Cette Vieille magie noire

De Koffi Kwahulé

Mystérieuse et musicale magie noire à l'Atelier du Plateau
Print Friendly, PDF & Email

Cette Vieille magie noire de Koffi Kwahulé, mis en scène par Claude Bokhobza, a été présentée, cet automne, à l’Atelier du Plateau puis au Théâtre du Garde-chasse aux Lilas. Il sera joué en Avignon cet été. Le travail dramaturgique relève du théâtre musical, un véritable « spectacle-concert » où l’orchestre de jazz et les images scéniques composent un tissu narratif surprenant

« Une esthétique des frontières, une poétique des franges »
Yves Marc

Un projet en mouvement
Le spectacle s’appuie sur une version retravaillée du texte de Cette Vieille magie noire parue aux Éditions Lansman et est né d’une collaboration étroite avec l’auteur, Koffi Kwahulé. Claude Bokhobza, metteur en scène de la Compagnie Édouard, a collaboré, en tant qu’acteur et metteur en scène, au Théâtre du Mouvement que dirigent Y. Marc et C. Heggen depuis 1975. Il inscrit son travail scénique dans une recherche de vingt-cinq ans sur le mouvement.
Cette vieille magie noire est une tragédie-jazz pour treize acteurs. Aussi le premier enjeu du travail a-t-il été d’extraire le nerf dramaturgique de la pièce, en jouant sur le temps et les personnages, afin de réduire cette ample tragédie musicale du monde noir à une épure pour neuf comédiens et musiciens. Cette complicité dramaturgique ne s’arrête pas là car Koffi Kwahulé s’est tout de suite proposé de jouer le rôle de Shadow. C’était pour lui un vieux rêve d’auteur de jouer un personnage à travers lequel il se reconnaît vraiment. Une complicité qui a toutes les chances de se prolonger car, pour C. Bokhobza : « Il y a encore à approfondir ce rapport au temps et il reste du travail dans la réalisation musicale notamment. » Le spectacle sera repris, du 10 juillet au 2 août, à La Chapelle du Verbe Incarné, en Avignon. Les prochaines recherches vont s’accentuer autour de la « musicalité des mouvements [qui]recouvre ainsi principalement son organisation dans le temps mais aussi le jeu de l’énergie, des mises en tension-détente et de la respiration qui s’opère dans le corps. (1) ». Une investigation qu’il a déjà commencé à mener avec Florence Suire, double championne du monde de boxe invaincue et plusieurs autres championnes et champions du club de Coulommiers. Il compte bien poursuivre cette investigation grâce à la collaboration de boxeurs avec qui il étudiera la relation entre la physionomie du sportif et la musicalité du jazz. Entre la physiologie rythmique du boxeur et la relation qu’il entretient avec les rythmes du jazz. Il est important d’ajouter à cette collaboration celles de Michel Barbaud et de Sébastien Brun qui ont traduit en musique des partis pris de mise en scène parfois très techniques, tout en se jouant de la complexité.
C’est donc un projet collectif et en « mouvement » dans lequel le souffle créatif s’inspire avant tout, au-delà d’une musicalité « jazz » à proprement parler, de la liberté d’écriture de Kwahulé.
Un spectacle musical au rythme troublant
Avec cette pièce, écrite en 1992, Kwahulé critique la réussite faustienne du rêve américain. L’histoire se passe à New York dans l’univers du jazz, du théâtre et de la boxe. Avec Shorty, « comédien raté » et boxeur manipulé par Shadow, son manager et sous-fifre du diable, on passe du ring à la scène.
Dès l’entrée dans le hall du théâtre, un cameraman filme les spectateurs. L’exagération de son jeu ne met pourtant pas la puce à l’oreille et c’est seulement une fois dans la salle que le public comprendra qu’il fait lui aussi partie du spectacle. Au centre de la scène, un ring au-dessus duquel une grande lampe typique des salles de boxe est suspendue. À cour et à jardin, des rideaux à mouches espagnols, à franges de couleurs vives, symbolisent les portes d’entrée et de sortie. En avant-scène, à jardin, les musiciens et une potence à laquelle une poire d’entraînement est fixée ; à cour, un portant où sont suspendus des costumes de scène et une autre potence sur laquelle un sac de frappe est accroché. Au centre de l’avant scène, des tables rondes, nappées de rouge, sont occupées par des spectateurs à qui on a offert du champagne. Le couple Ketchel est assis à une table parmi les spectateurs. Deux cameramen filment la salle et la scène. L’orchestre se prépare. Le fond de scène où seront projetées les vidéos est noir, seul un drapeau américain y est figé.
