Littérature / édition
ROMAN | Janvier 2009
Mort, assurément (La)
Evelyne Sellés-Fischer
Pays concerné : Sénégal
Edition : Harmattan (L')
Pays d'édition : France
ISBN : 978-2-296-07329-6
Pages: 352
Prix : 31.00
Parution : 12 Janvier 2009
Français
Extraits Afrique La mort assurément
Le pied posé sur le tarmac de l'aéroport Léopold Sedar Senghor à Yoff, on sent l'Afrique, ce je-ne-sais-quoi particulier que l'on découvre au premier voyage et que l'on reconnaîtra aux suivants, un mélange de parfum corsé, d'encens, de tchouraï, de choses brûlées, de fuel, de poisson, de poussière et de saleté. L'arrivée en terre d'Afrique est jubilation.
Le jour décline. Un voile de poussière nimbe la ville, qui adoucit l'air, les bruits et les contours des choses. Du taxi, Jeanne découvre l'animation de Dakar, les klaxons, les bouchons, le journal Le cafard libéré vendu aux feux rouges par des gamins, avec des cigarettes à l'unité, des petits paquets de cacahouètes, de noix de kola, de bonbons, des bâtonnets d'acacia ou de kola pour se frotter les dents, de l'huile de moteur neuve ou ayant servi, tout ce qui peut être glané ici et là et monnayé un peu plus cher que le prix payé pour l'obtenir.
En Afrique le fatum fait partie de la vie de tous les jours, on l'accepte sans incriminer le gouvernement, Dieu ou les assureurs. Si la récolte est mauvaise, on fait avec. "Indemnisation" n'est pas africain aurait dit Bonaparte.
Sur les bas-côtés de la piste de latérite rouge prise en raccourci, des vautours disputent les restes d'une carcasse de buffle à un soleil qui s'empresse de les dessécher. Ici le soleil dispense l'ombre avec parcimonie.
- Le soleil est un cruel prédateur, le plus sûr des charognards, affirme Louis.
Fatick est située dans le delta du Saloum, là où le fleuve reçoit son affluent, le Siné. Leurs eaux confluent pour se jeter dans la mer en un long estuaire sinueux où terre et eau se confondent. En s'éloignant, on voit les fleuves entremêler leurs méandres tentaculaires envahis par les mangroves pour déboucher sur le lointain de l'horizon et se perdre dans le désert de l'océan. A moins que ce ne soit la mer qui pénètre leur lit tant l'embouchure s'enfonce profondément dans les terres comme pour les féconder. C'est très beau.
- Je vous salue tous sur vos noms et vos prénoms...
Ainsi commença le discours du chef de village avant les festivités. Cette fête est empreinte dans la mémoire de Jeanne.
- Jeanne et Lorenzo se sont assis par terre avec les autres, laissant devant eux l'espace en demi-lune d'une scène improvisée à la belle étoile. Après une courte introduction calme au son de la kora et du balafon, les filles, lourdement parfumées de senteurs exotiques, se sont déchaînées dans une danse exaltée, démons aux pieds nus frappant brutalement le sol comme des battoirs pour marquer la mesure au rythme des tam-tams, continuant à battre du pied quand ce n'était pas leur tour, tels des chevaux impatients ou le taureau furieux qui gratte rageusement le sable de l'arène. Vêtues de riens de tissu avec des applications de cauris, couvertes de gris-gris de plumes et de poils, de colliers de dents d'animaux, elles entrèrent en une transe qui fit l'effet d'un accouplement avec la terre, dans un rituel ancestral de communion avec la nature.
Accompagné d'un diable sur des échasses dont le visage était camouflé derrière un masque qui le rendait plus grand encore, le cracheur de feu, Héphaïstos diabolique grimaçant dans ses fulgurations ignivomes, menait la fin de ce sabbat tel le forgeron magicien auréolé d'étincelles imite le dieu créateur par ses coups frappés sur l'enclume.
- Il nous entraîna dans des bacchanales nous induisant en grande tentation.
- Tentation dans laquelle, manifestement, vous êtes tombés Lorenzo et toi.
- Crois-tu ?… Sénégal, "xeen es ka suukarel".
Bavardages. Omar trouve Jeanne très belle et demande à Lorenzo s'il peut l'acheter. Lorenzo éclate de rire et répond qu'elle n'est pas à vendre.
- Tu as dit que tu as déjà quatre femmes. Tu as dit aussi que tu veux devenir chrétien, dit Jeanne. Chez les chrétiens, on ne peut avoir qu'une femme.
