le permettre.
A Kigali, il y a des choses qu'on ne peut pas se permettre de dire, de
faire voir, ou même de penser. Je ne me serais pas permis de faire
le récit que j'ai fait à Bujumbura sur Kigali : parce qu'il
y a un certain sérieux encore à Kigali, même si cela
à tendance à s'estomper avec le temps. Bujumbura représentait
un peu Kigali avant le génocide : à Kigali, on ne se permet
plus, par exemple, de blague de type "raciste" de Hutu à
Tutsi et inversement
Ce qui est très compliqué avec
les Rwandais c'est qu'ils disent ouvertement très peu de choses.
A Bujumbura, on peut encore faire des blagues de ce type-là
Ce passage apparaît
également comme une respiration après tout ce qu'on a lu
Oui, j'en avais tout à fait conscience et c'est pour cela que je
l'ai mis à la fin
Je voulais aussi un peu polémiquer
avec mes camarades qui ne voulaient pas trop qu'on en parle
Qu'est-ce que les
Rwandais ont pensé de ton livre ?
On ne sait pas trop
Je n'étais pas là au mois de mai
à Kigali. Les Rwandais ont le culte du secret. Je serais très
heureux que le livre soit bien reçu. Mais en même temps,
j'ai le désir d'avancer, de ne pas trop me préoccuper des
échos de mon livre. Je pense que l'écrivain doit aussi essayer
de se barricader à sa manière pour ne pas être trop
touché par ce qu'il entend. N. Farah dit qu'il ne lit plus les
papiers écrits sur lui, que ce soit élogieux ou pas.
Y a-t-il pour
toi un renouveau de l'écriture africaine ou une manière
différente d'aborder l'histoire de ton pays ?
Il n'y a aucun doute là-dessus. Il y a vraiment un renouveau de
l'écriture africaine
Dans quelle mesure
?
Dans le fait que la distance donnée à l'écrivain
est plus grande : au sortir des années 1970, il y avait une trop
grande prégnance du collectif sur l'écrivain. Et même
les écrivains qui avaient cherché à déconstruire
ce mythe de l'écrivain national, comme Tierno Monénembo
ou Williams Sassine, participent encore de ce mythe collectif.
Quelle signification
donnes-tu à ce mythe de l'écrivain collectif ?
Le fait qu'on doit encore assumer une posture du collectif. Ce qui est
salutaire, c'est que cela arrive à sa fin. On ne demande plus aux
jeunes écrivains d'assumer les mêmes positions qu'on demandait
aux anciens. Ce qui les mettait dans des postures difficiles humainement.
On ne demandera pas par exemple à Kossi Efoui ce qu'on pouvait
demander à Adiafi ou d'autres.
Ils ont moins de
compte à rendre à la politique
Oui, voilà
Il n'y a plus cette prédominance du politique,
ce qui ne veut pas dire une évacuation du politique au point de
vue de la littérature elle-même ! Au contraire ! Il n'y a
plus cette injonction de parler au niveau politique. A Djibouti, on me
demande encore de faire du politique, ce qui n'est pas le cas au Bénin
par exemple, avec un écrivain comme Florent Couao-Zoti
D'une certaine
manière, Florent Couao-Zoti a occulté le politique de son
uvre en ce sens où cela ne transparaît pas très
ouvertement
Je crois qu'on ne le lui demande plus. Il assure une espèce de
posture d'un écrivain qui s'intéresse à la marge.
Il n'y a plus d'injonctions venant directement du politique, contrairement
à avant où il y avait une pollution du politique dans la
littérature. Tu ne pouvais pas travailler normalement.
Tu penses qu'il
y a un renouveau dans l'écriture elle-même ?
Oui
Je pense aussi qu'il y a une sédimentation de l'histoire
littéraire. Au début, les écrivains avaient une connaissance
plus mince de l'histoire littéraire
Aujourd'hui, il y a le
postulat de la littérature mondiale. Tout cela peut donner de l'inspiration
à un écrivain qui n'est plus obligé d'aller chercher
dans la seule littérature ethnologique française ou dans
la seule injonction de la politique présente, comme avant ! Il
pouvait aussi inventer un bricolage de la tradition. Maintenant, il peut
dire qu'il s'inscrit dans un espace mondial, international.
