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30|08|2004chronique >
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Mes obsessions : J'y pense et puis je crie ! Chroniques kinoisesBibish (Marie-Louise) Mumbu

      On est toutes quelque peu pareilles
      On a des envies de nouveauté, de sexe, de bien-être, à côté de la routine métro-boulot-dodo Envie parfois d'une vie de rechange
      Kinoise ou italienne, parisienne ou somalienne
      La preuve, quand on a mal dedans, l'effet est pareil
      Quand on suinte de l'intérieur, larmes, sueur ou sang
      Ce sont les mêmes couleurs, la même douleur
      Je rêve d'une vie de rechange qui viendrait balayer tous mes soucis
      Ceux liés à la situation politique et combien étouffante dans laquelle je vis dans ce monde-ci
     
      J'étouffe de tant de manques
      Envie d'être ailleurs, vivre les soucis d'ailleurs, trouver des amis d'ailleurs, avoir des merdes ailleurs
      Plus ici. Bouger de là ! De la terre …
      Vivre dans la mer, dans les cieux ou dans le sable
      Ailleurs
      C'est ainsi la loi suprême de la nature
      Toujours partir.
     
      D'abord quitter la quiétude du sein de sa mère, voir la lumière du jour, ouvrir les yeux
      Ensuite quitter l'enfance avec son sommeil douillet, sa totale confiance en ses parents
      En la vie qui vous portait et vous berçait
      Avoir ses règles ! Tous les mois, suinter rouge
      Douloureusement des fois, tranquillement parfois
      Faire des choix : y aller ou pas, foncer ou laisser courir ?
      Jusqu'à ce qu'en fin de compte, on fonce …
      Toujours pour de bonnes raisons
      Grandir. Aimer, les choses ou les gens, par rapport à soi
      C'est la période ou par un juste retournement des choses, j'ai du porter ma vie avec ses ironies, ses joies éphémères, ses illusions et désillusions
     
      J'ai découvert que dans la vie on se plante beaucoup, souvent
      Il faut juste le reconnaître chaque fois que ça arrive, se relever et continuer !
      Je me suis beaucoup plantée
      Nos choix gouvernent nos vies. Un geste, un mot, on est lié
      Nos mamans disent que ces serments sont indissolubles
      Moi j'aimais Louis. J'ai aussi aimé Franc. Et bien d'autres encore
      J'ai revu ces deux-là. Louis étant venu en premier, je me suis promise à lui
      Cependant, il a suffi que Franc resurgisse pour que je réalise que c'est lui que j'aime plus que tout …
      Galère !
      Foncer ou laisser courir ?
     
      Les serments prononcés dans l'incertitude ne devraient pas être pris en compte
      Je ne suis pas ma mère
      Je ne fais pas partie de la race des " politiquement corrects "
      Je ne suis pas non plus radicalement une africaine exotique
      Je vis le siècle du net, des portables et des Mc Do
      De la mondialisation et de la pauvreté, des guerres et du terrorisme
      Du Hezbollah et des génocides, de l'IVG et du HIV
      Mon père, fonctionnaire de son état, fait tous les mois une gymnastique infernale
      Pour que mes jeunes frères se nourrissent, se vêtissent et soient scolarisés une année entière, chaque année
      Les grands n'ont qu'à se démerder !
     
      Je rêve d'une vie de rechange qui viendrait balayer tous mes soucis
      Ceux liés à la situation politique et combien étouffante dans laquelle je vis dans ce monde-ci
      Je veux pouvoir choisir mes manques, mes merdes et mes embrouilles
      Mes hommes, ma vie et ma destinée
      Parce que je vis mon temps, pas le vôtre, pas le leur.
      Je veux qu'on me laisse vivre !
      Avec mes risques, mes hontes, mes rêves …
      C'est ma vie, après tout.
     