Et Omar de répondre en riant : - Oui, mais ton Dieu, là, il peut faire une exception pour un griot.
Le dîner se prend religieusement dans la nuit peuplée d'une multitude de bruissements et de feulements de bêtes qui s'accouplent. De longs intervalles de silence rythment confidences et chants africains. Fatou s'attache à la préparation du athaya, qui couronne le repas avant le retour. Il ne reste qu'un verre pour tout le monde.
Communion.
Au retour, la nuit se referme derrière eux, reprenant ses droits et ses rêves de la veille où elle ses avait laissés.
L'air était si chaud qu'il brûlait les gorges, la poussière faisait pleurer les yeux. Dans les dédales du marché, l'envoûtement des épices et le parfum suave de la menthe fraîche se mêlaient à la puanteur des détritus jetés trop près des étals, aux remugles d'une gargote en plein air et aux eaux breneuses s'écoulant au gré des anfractuosités des ruelles. Cependant, "les tas de fumier" jouent "un rôle fort honorable" écrivait Tchékhov… Un gosse pissait dans un coin sur un tas d'immondices, faisant s'enfuir un chat qui avait trouvé là maigre pitance. Grandeur et misère de l'Afrique.
Dakar s'extirpe nonchalamment de ses torpeurs nocturnes. Et Jeanne avec elle. Au loin, la sirène de la première chaloupe vers Gorée fait frémir dans l'air quelque chose qui redonne vie à la mégapole dont les bruits interlopes de la nuit se sont fondus en un murmure sans disgrâce.
Qui retiendra les histoires que la grand-mère invente chaque soir pour les petits, dans cette langue wolof dont les modulations rappellent les sonorités du tama, le petit tam-tam en forme de sablier dont les sonorités changent en fonction de la pression donnée sur les cordes qui l'entourent ? La baguette qui le frappe, manipulée par des doigts agiles, le fait parler aussi vite que la grand-mère.
Qui expliquera le lien de parenté supposé entre le baobab et l'éléphant ?
- Toi, vieil homme d'Afrique, que sais-tu ? Que dis-tu de la vie que nous ne savons pas entendre ? A l'inverse du bois d'ébène mais comme la noix de coco, tu es noir au dehors et blanc à l'intérieur, tu as le cœur pur et les paroles qui coulent de ta bouche sont apaisantes comme le lait qui s'écoule lorsqu'on troue le fruit avec adresse pour y poser ses lèvres assoiffées.
Vieil homme d'Afrique, apprends-moi !
Le pied posé sur le tarmac de l'aéroport Léopold Sedar Senghor à Yoff, on sent l'Afrique, ce je-ne-sais-quoi particulier que l'on découvre au premier voyage et que l'on reconnaîtra aux suivants, un mélange de parfum corsé, d'encens, de tchouraï, de choses brûlées, de fuel, de poisson, de poussière et de saleté. L'arrivée en terre d'Afrique est jubilation.
Le jour décline. Un voile de poussière nimbe la ville, qui adoucit l'air, les bruits et les contours des choses. Du taxi, Jeanne découvre l'animation de Dakar, les klaxons, les bouchons, le journal Le cafard libéré vendu aux feux rouges par des gamins, avec des cigarettes à l'unité, des petits paquets de cacahouètes, de noix de kola, de bonbons, des bâtonnets d'acacia ou de kola pour se frotter les dents, de l'huile de moteur neuve ou ayant servi, tout ce qui peut être glané ici et là et monnayé un peu plus cher que le prix payé pour l'obtenir.
En Afrique le fatum fait partie de la vie de tous les jours, on l'accepte sans incriminer le gouvernement, Dieu ou les assureurs. Si la récolte est mauvaise, on fait avec. "Indemnisation" n'est pas africain aurait dit Bonaparte.
Sur les bas-côtés de la piste de latérite rouge prise en raccourci, des vautours disputent les restes d'une carcasse de buffle à un soleil qui s'empresse de les dessécher. Ici le soleil dispense l'ombre avec parcimonie.
- Le soleil est un cruel prédateur, le plus sûr des charognards, affirme Louis.
Fatick est située dans le delta du Saloum, là où le fleuve reçoit son affluent, le Siné. Leurs eaux confluent pour se jeter dans la mer en un long estuaire sinueux où terre et eau se confondent. En s'éloignant, on voit les fleuves entremêler leurs méandres tentaculaires envahis par les mangroves pour déboucher sur le lointain de l'horizon et se perdre dans le désert de l'océan. A moins que ce ne soit la mer qui pénètre leur lit tant l'embouchure s'enfonce profondément dans les terres comme pour les féconder. C'est très beau.