Quels sont tes
projets actuels ?
Après la première trilogie sur Djibouti (Le pays sans ombre,
Cahier nomade et Balbala), je suis parti sur des projets ponctuels ou
conjoncturels et peut-être aurai-je le loisir de faire un travail
- une trilogie ou un dytique, je ne sais pas encore - sur la migrance,
qui n'est ni l'émigration, ni l'exil
Quelque part en
rapport avec le nomadisme ?
Oui
A la Emile Ollivier, l'écrivain haïtien. En rapport
avec la migrance et l'exil d'un certain nombre de Djiboutien au Canada,
aux Pays-Bas et ailleurs, mais je cherche encore
propos
recueillis par Eloïse Brezault
Caen, décembre 2000
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Ecrire
contre l'oubli
par Tanella Boni |
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De septembre à
décembre, colloques, expositions, concerts, salon du livre africain,
spectacles vivants se sont succédés dans le cadre de Lille
2000, l'Afrique en créations, soutenues par des institutions françaises..
Les "rencontres artistiques de l'Afrique et du Nord" (Fest'Africa),
appuyées par ce vent favorable, ont tenu toutes leurs promesses,
début novembre. Pour la huitième fois, elles étaient
organisées à Lille par l'Association Arts et Médias
d'Afrique. A cette occasion, éditeurs et journalistes, libraires
et opérateurs culturels, ainsi qu'une cinquantaine d'écrivains
francophones, anglophones et lusophones ont parlé de l'Afrique
contemporaine et posé des questions essentielles à livres
ouverts.
Des discussions informelles
aux rencontres publiques, écrire en Afrique a été
au centre de tous les débats. L'état des lieux fut fait
de l'édition, la circulation, la traduction du livre. Mais nous
sommes allés plus loin que l'existence de l'objet livre, les conditions
de sa production et de sa réception. Chaque fois qu'il est donné
à des écrivains de se croiser, les conditions de la création
littéraire sont à l'ordre du jour. Car, s'il arrive à
chaque corporation de faire le point des problèmes liés
à l'exercice d'un métier, il n'est jamais aisé de
parler de soi en tant qu'écrivain.
La plupart du temps, les rencontres se font hors d'Afrique, avec la bénédiction
d'institutions internationales. De manière ponctuelle, elles peuvent
avoir lieu dans tel pays du Sud, avec le concours de centres culturels
étrangers ou d'organismes privés. Les Etats, ici, ne se
soucient guère de l'existence d'une catégorie d'êtres
peu nombreux qui prennent la plume et créent des univers consignés,
par les mots, dans un objet appelé livre. Les Etats apprécient-ils
à sa juste valeur, au seuil du siècle qui commence, la place
du livre dans tout développement ? Quant aux écrivains,
sont-ils reconnus en tant que producteurs de sens ? Il n'est pas rare
que l'on les perçoivent comme fauteurs de troubles, empêcheurs
de tourner en rond dans ces pays où l'exercice de la démocratie
n'a rien de véritablement démocratique, où la justice
pourrait être imaginée comme une grande farce qui ne trompe
que ceux qui continuent d'y voir l'exercice du droit.