Le spectacle commence au cabaret-théâtre, Angie, la sœur de Shorty interprète Strange fruit (2), chanson qui a fait la renommée de celle que l’on appelait l’ « Ange d’Harlem » : Billie Holiday. Ce poème est devenu le chant emblématique de la résistance noire-américaine pendant le maccarthysme. Il y est question des pendaisons publiques malheureusement saluées par une partie de l’Amérique blanche. En fond de scène, une vidéo est projetée, s’y succèdent les images de flammes, l’ombre de deux hommes et la silhouette d’une enfant-poupée pendue à un arbre. Face au public, un journaliste, à l’allure exagérément américaine (chemise bleue et nœud papillon rouge), résume toute l’histoire comme s’il s’agissait d’une rétrospective de la carrière sportive du grand Shorty, retransmise à la télévision. Il présente les protagonistes et les personnalités venues assister à l’événement. L’attention se porte ensuite sur le ring où Shadow et Shorty se sont glissés, costume noir pour l’un et tenue de sport pour l’autre. S’agit-il ici d’un flash-back du pacte que Shadow, avec son air enjôleur, a réussi à faire signer à Shorty avec une goutte de son sang ? Sommes-nous au théâtre ? Faust ? La fin de leur discussion se perd, tandis que l’on entend la voix d’Angie qui chante Sinnerman de Nina Simone. Tous les comédiens et musiciens saluent… Le reporter reprend la parole pour interviewer Shorty à propos de la rumeur qui annonce sa démission, il quitterait la boxe pour le théâtre, sa véritable passion. C’est la stupeur, Todd Ketchel, futur adversaire de Shorty, et Shadow surpris par cette nouvelle veulent s’expliquer et se disputent le micro. L’action est propulsée au théâtre, le ring devient le plateau sur lequel Shadow, Shorty et Angie répètent une scène du Faust de Goethe. Shadow est à la mise en scène.
Par un effet de transition musicale, nous retrouvons le journaliste qui harcèle Shorty : il doit se battre pour tous ceux qui croient en lui. Pendant ce temps, Angie interprète pour son frère In a sentimental mood. Chuck, co-manager de Todd surgit, il entame son discours aux côtés de l’orchestre qui joue un air cauchemardesque : Shorty ne doit pas abandonner la boxe, il doit se battre pour l’art. Mais la réelle intention de Chuck est d’organiser ce combat afin d’empocher un maximum d’argent. Musique et texte s’entrelacent malgré le manque de rythme évident de ce personnage qui reste à côté de l’humanité de la musique jouée, même la plus sombre. À force de provocations, Shorty acceptera de combattre. D’ailleurs, comme il l’explique à sa sœur, il n’a pas le choix, le pacte qu’il a signé n’est pas résiliable. Le combat aura donc lieu. Au plus grand plaisir de Susie Ketchel qui voit dans ce combat une nouvelle perspective de carrière pour son mari et envisage gaiement sa grossesse. Pour remercier Shorty d’avoir pris cette décision, elle lui offre l’édition en langue originale du Faust qu’il joue sur scène. Ici, la musicalité s’exprime à travers le rythme de la voix travaillée de manière rapide et joyeuse afin d’exagérer le paradoxe monstrueux de cette scène. Car, elle lui raconte aussi un rêve où elle le voit la rouer de coups jusqu’à ce que Todd intervienne et porte le coup final à Shorty.
Chacun des boxeurs s’entraîne, l’un se motive en épinglant la photo de Shorty sur le sac de frappe, les coups pleuvent au rythme de la batterie ; l’autre tire un élastique en travers du ring et l’esquive pour améliorer son jeu de jambes. Cette scène est rythmée par le poème diffusé en voix off, comme un leitmotiv :
« Boxe, boxe Shorty
Boxe pour les petits enfants
Dont on a saccagé les rêves
Dont on a piétiné les rêves
Dont on a volé les rêves
Boxe, boxe Shorty / […]
Boxe pour les petits enfants