1. (nuit noire)

      Ça fait 3 jours qu'il n'y a pas d'électricité
      C'est le soir que tout se gâte
      Il fait noir obscur
      Pas de télévision
      Des fois une radio à piles
      Les enfants dorment, plus de jeu
      Pas de vie comme qui dirait
      Ou plutôt si …
      Ils sont là, juste autour
      A me chanter leur hymne national dans les oreilles, maudites bestioles
      " Piquez mais ne me chantez pas votre refrain "
      Une courageuse vient de me piquer
      Là, sur le haut du genou
      Maman dit que ça m'apprendra à m'habiller court
      Je pense plutôt qu'on devrait déménager
      Je rêve de partir, n'importe où
      Je devrais essayer de dormir maintenant et rêver
      La seule chose à faire dans cette absence de vie
      Bonne nuit tout le monde !
      Je monte les escaliers, entre dans ma chambre
      Dieu merci je dors seule, dans un grand lit
      Toujours rien !
      Minuit passé pourtant
      Je n'arrive pas à fermer l'œil
      Ma chambre si accueillante d'habitude est mortelle de chaleur
      Et les moustiques m'ont déclaré la guerre
      Paf, j'en ai eu un
      Sur une multitude certes
      Mais un mort chez eux alors que moi je tiens toujours debout
      Malgré la piqûre sur mon genou
      Elle est chaude, elle me démange et me gratte
      Chaud dedans, chaud dehors
      J'étouffe
      Si je me déshabillais ? J'aurais moins chaud
      Mais je me donnerais en pâture à ces ennemis de la nation
      Ma nation : ma chair et mon sang
      Ça va ? Me demande maman
      Si on veut, je lui dis
      Ma piqûre me brûle toujours en fait
      Et la chaleur me tue
      Je me lève
      Je vais prendre une douche
      Mettre fin à une chaleur insupportable et brouiller la piste des moustiques sur ma chair
      1 h et demi du matin
      Cette nuit va-t-elle finir un jour ?
      En me passant l'eau, je remarque que mon épaule aussi est touchée
      Grosse enflure, œuvre des ennemis de ma nation
      Je ne me sèche pas je veux garder la fraîcheur
      Ça marche !
      Partout sauf sur mon épaule et mon genou
      Ça brûle toujours là
      Je tourne et me retourne dans mon grand lit
      Un drap me couvre du menton jusqu'aux doigts de pied
      L'eau sur ma peau s'est transformée en sueur
      J'en ai marre
      J'attends avec impatience le premier chant de ce maudit coq
      Signal qui me libèrera de la nuit, de la chaleur, des moustiques et du manque de sommeil
      Nuit sans rêves
      Si, j'ai fait des rêves éveillés
      Où je me voyais duchesse dans un château sans bestioles
      Pour tuer le temps et la nuit
      Enfin, l'aube
      Un nouveau jour
      Le coq vient de chanter
      Nouvelle douche, salvatrice celle-là
      Séchée, habillée, prête, ma nuit n'est plus qu'un mauvais souvenir
      A-t-elle jamais existée je me le demande
      Même si mon genou et mon épaule me disent le contraire …
     

2. (un week-end)