Car l'écrivain
a encore cette capacité inouïe de pouvoir tourner en dérision,
ce qui, en principe, ne doit pas l'être : tout ce qui mérite
respect et obéissance. L'écrivain reste fondamentalement
une femme ou un homme vivant dans telle société, respectant
les lois, s'efforçant de s'intégrer dans son milieu. Mais,
dans le même temps, "cette arme miraculeuse" qu'est l'écriture
lui permet de trouver sa propre voie, d'être libre de tout engagement
extérieur, d'avancer masqué par les mots, porté par
une flamme intérieure qui irradie un univers autre qui advient
au jour parfois à son insu. Il se contente d'écrire et les
mots disent le reste, tout le reste : la fausseté du monde ou la
"comédie humaine" comme dit Balzac, ce grand théâtre
qu'est la scène politique, le bonheur d'être humain, la vie
et la mort, ce lien fondamental ou l'Amour. Veilleur infatigable, l'écrivain
ouvre l'il sur une parcelle de l'univers. Comme par hasard, son
regard peut se poser sur la société qui l'entoure, celle
qui l'empêche de dormir. Et, en Afrique, l'on sait que les problèmes
sociaux sont amplifiés par les rapports de forces antagonistes,
la défense et l'illustration de la raison d'Etat, les passions
politiques, l'idéologie qui mobilise les groupes, les clans et
les partis
Or l'écrivain semble écrire en son nom propre, dans une
langue parfois inaccessible au grand nombre, dans des pays où l'urgence
se trouve du côté de la survie : le boire et le manger. Qui
donc, du côté des pouvoirs publics, pourrait soutenir, périodiquement,
une rencontre entre écrivains, cette minorité dont l'existence,
dans nos sociétés, relève du défi ? Les écrivains
présents à Lille ont mesuré toute la portée
de Fest'Africa. Certes, il se déroule en France, mais, fait remarquable,
il est organisé par des africains et, pour l'édition 2000,
ce festival de littérature a réussi le pari de faire cohabiter
pendant une dizaine de jours francophones, lusophones et anglophones !
Par volonté de rapprocher les écrivains africains par delà
les barrières des langues et des frontières, Fest'Africa
a donc réalisé une grande première en l'an 2000.
Chacun se sentait chez soi dans sa langue, dépaysé par la
langue de l'autre mais la proximité n'a pas fait défaut
car le dialogue était possible autour des mêmes préoccupations.
Nous étions
donc entre nous Africains, avec nos différences culturelles et
nos langues d'écriture, en dialogue avec les autres, tous les autres.
Nous étions rassemblés dans une ville du Nord de la France,
par temps froid. Cependant, la chaleur de la très grande fraternité
tenait lieu de soleil. Nous nous comprenions en silence et par-delà
les mots. Mais les mots coulaient aussi à flots : à table,
pendant les débats, dans le hall de l'hôtel jusqu'à
des heures tardives. Mots anodins, mots plats, mots insensés, mots
savants qui nous ramènent toujours à quelque livre, mots
conseils ou mots remontrances. Les écrivains veillent près
des mots, même quand ils ne sont pas en train d'écrire. Ils
écrivent toujours, dans un coin de mémoire, paroles incongrues,
conversations et vérités profondes. Ils veillent autour
d'un verre ou simplement pour le plaisir d'être ensemble, en groupes
restreints. Nous étions dans la vie réelle et les incompréhensions,
les états d'âme, les prises de position qui ont dû
assommer quelques-uns parmi nous faisaient partie du lot quotidien..
A chaque rencontre, nous apprenons à mieux nous connaître.
Les générations se dessinent. L'essentiel est toujours ailleurs,
du côté de la plume, de la solitude fondamentale de chacun
face au monde, face à lui-même.
Mais la conscience que nous avons de notre propre responsabilité
en tant qu'écrivain commence ici-même, devant l'autre écrivain
dont le seul regard est bien plus qu'une interrogation. Oui, peu à
peu, malgré tous les obstacles qui nous séparent, dans une
Afrique qui lutte pour la survie, nous avons fini par former une communauté.
Il nous faut parler de cette activité particulière : la
nôtre. Même se côtoyer sans se parler outre mesure est
une gageure. Chaque écrivain sait que le silence est parlant, bruissant
de paroles dans un lieu habité par des humains. L'activité
que nous exerçons nous oblige à devoir rester humain, même
si, plus d'une fois, nous sommes traversés par ce grand rêve
d'immortalité qui illumine l'esprit de ceux qui prennent la mesure,
tous les jours, de la fragilité du monde, de l'imminence de la
mort
Notre communauté, distendue par mille frontières, se reconstruit
à vue d'il, à la moindre occasion de rencontre. Des
plus jeunes aux plus anciens, des habitués des grands débats
à ceux qui prennent plaisir à écouter, chacun cherche
sa place dans ce groupe informel, libre, en perpétuelle mutation,
soutenue par cette activité éminemment manuelle, visuelle,
auditive, avant d'être à proprement parler cérébrale
: écrire. Car le corps n'écrit-il pas avant de penser les
mots ? Il les voit, il les entend, il les soupèse, les forge, les
découpe, les assemble. Ces mots qui coulent de source, venant de
lieux insondables, inexplorés...