- Je vous salue tous sur vos noms et vos prénoms...
Ainsi commença le discours du chef de village avant les festivités. Cette fête est empreinte dans la mémoire de Jeanne.
- Jeanne et Lorenzo se sont assis par terre avec les autres, laissant devant eux l'espace en demi-lune d'une scène improvisée à la belle étoile. Après une courte introduction calme au son de la kora et du balafon, les filles, lourdement parfumées de senteurs exotiques, se sont déchaînées dans une danse exaltée, démons aux pieds nus frappant brutalement le sol comme des battoirs pour marquer la mesure au rythme des tam-tams, continuant à battre du pied quand ce n'était pas leur tour, tels des chevaux impatients ou le taureau furieux qui gratte rageusement le sable de l'arène. Vêtues de riens de tissu avec des applications de cauris, couvertes de gris-gris de plumes et de poils, de colliers de dents d'animaux, elles entrèrent en une transe qui fit l'effet d'un accouplement avec la terre, dans un rituel ancestral de communion avec la nature.
Accompagné d'un diable sur des échasses dont le visage était camouflé derrière un masque qui le rendait plus grand encore, le cracheur de feu, Héphaïstos diabolique grimaçant dans ses fulgurations ignivomes, menait la fin de ce sabbat tel le forgeron magicien auréolé d'étincelles imite le dieu créateur par ses coups frappés sur l'enclume.
- Il nous entraîna dans des bacchanales nous induisant en grande tentation.
- Tentation dans laquelle, manifestement, vous êtes tombés Lorenzo et toi.
- Crois-tu ?… Sénégal, "xeen es ka suukarel".
Bavardages. Omar trouve Jeanne très belle et demande à Lorenzo s'il peut l'acheter. Lorenzo éclate de rire et répond qu'elle n'est pas à vendre.
- Tu as dit que tu as déjà quatre femmes. Tu as dit aussi que tu veux devenir chrétien, dit Jeanne. Chez les chrétiens, on ne peut avoir qu'une femme.
Et Omar de répondre en riant : - Oui, mais ton Dieu, là, il peut faire une exception pour un griot.
Le dîner se prend religieusement dans la nuit peuplée d'une multitude de bruissements et de feulements de bêtes qui s'accouplent. De longs intervalles de silence rythment confidences et chants africains. Fatou s'attache à la préparation du athaya, qui couronne le repas avant le retour. Il ne reste qu'un verre pour tout le monde.
Communion.
Au retour, la nuit se referme derrière eux, reprenant ses droits et ses rêves de la veille où elle ses avait laissés.
L'air était si chaud qu'il brûlait les gorges, la poussière faisait pleurer les yeux. Dans les dédales du marché, l'envoûtement des épices et le parfum suave de la menthe fraîche se mêlaient à la puanteur des détritus jetés trop près des étals, aux remugles d'une gargote en plein air et aux eaux breneuses s'écoulant au gré des anfractuosités des ruelles. Cependant, "les tas de fumier" jouent "un rôle fort honorable" écrivait Tchékhov… Un gosse pissait dans un coin sur un tas d'immondices, faisant s'enfuir un chat qui avait trouvé là maigre pitance. Grandeur et misère de l'Afrique.
Dakar s'extirpe nonchalamment de ses torpeurs nocturnes. Et Jeanne avec elle. Au loin, la sirène de la première chaloupe vers Gorée fait frémir dans l'air quelque chose qui redonne vie à la mégapole dont les bruits interlopes de la nuit se sont fondus en un murmure sans disgrâce.
Qui retiendra les histoires que la grand-mère invente chaque soir pour les petits, dans cette langue wolof dont les modulations rappellent les sonorités du tama, le petit tam-tam en forme de sablier dont les sonorités changent en fonction de la pression donnée sur les cordes qui l'entourent ? La baguette qui le frappe, manipulée par des doigts agiles, le fait parler aussi vite que la grand-mère.
Qui expliquera le lien de parenté supposé entre le baobab et l'éléphant ?
- Toi, vieil homme d'Afrique, que sais-tu ? Que dis-tu de la vie que nous ne savons pas entendre ? A l'inverse du bois d'ébène mais comme la noix de coco, tu es noir au dehors et blanc à l'intérieur, tu as le cœur pur et les paroles qui coulent de ta bouche sont apaisantes comme le lait qui s'écoule lorsqu'on troue le fruit avec adresse pour y poser ses lèvres assoiffées.
Vieil homme d'Afrique, apprends-moi !
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