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Haïti 1804. Lumières et ténèbres de Léon-François Hoffmann, Frauke Gewecke, Ulrich FleischmannYves Chemla
Post tenebras ? L'esclavage comme obscénité La représentation déplaisante Mythologies
Et pourtant, cette synthèse mérite plus que le silence. Si elle n'est pas aussi détaillée que le pourrait être une complète histoire d'Haïti, elle n'en est pas moins un ouvrage de référence en matière d'histoire, et les pistes bibliographiques données en fin de chaque chapitre permettent d'ouvrir alors les perspectives qui amènent à une compréhension plus précise de ce qui s'est joué et se joue encore dans ce morceau d'île. La révolution haïtienne a établi un rôle éminent dans l'appréciation d'une part des rapports avec les puissances européennes et dans ce qui s'est noué dans la modernité occidentale, et d'autre part, comme le soulignent les auteurs, en tant que premier "État postcolonial du Tiers-monde, Haïti constitue un paradigme central des débats sur le postcolonialisme et un représentant important de l'Atlantique noire". Les perspectives interdisciplinaires des différentes contributions permettent d'ajuster les discours relatifs à la série d'événements et au montage complexe de cette histoire. C'est aussi une étude des représentations croisées depuis les littératures de certains pays latino-américains, ou bien antillais, qui est proposée ici. On regrettera seulement que les discussions et les échanges menés à la suite de ces contributions n'aient pas été publiés : c'est aussi dans les marges des rencontres que les échanges entre les chercheurs peuvent éclaircir aussi la complexité. On notera aussi que concernant les études littéraires, l'université française ne soit pas représentée. Mais de cette absence aussi, on ne s'étonne plus.
L'ensemble des contributions peut, grossièrement, être organisé selon trois axes que les disciplines parviennent à mailler : l'esclavage comme outrage et ses résolutions réussies ou en échec ; le montage au XIXème siècle d'une image déplaisante du pays ; le montage enfin de cette mythologie de la révolution, comme la critique de celle-ci. C'est d'abord à Hoffmann de revenir sur cette question triviale, en apparence seulement : s'agit-il réellement d'une révolution, c'est-à-dire du renversement et d'un tour complet ? Il n'y a pas de réponse simple à cette question, et Hoffmann, depuis la vue perspective que lui confère sa très grande connaissance des lettres et des écrits de toutes natures produits en Haïti, et à laquelle les chercheurs doivent tant, trace à grands traits les perspectives liées à cette décision souveraine de se libérer de cette "obscénité qu'est l'esclavage", en particulier son caractère fondateur, pour le pays, mais aussi pour toutes les libérations coloniales, de celles qui visent à "renvoyer chez eux les Européens et leurs descendants venus opprimer et exploiter les populations indigènes". Mais aussi, par là, il en montre les limites, et le contresens : presque plus rien dans le Saint-Domingue du début du XIXème siècle, n'est indigène, et cette révolution s'apparente en fait plus à celle des Américains, une lutte contre la métropole suivie d'une guerre civile effroyable.
Mais l'insurrection des esclaves, pour autant qu'elle nous semble, avec le recul temporel, éclater dans sa lumineuse évidence, demeure pour le moins énigmatique. Car, en général, les insurrections ont échoué. Celle des esclaves de Saint-Domingue a sans aucun doute réussi, comme le montre Olivier Gliech, en raison des stratégies d'alliances à courte vue des colons, et des guerres civiles provoquées en raison même de crispations intenables, qui ont fini par inverser les rapports de force. Mais aussi, pour replacer cette insurrection dans un temps plus long, et d'en contextualiser plus largement les effets, Marc Blancpain propose une vue perspective renouvelée des abolitions dans les colonies françaises. Si celle de 1794 échoua, selon l'historien, c'est bien en partie parce qu'elle ne proposait aucune mesure d'accompagnement. Certes, la citoyenneté conférée en 1848 ne s'est pas non plus accompagnée d'une réforme agraire, et on en mesure encore ces jours-ci les conséquences, notamment dans les départements français des Antilles. Pourtant, en métropole, les faits sont connus, et la condition "de bêtes" infligée "à des hommes qui pensent" au nom d'un "préjugé barbare et monstrueux" est clairement perçue par les franges les plus populaires des comités révolutionnaires comme une limite intolérable à la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen (Caroline Groin). Il reste quand même que ces revendications ne l'ont pas emporté contre les groupes de soutien à l'économie coloniale. Mais c'est aussi l'exemplarité régionale de la révolution haïtienne qui est en cause : les transformations sociales auront eu un impact ambivalent en Amérique latine, comme le rappellent Hans-Joachim König ainsi qu'Ineke Phaf-Rheiniger, même si, dans la plupart des cas, les mouvements insurrectionnels seront entrés en relations, parfois ténues, avec tel ou tel groupe de révolutionnaires haïtiens. On rappellera que cette histoire souvent méconnue a été abordée par Nicolas Rey dans Quand la Révolution, aux Amériques, était nègre… Caraïbes noirs, "negros franceses" et autres "oubliés" de l'Histoire, paru en 2005 aux éditions Karthala.