Dans cette communauté qui se construit et se défait au gré
des circonstances et du temps qui passe, la fraternité semble être
un maître mot silencieux, mot vécu qui passe, à l'insu
des écrivains, de l'univers du papier à celui de la vie
réelle. Mais la vraie fraternité, me semble-t-il, ne se
vit pas dans cette ambiance euphorique créée par tel événement.
Elle pourrait être plutôt la marque distinctive d'une communauté
de pensée. Une certaine préoccupation commune à un
moment donné de l'histoire. Chacun a, certes, sa manière
d'écrire, son style, sa langue d'écriture. Mais, parmi ces
écritures africaines de plus en plus éclatées, de
temps à autre se dégage comme un éclair remarquable
d'un auteur à l'autre. Ces auteurs qui peut-être ne se sont
jamais rencontrés ou qui n'ont pas l'habitude de se côtoyer.
Il peut se faire aussi qu'à force de se parler ou de se passer
les mots, chacun crée son propre univers, en essayant de s'éloigner
le plus possible du connu, du trop connu, entendu ou lu chez le voisin.
Mais, contre la volonté des écrivains, un certain esprit
souffle parfois par dessus leur esprit et les emporte vers un ailleurs
dont ils ignorent les lois.
Ainsi, les textes publiés dans le cadre du projet "écrire
par devoir de mémoire", à l'instar d'autres textes
de l'année 2000 sont traversés de part en part par un tel
souffle, malgré la diversité des points de vue et des sensibilités.
On pourrait aller plus loin : l'idée de l'innocence perdue dans
un monde qui fait de l'enfant un mutant qui perd ses points de repère
et en invente d'autres, est devenue, aujourd'hui, un sujet de prédilection
chez les écrivains africains . De Birahima, enfant-soldat qui raconte
son odyssée à travers les abysses de la "guerre tribale"
dans quelque République bananière chez Kourouma à
Faustin Nsenghimana, "l'aîné des orphelins", adolescent
condamné à mort dont nous parle Tierno Monénembo,
il y a comme un air de famille. Les enfants et les adolescents grandissent
avant l'âge. Le poids des événements les oblige à
ouvrir les yeux sur un monde sans foi ni loi. Ils constatent alors, comme
le fait Birahima, que la justice divine n'a rien à voir avec celle
des hommes. Il y a sans doute plusieurs mondes. Celui des vivants et celui
des morts. Celui des esprits et des ancêtres, êtres invisibles,
protègent les vivants, quelles que soient les circonstances. Le
monde de Dieu, Etre Tout-Puissant, n'a sans doute rien à voir avec
la justice humaine. Dieu nous regarde-t-il ? Prend-il pitié de
nous, nous guide- t-il sur le droit chemin ? Mais "Allah n'est pas
obligé d'être juste dans toutes ses choses". Car la
souffrance existe sur terre, toutes sortes de monstruosités peuplent
le monde. Si on ne peut rien dire de la justice divine, on pourrait rêver
tout au plus que l'être humain, pour se tirer d'affaires malgré
tout, compte sur quelque trésor intérieur. Voilà
pourquoi la ruse règne dans le monde. Voilà pourquoi la
duplicité existe et que certains personnages peuvent jouer plusieurs
rôles dans la vie, avoir un visage à double ou triple facettes
comme Yacouba le "grigriman" , Allah est peut-être hors
de cause au moment même où les humains perdent leurs points
de repère , où la guerre les éloigne des règles
élémentaires de l'humanité. Car çà
et là des lycaons s'amusent à entrer dans le bois sacré