Que la vie fume comme une cigarette
Qu’on écrase comme un mégot
Qu’on pousse du talon
Dans le cendrier de la fosse commune
Boxe… »
Et, par la chanson de Nina Simone : Plain gold ring. Une scène où la récurrence des images,élastique, bandes, cordes du ring, ne manquent pas de rappeler que c’est Shadow qui a tissé ce piège et que c’est lui qui tire les ficelles. Tout est joué d’avance. Todd mourra quoi que fasse Shorty. En prémisse du combat c’est un paysage sonore lugubre qui s’élève : coup de tonnerre, pluie, retentissement d’une cloche tel un gong. Sur le ring, Angie chante a capella l’hymne américain. Lorsque le combat commence, les deux femmes se rejoignent dans une peur commune, celle de perdre le frère, le mari. Toute cette scène sera rythmée par une composition jazz inspirée du Requiem de Fauré jusqu’au cri désespéré de Susie. Une nouvelle vidéo est projetée, on y voit un enfant courir dans un cimetière, des tombes, des fleurs, des perles et, à nouveau, la poupée pendue à un arbre portant un bébé sur le dos. Autant de métaphores et de symboles qui font échos aux pièges de la tentation et à ses conséquences.
L’enterrement de Todd se passe sur le ring. Angie chante Suzanne à la manière de Nina Simone pendant que le prêtre fait son discours. Chant et texte s’harmonisent dans cet instant. Les journalistes qui, tout au long du spectacle ont été les vautours des moindres instants, continuent dans leur démarche et viennent interviewer Angie qui, afin de protéger son frère de la boxe notamment, fait croire qu’il se dope. Apparaît ensuite Shorty vêtu de blanc, il est assis au centre du ring. On comprend qu’il est hospitalisé. Shadow arrive près de lui. Malgré son état psychologique, le manager insiste pour qu’il assure ses prochains matchs. Il va jusqu’à le menacer de s’en prendre à sa sœur, déjà profondément atteinte par toute cette histoire. Finalement, Shadow se retrouve pris à son propre piège car si Shorty reste dans cette démence, il est condamné à l’accompagner. Pour finir, en fond de scène sont projetés : un extrait du film Faust de Friedrich Wilhelm Murnau (1926), une compilation des photos précédentes et celle d’une poupée noire parmi des Barbie à demi-enterrée dans le sable, qui sur fond de bourdonnements de mouches rappellent les charniers que les conflits raciaux n’ont fait que répéter.
L’ensemble de cette mise en scène alterne, confond ou juxtapose musique jazz et texte. Pour C. Bokhobza : « le jazz doit être présent sur tout le plateau (3) » comme une troisième voix qui dialoguerait avec les comédiens. Le jazz doit devenir la pensée, la voix intérieure témoignant de la part d’humanité qui habite chaque spectateur. Dans cette atmosphère, le spectateur plonge dans un état musical plus ou moins conscient où l’absence de cohérence ou de chronologie temporelle n’est pas gênante. Les coupes et les ellipses narratives sont comblées par une plus forte présence du jazz, une densité musicale qui comble, par exemple, le recul d’Angie-chanteuse face aux évènements. Ses chansons parlent de la tragédie finale de cette histoire. Techniquement, la dramaturgie musicale entrelace la musique et les voix. La musique joue avec les acteurs, les musiciens travaillent avec les voix et les corps. Ils jouent la parole, les inflexions, d’où la création d’une temporalité non linéaire par la fusion des différentes interventions scéniques provoquant un effacement des frontières entre les genres.
L’amour : un filtre magique
Comme dans Faust, seul l’amour peut réduire le pacte à néant. L’amour d’Angie et de Susie sont les seuls à pouvoir guider Shorty. Angie est la figure de l’archange bienveillant et Susie la figure transcendantale qui lui permettra de s’échapper du pacte. Tel Faust, Shorty est confronté au mystérieux Shadow qui a tous les pouvoirs. Shorty est la figure du prophète qui se sacrifie pour transmettre de l’espoir à sa communauté :
« Ici tout le monde peut se permettre de perdre, mais pas nous : il n’y a de place que pour les vainqueurs. N’oublie jamais que nous sortons de cet endroit où même l’espoir est une souffrance. N’oublie jamais cela, P’tit-Jazz. Nous sommes noirs-américains. C’est bien que tu sois le plus fort, et c’est encore mieux que tu le restes, quel qu’en soit le prix… (4) »