      Kabibi
      C'est ma voisine
      Elle passe tous ses week-ends dans le quartier
      Revenant de ses " amours clandestines " comme elle aime dire
      On a grandi ensemble
      Elle a un âge éternel elle, un seul
      Un physique passe-partout, " facile à garer "
      Elle est un prénom et des mots, pleins de mots
      Je t'aime, j'ai envie de toi, je fais tout il suffit de demander
      Il fait beau, pas de soleil, une douce fraîcheur
      Je ne travaille pas ce matin
      Je la vois, je lui dis bonjour, ça fait longtemps !
      Faut dire que je l'aime bien
      Elle me demande de passer chez elle papoter
      Elle a toujours quelque chose à dire sur tout le monde
      Bien qu'elle ne vit plus là en permanence
      Sous le mur de leur maison, elle me conseille de faire gaffe
      La vie ne fait pas de cadeau tu sais
      Certains clients non plus d'ailleurs
      Tu sais mon gars, heureusement qu'il m'a casée, elle me confie
      Ils vivent tous les deux à Matonge
      Elle y est toute la semaine et ne revient au quartier que les samedis
      Son fils a 10 ou 11 ans
      Il est tout ce que j'ai de vrai, j'ai horreur de penser qu'il fut un accident
      Encore moins une erreur
      C'est un être d'amour mon Versace, un cadeau du ciel !
      Certaines mama qui passent, nous dévisagent
      Kabibi a un look d'enfer, elle peut se le permettre elle n'a pas d'âge
      Toujours courtes, ses fringues ont l'air de souffrir d'une insuffisance de tissus
      Des fois elle met des tailleurs avec des talons très hauts
      Elle adore provoquer
      Tout le monde, elle ne fait pas de différence
      Les papas du coin, leurs fils, leurs petits fils
      Elle aime les hommes
      Mais elle s'est jurée de ne plus faire d'enfant comme la première fois
      Baiser pour le fun, sans aucune maîtrise de mon cycle ? Non !
      Si tu apprends que je suis enceinte c'est que je l'ai cherché petite
      Parce que maintenant mon cycle, je le maîtrise tellement que je nage dedans
      Pas de risque de tomber enceinte
      Sans capote
      C'est des femmes comme ça que les hommes recherchent qu'elle dit
      Son gars est divorcé à l'africaine
      Pas dans les papiers
      Femme et enfants en Europe
      Lui, ici pour raison de travail
      Sa dernière histoire d'amour clandestine …
      Eh oui, elle s'est casée elle me dit
      C'est parmi les seules personnes du quartier qui m'encouragent dans la vie
      Continue de bosser petite, plus dur encore
      Fais les bons choix, ne déconnes pas comme moi
      Et surtout garde les cuisses bien serrées l'une à côté de l'autre
      Les hommes adorent les fissures …
      Toi tu peux tout avoir avec ta tête alors fais pas le contraire
      Je n'ai pas le droit d'avoir un gosse " hors cadre conventionnel ", elle me répète
      Je ne devrais pas
      Sinon elle me bastonnerait la première, avant ma propre mère, tiens !
      Je n'ai pas le droit de foutre ma vie en l'air ni pour un mec, ni pour autre chose d'ailleurs
      Je pèse soixante cinq kilos
      Elle fait dans les quarante-cinq
      Ça ne change rien, elle va me bastonner comme il faut, elle redit
      Ce n'est pas la taille, pas le poids qui fait la force
      Est-ce que tu sais le nombre de gars que j'ai porté sur moi dans l'amour ?
      Des balaises et des balaises
      Et celui que je porte toute la semaine est encore plus balaise que tous mes amours clandestins réunis
      Elle me bastonnera c'est sûr
      Il n'y a pas de doute
      Une mama qui passe me dit que ce n'est pas une bonne fréquentation pour moi
      Moi si gentille, universitaire, bonne fille
      Elle, une pétasse
      Mais qu'est-ce qu'elle en sait cette bonne femme ?
      Personne n'aime Kabibi, moi si !
      Et puis, le quartier est tellement coloré qu'on ne sait pas qui est plus pétasse que l'autre
      Qui l'est et qui ne l'est pas
      Qui est étudiante et qui ne l'est pas
      Ville caméléon
      C'est peut-être aussi ça la mondialisation …
      3. (télévision)
      Que la lumière soit !
      L'électricité est enfin revenue
      Les gosses crient, chantent et courent dans tous les sens
      Poursuivis par leurs pères " fonctionnaires en grève "
      C'est comme ça que le quartier fête le retour de la lumière
      Des femmes sur le qui vive
      Impatientes comme lors d'un accouchement
      Des jeunes dans l'attente de tout savoir sur leurs stars adorées, footballeurs ou musiciens
      Les Wenge, ceux de Papa Wemba ou de Koffi