en sacrifiant d'abord père et mère. Tuer des humains et
se nourrir de chair humaine font partie du rituel. Comme le dit Birahima
: "J'ai voulu devenir un petit lycaon de la révolution. C'étaient
les enfants-soldats chargés des tâches inhumaines. Des tâches
aussi dures que de mettre une abeille dans les yeux d'un patient
"
On se croirait, dans ce roman, dans un univers des origines, une histoire
mythique. Mais la vraie fiction n'est autre que l'histoire de l'Afrique
racontée au présent. Histoire de "guerre tribale",
dans une "République bananière", "foutue
et corrompue" où c'est le "bordel" : "La Sierra
Leone c'est le bordel, oui, le bordel au carré. On dit qu'un pays
est le bordel au simple quand des bandits de grand chemin se partagent
le pays comme au Liberia. Mais, quand en plus des bandits, des associations
et des démocrates s'en mêlent, ça devient plus qu'au
simple"
Cela signifie, en
d'autres termes, que l'histoire est désormais un objet privilégié
pour la littérature. L'Aîné des orphelins nous le
confirme. L'univers sordide des prisons où croupissent des "minimes"
de 7 à 17 ans est la scène où Faustin Nsenghimana,
15 ans, passe les derniers jours de sa vie en attendant son arrêt
de mort.. Quel crime aurait-il commis ? On se le demande. Il se rappelle
quelques épisodes marquants de sa vie de rescapé de la mort
et d'enfant de la rue, raconte comment il a retrouvé, enfermés
dans un orphelinat, ses frères et surs devenus, après
le massacre des parents, "des enfants sauvages". Ils ont perdu
l'usage de la parole. Ils réapprendront, au contact de l'Aîné,
quelques mots et gestes de l'humanité. Seulement, celle-ci est
en perte de vitesse car " ici, chacun vit replié sur sa colline
comme si les voisins avaient un oeil au milieu du front" .
Les dieux abandonnent
l'Afrique qui sort, ainsi, de tous les mythes forgés à son
intention. L'Afrique entre dans l'histoire par la grande porte : celle
bien sinistre de la tragédie, de la guerre, de la lutte entre le
Bien et le Mal. " Le Mal change de tactique et de champ de bataille.
Il surgit là où nous avons baissé la garde"
Mais ne nous y trompons pas. C'est l'histoire réelle et non pas
fictive qui s'écrit comme une tragédie : un univers dans
lequel les individus sont porteurs de masques. On ne sait qui est qui,
personne ne dévoile la nudité de son visage mais le Mal
existe. Il s'installe lentement mais sûrement dans le cur
des hommes, des femmes et des enfants. Il n' y a pas d'innocents. Les
lieux sont nommés. Tous les acteurs sont convoqués dans
ces textes écrits sur le Rwanda. Les bourreaux et les victimes,
les médias qui ont incité à la haine, l'Eglise catholique,
la France, tous ceux qui ont trempé la main dans le sang sont désignés
par la plume des dix écrivains ayant pris part au projet. Véronique
Tadjo, rappelle : "
on peut dire que la France et la Belgique
continuèrent jusqu'au bout à soutenir un régime génocidaire
car pour eux, seule la majorité ethnique hutue était garante
de démocratie au Rwanda" .
Abdourahman A. Waberi
s'interroge d'abord sur le rôle de l'écrivain en pareilles
circonstances, avant d'aller plus loin, avant de faire un peu d'histoire,
avant de parler des mots de la langue : "Le kinyarwanda est désormais
riche de quelques termes qui dégagent la force de l'inédit,
comme itsembatsemba (extermination) et itsembawoko (génocide).