Mais le bien et le mal se confondent. D’un côté comme de l’autre les complots maléfiques s’organisent. On pousse Shorty à tuer Todd :
« C’est donc avec l’Amérique toute entière comme témoin que tu accompliras ce crime impuni. / Mais, nom de Dieu pourquoi Todd devrait expier pour tous. / Parce que toute victime sacrificielle est par définition innocente./ […] Il y a longtemps que la boxe est sortie des limites du sport, Shorty. Désormais, la boxe fait partie de la mythologie noire, une mythologie de l’espoir. / L’espoir que toute larme noire, que toute goutte de sang noir remontera tôt ou tard, d’une manière ou d’une autre, à la surface de nos consciences. L’espoir que tout crime sera puni. (5) »
Et, de l’autre côté on pousse Todd à craindre Shorty :
« Shorty est le champion à la fois modeste, poli et mystérieux que toute l’Amérique, blanche et noire, admire. Voilà le danger ! C’est le parfait héros américain. Il faut donc brouiller les cartes et imposer un camp, le tien, à l’Amérique blanche. Pour cela, nous devons descendre dans les bas-fonds de la conscience américaine, là où se terrent les pulsions les plus morbides, ses tares les plus inavouables. Il faut remuer la boue, et faire remonter à la surface le limon qui a fertilisé l’Histoire de ce peuple. Il faut provoquer l’Amérique blanche afin qu’elle ouvre les yeux et découvre que, derrière le parfait héros américain, se dresse un nègre qui ricane… (6) »
Il n’y a pas de haine unilatérale, la peur, la jalousie, l’argent créent un racisme entre populations de couleurs différentes mais aussi entre des personnes de même couleur, à la teinte plus ou moins claire comme le suggère la référence à Four Women de Nina Simone. Kwahulé critique l’absurdité de tout racisme et intégrisme, le mal et le bien ne portent pas de visage distinct car : « […] chacun sait que le diable n’existe pas. (7) » et parce que le bien et le mal n’existent pas en amour : « Que t’importe d’être aimé par le Diable ou le bon Dieu ? L’essentiel n’est-il pas d’être aimé ? (8) » Pourtant l’amour pur ne vient que de la femme, car si Shadow aime Shorty c’est pour qu’il « éblouisse le monde (9) ». Shorty ne trouvera de véritable réconfort qu’auprès de Susie et de l’enfant qu’elle porte. Susie est la voix de la vérité et de la pureté, c’est en aimant la femme et l’enfant de Todd qu’il pourra expier sa faute. Les femmes ont un rôle émancipateur et positif.
Le traitement de la temporalité questionne l’ici et maintenant de cette histoire. Est-ce une rétrospective télévisuelle ou le spectacle que Shorty et Shadow ont monté ensemble ? Le va-et-vient incessant entre le ring, le théâtre, le cabaret plonge le public dans le doute. Quelle est l’histoire en train de se jouer ? Il semble que C. Bokhobza ait voulu mettre en perspective la possibilité que tout soit mis en scène par Shorty lui-même, avec la complicité de sa sœur et de son manager, afin d’analyser leur vie. C’est une vision quasi psychanalytique agencée par la mise en abyme de ce drame faustien. Les personnages rejouent leur vie au théâtre et Shorty s’appuie sur le texte de Faust pour exprimer ce qu’il ressent profondément.

1. Yves Marc, « La musicalité du mouvement », Recherche/Rencontre, www.theatredumouvement.com.
2. Abel Meeropol alias Lewis Allan, 1946.
3. Claude Bokhobza.
4. Koffi Kwahulé, Cette Vieille magie noire, Lansman, Paris, 1993, p.26
5. Ibid., p.51- 52.
6. Ibid., p.59.
7. Ibid., p.39.
8. Ibid., p.82.
9. Op.cit.
Cette Vieille magie noire de Koffi Kwahulé, mis en scène par Claude Bokhobza
Création Edouard, coproduction ARCADI, La Ville de Coulommiers, co-réalisation l’Atelier du Plateau, le Théâtre du Garde Chasse, avec le soutien de La Ville de Bagnolet.///Article N° : 7251

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article
Cette vieille magie noire de Koffi Kwahulé © Andréa Flores
Cette vieille magie noire de Koffi Kwahulé © Andréa Flores





Laisser un commentaire