Analyse
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Razzia sur l'art nègre… Patrice Monfort
Alors que le succès du Musée des Arts dit " premiers " du Quai Branly se confirme, on ne peut ignorer que deux statuettes Nok y sont exposées, en provenance du Nigeria, issues d'un trafic international illicite. Aujourd'hui le Nigeria, Far West africain et géant économique, est devenu l'Eldorado du pillage archéologique sur le continent.
Enquête gonzo-galala sur un business aux ramifications désormais internationales. " La fièvre Nok " Nok en stock La filière Haoussa Certificat d'authenticité Le syndrome de " L'Oreille cassée " Coup de bambou
Ile-Ifé, Nigeria, capitale spirituelle et historique du royaume Yoruba. J'accompagne le peintre Segu Adeku qui me guide le long des couloirs du Musée particulièrement délabré du palais de l'Ooni, chef spirituel Yoruba. La plupart des vitrines poussiéreuses sont désespérément vides de tout objet d'art de quelque intérêt. Sur des étiquettes hâtivement recouvertes, on peut lire : " dérobé in 1989, 1994, 1998… "
Segu Adeku commente placidement : " Les terres cuites et les bronzes dérobés sont sans aucun doute, à l'heure actuelle, dans la collection d'un riche Américain à Atlanta, dans le coffre-fort d'un yakusa japonais, ou quelque part en transit dans une zone franche de Lugano ou de Genève… Il n'y a pas que nos footballeurs et le bonny light (le pétrole) que l'on pille au Nigeria… La razzia sur nos statuettes, masques, fétiches, gardiens de notre mémoire va bon train. Et pour une pièce vendue, un site archéologique est détruit au bulldozer. " Et d'enchaîner illico : " Le pillage des arts, c'est comme l'esclavage : on nous vole notre identité. "
Le siècle qui suivit n'a malheureusement pas arrêté cette hémorragie. Au contraire. Depuis la guerre du Biafra, en 1967, cette grande braderie s'est amplifiée sous les différentes dictatures militaires jusqu'à la récente " democrazy " de l'ère Obasanjo.
Et aujourd'hui même, les fouilles sauvages des nécropoles dans la région du plateau de Jos, ainsi qu'à Katsina, et, au Nord, à Sokoto, s'effectuent toujours sous l'œil attentif et complice de l'armée nigériane.
Car avec la République Démocratique du Congo (ex-Zaïre), le Nigeria est l'un des états cible de cette nouvelle ruée vers l'art organisée par des collectionneurs occidentaux peu scrupuleux, et relayée par des trafiquants locaux, principalement Haoussas.
Pour les collectionneurs, les Nok sont en effet des objets mythiques pratiquement impossibles à dénicher sur le marché international de l'art : et quand bien même, elles peuvent se négocier à plusieurs centaines de milliers d'euros chez Sotheby's ou Christie's, qui, trop souvent d'ailleurs, se soucient comme d'une guigne de leur provenance frauduleuse. On peut aussi en dénicher chez de grands marchands de Paris, Bruxelles, Francfort ou New York. Bref, ce sont des valeurs refuges. Acheter un chef-d'œuvre Nok est un placement peut-être aussi sûr que de jouer sur le marché du CAC 40.
Ils sont, pour reprendre Aimé Césaire " Chair de la chair du monde palpitant du mouvement du monde ". Séparer ces objets de leurs sources, c'est les rendre muets à tout jamais. Depuis l'indépendance, les lois nigérianes sont formelles : toute pièce archéologique extraite du sol est propriété de l'Etat et ses exportations strictement interdites.
En dépit de ces dispositions, le Nigeria continue pourtant à se vider des témoignages de son passé. En décembre 1994, au musée d'Ilé-Ife, une trentaine de pièces inestimables sont volées : des bronzes et, surtout, ces douze fameuses têtes d'Ife, d'un réalisme minutieux et unique en Afrique, datées du XVIe siècle.
Connues internationalement, elles ont été exposées dans de nombreux musées prestigieux européens et américains, reproduites dans divers catalogues. Six mois plus tard, deux d'entre elles sont proposées à un antiquaire parisien, via une filière nigériane passant par le Togo.
Elles seront finalement reprises par l'Office central de lutte contre le trafic de biens culturels (O.C.B.C.) avant d'être restituées à l'ambassadeur du Nigeria qui les reçut non sans quelque embarras.
Plus récemment, ce fut au tour du musée de Jos d'être visité. Puis celui d'Ibadan qui se retrouva mis à sac.
Pour acquérir l'objet rare, une adresse est souvent citée par les spécialistes : la rue des Arts à Lomé, proche de l'hôtel du Golfe. Là, se trouvent des boutiques d'objets artisanaux et de faux fétiches vieillis prématurément dans la lagune, pour les touristes de passage. La plupart de ces galeries artisanales se dédoublent, derrière le kitch apparent, d'entrepôts achalandés en pièces rares à la provenance illicite.
Leurs marchands, le plus souvent Bambaras ou Haoussas, font des allers-retours avec le Nigeria pour se livrer à leur trafic. " Il faut graisser la patte, à l'armée, aux douanes, aux notables et aux fonctionnaires des musées avant de pouvoir recevoir les objets dérobés… On appelle ça " egunje ", la nourriture, le manger. C'est l'équivalent du pourboire. ", confie El Hadj Ismaïla H…, qui possède une officine à New York et fait transiter ses containers de marchandises par le port de Lomé. Selon lui, la valise diplomatique peut éventuellement prendre le relais.
L'œuvre d'art peut alors débarquer en Europe, aux Etats-Unis ou au Japon. Certains experts reconnus en art primitif affirment officieusement que beaucoup de musées et de fondations restent toujours peu regardants sur la provenance de certaines pièces pour constituer leurs collections.
En juin 1997, le Conseil international des musées (I.C.O.M.) dévoilait dans l'édition de sa brochure Pillage d'Afrique que les réseaux de la contrebande de l'art primitif n'avaient rien à envier à ceux du trafic de drogue ou d'armes.
Et ici, encore la mondialisation, la rapidité des échanges planétaires et l'importance des sommes en jeu ont multiplié les circuits illégaux. Selon Interpol, le marché de l'art volé serait ainsi la seconde source de criminalité internationale organisée après le trafic de drogue.
Légalement, elles appartiennent à l'Etat nigérian, qui en a officiellement interdit la sortie ; ce qui ne les empêche pas de circuler sur le marché interlope de l'art primitif (1).
Finalement, un accord fut signé avec les autorités nigérianes le 7 avril 2000 par Mr Stéphane Martin pour le Quai Branly, et Mr Ojo Maduekwe, ministre nigérian de la culture et du tourisme, en présence du président du Nigeria Olusegun Obasanjo.
Le 15 novembre 2000, un coup de tonnerre retentit au siège de l'Unesco. Lord Renfrew, un éminent archéologue et professeur à Cambridge, dénonce la France et son président coupables d'avoir participé au pillage du tiers-monde en achetant des pièces archéologiques protégées.
Un accord sera finalement conclu : le Nigeria restera propriétaire des trois œuvres achetées par le Quai Branly ; le musée français les garde en dépôt, en attendant, pour vingt-cinq ans renouvelables.
C'est le syndrome de " L'oreille cassée " quand Tintin, reporter increvable, ne sait plus ou donner de la tête avec la prolifération des fétiches... de sa jungle imaginaire. Feitiço…
Patrice Monfort
1 – pour plus d'information : http://icom.museum/release.5march_fr.html
1 – pour plus d'information : http://icom.museum/release.5march_fr.html
