De l'inédit et de l'inconnu ils passeront à l'éternité
de la langue" . En Afrique, chacun a, désormais, "sa
ceinture de morts" (d'après l'expression d'Aimé Césaire),
l'écrivain arrive peut-être sur le tard, au moment où
les jeux sont faits, quand les victimes ne sont plus que des os et des
crânes. A ceux qui ont souffert et souffrent encore, "la littérature,
cette fabrique d'illusions, avec sa suspension d'incrédulité,
reste bien dérisoire" . Mais il s'agit peut-être d'évoquer
longuement les âmes des victimes, de donner un visage et une voix
à ceux qui n'en n'ont plus, afin qu'ils puissent venir au secours
des vivants . Aussi l'écrivain, quel que soit le moment où
il se saisit d'une parcelle d'histoire, n'arrive jamais trop tard. Car
il a le devoir de "se transformer en donneur d'échos"
et "d'élever un panthéon d'encre et de papier à
la mémoire des victimes, héler les consciences un brin disponibles.
"
Koulsy Lamko n'est pas seulement allé au Rwanda une ou deux fois
dans le cadre de ce projet soutenu par Fest'Africa. Il a fait escale dans
ce pays, il y travaille et y vit désormais. Il veut redonner, par
la pratique de l'art, quelques raisons de vivre aux jeunes Rwandais, au
Centre Universitaire des Arts de Butare. Dans la Phalène des collines
, il imagine la métamorphose d'une reine violée et massacrée
dans une église. Désormais, elle est phalène légère
libérée de la carcasse du corps, elle s'envole, parcourt
l'immensité des collines. Elle avait entendu toutes sortes d'inepties
dans "l'église -musée-cimetière" où
le corps dont elle s'est échappée était exposé
dans toute sa nudité, un morceau de bois planté dans le
sexe depuis le temps du viol
Variations sur une histoire vraie qui se retrouve par ailleurs dans la
plupart des livres publiés dans le cadre de ce projet. Mais chez
Boubacar Boris Diop l'histoire emprunte véritablement et de façon
limpide, la monstruosité d'un carrefour, celui de l'école
technique de Murambi "où s'étaient rencontrés
tous les acteurs de la tragédie : les victimes, les bourreaux et
les troupes étrangères de l'opération Turquoise.
Celles-ci avaient campé, en toute connaissance de cause, au-dessus
des charniers" . Ce livre polyphonique où l'histoire se déroule
comme une dizaine de chapelets, vient nous rappeler que la tragédie
n'arrive pas qu'aux autres. Un beau jour, elle se déroule sous
nos yeux incrédules, si près, tout de nous, comme le dit
Michel Seremundo, le premier personnage qui entre en scène : "Je
ne me rendais pas compte que, si les victimes criaient aussi fort, c'était
pour que je les entende, moi et d'autres milliers de gens sur la terre
et qu'on essaie de tout faire pour que cessent leurs souffrances. Cela
se passait toujours si loin, dans des pays à l'autre bout du monde.
Mais, en ce début d'avril 1994, le pays à l'autre bout du
monde c'est le mien" . Déjà, les questions essentielles
sont posées : comment reconnaître le visage du bourreau sous
les traits de celui qui, comme le docteur Karekezi, a "pour unique
foi la vérité" au nom de laquelle il planifie et ordonne
le massacre des "cancrelats" envahisseurs ? Quel rôle
jouent les médias d'Etat en pareilles circonstances ? Un exécutant,
le père de Marina Nkusi, s'écrie : "Vous ne regardez
pas la télévision ou quoi ? C'est comme dans toutes les
guerres, on tue les gens et puis c'est tout ! Pourtant ce père,
qui, sur les barrières "manie la machette comme un forcené"
est, à la maison, un père magnifique capable de cacher,
chez lui, des enfants en danger de mort, de jouer avec eux, de leur apporter
des friandises
Visages doubles, triples, quadruples. Allez donc savoir
où se cachent le bon et le méchant, de quel côté
se trouve le mal, dans quels interstices se dissimule le bien. Car comment
sortir du chaos au moment où le sang cesse de couler ? On parlera
de réconciliation mais : "que vaut un pardon sans justice
?"
Jean-Marie Rurangwa
a décidé d'expliquer le génocide des Tutsi à
un étranger. Il procède par questions et réponses,
comme dans quelque exercice d'école car la visée pédagogique
de ce livre est évidente. On y retrace l'histoire de la haine de
l'autre, des différents massacres depuis 1959. L'auteur y dénonce
l'argument fallacieux de l'ethnie. En effet, Hutu, Tutsi et Twa parlent
la même langue. Il est difficile aussi de les distinguer morphologiquement.