Enfin, les dernières publications du recueil, traitent plus particulièrement des représentations littéraires de l'émergence du fait haïtien : à travers l'étude de Marie-Vieux-Chauvet et de Fabienne Pasquet, Marie-José Nzengou-Tayo rend compte de postures esthétiques qui parviennent à se démarquer des histoires officielles occidentales, en rendant compte des plis et replis de cette conscience haïtienne de soi. Brigitte Kleine prolonge l'étude de ce travail de déconstruction de l'image héroïque des "Pères de l'Indépendance" dans un certain nombre de textes récents, ceux de Lahens, de Danticat ou de Dalembert, par exemple, qui donnent voix à ceux qui ont longtemps été occultés par l'histoire officielle. C'est ici que la figure héroïque et très probablement à distance de sa présence réelle si peu connue, d'Anacaona, prend aussi toute sa valeur : Helmtrud Rumpf en étudie les facettes chez Alexis, Metellus, et Papillon. L'utopie indigène ante Colomb a essentiellement la vertu de tracer l'esquisse d'une société idéale - et idéalisée, certes. Le phénomène n'est pas exceptionnel : dans une de ses premières nouvelles, L'Utopie de l'envers du temps, Gary Victor décrivait naguère une Haïti rendue prospère et apaisée, où l'islam est religion officielle, et où l'héritage africain est complètement intégré.
Ce sont enfin trois perceptions et représentations de cette révolution depuis l'extérieur qui sont analysées : Rita de Maesener revient sur un roman dominicain de 2002, de Carlos Esteban Deive, qui dit une façon différente de considérer l'île dans son ensemble, tandis que Frauke Gewecke analyse les discours antillais consacrés à Haïti, à partir de Césaire, Glissant et Maximin. Mais l'autre bord de l'eau est aussi évoqué : Annedore M. Cruz Benedetti donne une analyse détaillée du drame de Heiner Müller, La Mission, qui dit aussi le creux que cette révolution imprime dans les consciences occidentales. Déjà, en 1811, Kleist avait donné l'étonnante nouvelle intitulée Les Fiancés de Saint-Domingue, comme un de ces points aveugles de la lisibilité haïtienne depuis l'Europe, en particulier l'Allemagne.
C'est donc un outil important pour les études haïtiennes qui est mis à la disposition des chercheurs et des étudiants, mais aussi de tout lecteur susceptible de vouloir mieux appréhender cette complexe réalité haïtienne : les quelques 280 pages que compte le recueil permettent de mettre à jour les connaissances que l'on a de ce pays, et surtout d'ouvrir des pistes fertiles à leur renouvellement.
Yves Chemla
1. Yves Chemla, "Edgar La Selve et Haïti", in Présences Haïtiennes, Textes réunis et présentés par Sylvie Bouffartigues, Christiane Chaulet Achour, Dominique Fattier et Françoise Moulin Civil, Université de Cergy-Pontoise, 2007 (diffusion Belles Lettres)
Haïti 1804. Lumières et ténèbres. Impact et résonances d'une révolution, Léon-François Hoffmann, Frauke Gewecke, Ulrich Fleischmann (dir.), Madrid et Francfort sur le Main, Iberoamericana & Vervuert, 2008
1. Yves Chemla, "Edgar La Selve et Haïti", in Présences Haïtiennes, Textes réunis et présentés par Sylvie Bouffartigues, Christiane Chaulet Achour, Dominique Fattier et Françoise Moulin Civil, Université de Cergy-Pontoise, 2007 (diffusion Belles Lettres)
Haïti 1804. Lumières et ténèbres. Impact et résonances d'une révolution, Léon-François Hoffmann, Frauke Gewecke, Ulrich Fleischmann (dir.), Madrid et Francfort sur le Main, Iberoamericana & Vervuert, 2008

