Les uns auraient planifié l'extermination des autres. Des chercheurs
et des théoriciens européens, depuis le début du
siècle, ont leur part de responsabilité dans cette histoire.
Ainsi, le génocide des Tutsi n'est pas une guerre ethnique : c'est
un massacre planifié
Vénuste Kayimahé, rescapé du génocide, bien
avant ce projet, avait écrit au Président François
Mitterrand. Il a prêché dans le désert. Il n'a reçu
aucune réponse. Ce qu'il avait à dire était trop
lourd à porter seul. Parce que "le survivant n'est qu'une
apparence d'homme", un homme en proie aux cauchemars comme il le
dit devant ce public nombreux rassemblé Place du Général
De Gaulle, à Lille, ce 11 novembre 2000. Le rescapé cherche
en vain un bonheur introuvable. Le livre qu'il présente ; France-Rwanda
: les coulisses du génocide. Témoignages d'un rescapé,
.est un appel au partage de la douleur et de la souffrance afin que la
vie soit possible.
De l'éloge
de la vie, à celui de l'amour, il n' y a qu'un pas. Voilà
pourquoi, dans Murekatete, Monique Ilboudo nous donne à lire cette
histoire d'amour difficile à vivre à cause des milliers
de morts de part et d'autre, à cause de la périlleuse rencontre
des curs et des âmes qui n'oublient pas. Car comment oublier
"la mort anormale", ce crime collectif qui "fauche des
êtres sains, dans la force de l'âge, des enfants en pleine
croissance, des foetus à l'abri, dans le sein maternel (
)
des êtres dont le seul crime est d'être nés d'un bord
et pas de l'autre" Voilà pourquoi, d'un autre point de vue,
Nocky Djedanoum achève son recueil de poèmes Nyamirambo
! en apothéose, par un "manifeste pour la vie" qui commence
par ces mots si forts : "Nous en avons assez de mourir, nous voulons
vivre pour l'Afrique
"
Des écrivains sont allés au Rwanda, il y a deux ans. Ils
ont écrit des textes par devoir de mémoire pour toute l'Afrique,
pour le monde entier y compris pour la Côte d'Ivoire. Ils parlent
de la vie à sauver, parce que la mort anormale, contre nature conduit
au chaos
Si les mots des écrivains n'ont jamais tué personne, il
n'en va pas de même pour les mots de la propagande idéologique
et politique, relayés par les médias. Les mots chez les
écrivains africains, soutenus par une esthétique particulière,
s'efforcent de jouer leur propre rôle. Rôle difficile, parfois
entravé par mille maux, mille devoirs extérieurs, qui n'ont
rien à voir avec l'écriture.
Les individus croient que les dieux sont encore là, mais ceux-ci
ont déjà abandonné les humains à leur sort.
Pour entrer dans l'histoire, les hommes reconstruisent le monde selon
leur propre volonté, le refonde , mais la barbarie n'est pas loin.
Le sang coule, souvent à flots, la force est maîtresse à
tous points de vue quand l'autorité vacille, comme nous l'enseigne
l'histoire présente de la Côte d'Ivoire
Les tribunaux
sont une scène de théâtre devant laquelle personne
ne sait s'il faut rire ou pleurer. Les hommes politiques qui gouvernent
notre monde nous ont habitués à l'idée de métamorphose.
Avons-nous le sommeil paisible ?
Le regard des autres
s'est posé sur nous, sur la Côte d'Ivoire, à Lille,
avec insistance. Un des nôtres venait d'être récompensé
doublement.Mais que faisons-nous ici et maintenant ? Participons-nous
à tous les crimes commis collectivement ? Chaque écrivain
de Côte d'Ivoire présent à Lille a donné sa
réponse en paroles ou en silence, en esquivant les questions ou
en affrontant le regard de l'autre. Car chacun se doit de dire sa part
de vérité, un ce que je crois, en son âme et conscience.
Mais revenons donc à la question initiale.
Public et journalistes n'hésitent pas à nous la poser, parfois
de manière impromptue : "pourquoi écrivez-vous ? "
Ecrire pour sauver la part d'humanité en péril dans le monde.
Ecrire parce qu'il s'agit de défendre la vie contre la mort ambiante.
Les écrivains africains n'ont que les mots pour dire et témoigner.
Ils n'ont pas d'autres armes. Quelle que soit la langue d'écriture,
c'est avec des mots nus, parfois forgés de toutes pièces,
souvent utilisés avec détachement mais toujours imprégnés
d'un fond de culture autre que l'écrivain avance sous le soleil
ou dans l'ombre. Il peut déployer quelques stratégies de
séduction. Il peut raconter paisiblement en y mettant le ton et
la manière. Parfois il ne sait pas où il va. Mais en utilisant
le mot en vue de prendre part aux festins et aux affres de l'écriture,
il se met en marge du commun des mortels pour mieux dire la condition
humaine. Or, aujourd'hui, la condition humaine est en danger. L'humanité
de l'homme, de la femme et de l'enfant est remise en question par mille
atrocités, mille crimes commis, souvent collectivement, pour assouvir
quelque passion humaine, trop humaine : la soif du pouvoir qui met à
mal la démocratie recherchée, la haine de l'autre (proche
ou lointain), les désirs du ventre
Il s'agit, dans un premier
temps, de tirer la sonnette d'alarme et de dire, noir sur blanc, nous
sommes tous des êtres humains après tout. Ce cri du désert
ou de la forêt vierge qui le poussera à notre place si ce
n'est, en premier lieu, l'homme ou la femme seul(e) armé (e) du
mot. Mot-phrase, mot-image, mot-rythme, mot-idée, mot-douleur,
mot-joie ; mot-amour. Si d'aventure un seul mot manque à l'appel,
il s'agit de le trouver, avant qu'il ne soit trop tard. Quand sortirons-nous
donc de l'écriture de l'urgence ? Pas encore. Car il y a urgence
à dire voilà pourquoi nous n'avons pas le temps de penser.
Heureusement, quelques semences de pensée finissent par se glisser
entre les mots dits et rassemblés dans l'urgence. Ainsi, pouvons-nous
lutter contre l'oubli du mal, ce que l'homme est capable de faire à
son semblable, qu'il considérait, l'instant d'avant, comme son
enfant, son frère, sa sur, sa femme, son mari, son ami, son
voisin, son père ou sa mère. Ne jamais oublier le mal qui
entache le lien de l'humain à l'humain. Oui, après le Rwanda,
il est encore possible d'écrire, même si nous devons inventer
des mots neufs pour dire l'inommable...
Ecrire entre, aussi paradoxal que cela puisse paraître, dans le
champ de l'éthique . Là où il est question des liens
entre humains. Là où le bien et le mal s'affrontent. Là
où la dignité humaine est à l'honneur et où
la bonté du cur pourrait être un des rares remèdes
capables de guérir les plaies de l'humanité. Mais comment
sauver l'humanité à mains nues, rien qu'avec des mots ?
Toute la question est là
Aujourd'hui plus que jamais, s'impose à nous l'impérieux
devoir "d'écrire dans l'odeur de la mort" . Mais qu'est-ce
que écrire veut dire si ce n'est donner une réponse personnelle,
originale à cette "nécessité intérieure"
à laquelle la main de l'écrivain ne peut échapper
? En fait, on serait tenté de dire que rien, de l'extérieur,
ne peut obliger un écrivain à prendre la plume. Mais tout
amène à croire, en Afrique, qu'il porte l'écriture
comme une croix ! Au carrefour de la vie et de la mort le choix, difficile,
doit être clair. Choisir la vie, c'est résister à
tout point de vue, résister surtout aux sirènes qui entonnent
le chant de la Vérité sur fond de massacres
Abidjan,
Tanella Boni
Poète, romancière, philosophe
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