      Des chrétiens ou supposés tels, endoctrinés jusqu'au bout des ongles
      Tous n'attendent de faire qu'un geste, salutaire
      Allumer enfin la télévision !
      Accéder à cette fenêtre ouverte sur une autre vie
      Autre existence, vie de rechange
      Plus vaste que la routine du quartier
      Où tout est dessiné, de la maison au marché
      Ou chez le cordonnier du coin, dont le tarif dépend de l'habillement ou la coiffure du client
      A coté, chez mes voisins, les choses se font " dans la discipline et le respect "
      Placée dans la cour commune sur un tabouret
      La seule télévision de la parcelle reste le principal élément unificateur en dehors des WC
      Une vieille Samsung 15 pouces en couleur
      L'antenne dépend de son amitié avec une des branches du seul manguier des lieux
      Ce manguier est plus âgé que toi de deux mois, me répète souvent le vieux
      Et puisque la lumière est
      Le public s'installe
      Sur le petit mur, par terre ou sur des petits escabeaux
      Quelque part
      Tous, les yeux rivés sur les images du petit écran
      En milieu de journée, les femmes sont majoritaires dans la cour
      Elles suivent ces pièces de théâtre populaire qui racontent comment les mères se font arnaquer par leurs hommes pour un oui ou pour non
      Elles hochent la tête, commentent entre elles et lancent des coups d'œil furtifs à leurs époux " fonctionnaires en grève "
      Qui font les sourds et aveugles
      Attendant leur tour de télé
      Le tout dernier sur les genoux, baby-sitting l'air de rien
      Fin d'après midi, ils rappliquent avec leurs fils pour commenter le dernier match de foot retransmis en images
      La main est passée !
      Les mama, au lieu de rester aussi en admiration sur des jeunes gens en culotte courte courant derrière le ballon rond, vont plutôt préparer le repas …
      Je réalise combien la lumière et la télévision ont manqué dans le quartier
      Mes voisins ne se sont pas réunis depuis longtemps sous le manguier pour suivre les prouesses de la famille Forester
      Déjà dix-neuf heures, rien à faire : place à " Top Models "
      Et là, plus personne ne se demande où sont les femmes, que font les enfants, pourquoi les hommes ne vont pas faire un tour ?
      La parcelle fait " Bercy "
      Pleine à craquer !
      Ils regardent tous la série
      Où toutes les femmes sont blondes et belles
      Ont une carrière et sont indépendantes
      Font des bébés toutes seules en choisissant qui, quand, où, comment, pourquoi
      Où les hommes héritent toujours de leurs parents et n'ont pas besoin de travailler
      Top Models est une drogue
      Ses images d'ailleurs entretiennent le rêve
      Qui change de la routine quotidienne
      Famille nombreuse dans un petit mètre carré
      Filles sans instruction, très vite mères puis vendeuses à la criée au marché ou dans les rues
      Ou jeunes filles mariées sans consentement à un vieux " buana " qui garantit la famille d'un bonheur sans crise économique
      Souvent c'est un expat ou un kasaïen ou un musicien
      En tout cas " ceux qui ont ça !", les feuilles, yotas, nzimbu, franga, l'argent
      Ceux à qui leur " nganga mort mort" certifie qu'il faut une petite vierge pour avoir le poste de direction tant convoité
      Ceux pour qui richesse rime avec voitures de luxe, quartier résidentiel, femmes entretenues " premier, deuxième, troisième, dixième bureau "
      Tout le monde cherche une voie de sortie
      Partir !
      Par la télévision ou en " live "
      Le vieux du quartier n'a que sa parcelle et sa télévision pour seuls trésors
      Fonctionnaire de son état sans héritage de son père, il prie le ciel que ses locataires lui paient le loyer calmement chaque fin de mois
      Son épouse, grosse mama obligée tous les matins de charger sur sa tête une bassine remplie de légumes de son potager–maison et de circuler dans toutes les rues pour les vendre, quand deviendra-t-elle blonde et mince ?
      Avec un bonus de 12 enfants à nourrir …
      La parcelle est remplie de jeunes qui ne rêvent que de partir
      Le quartier, n'en parlons pas !
      Cette télévision est pour eux une richesse
      Pour moi aussi, jeune fille moderne qui ne peut vivre sans électricité
      Mais la première chose à laquelle je pense
      Alors que tout le quartier a le souffle coupé sur la vie des Forester
      C'est un bon verre d'eau fraîche made in ma maison
      Boire
      Dans la lumière
      Sans grimaces
      En pensant à une nuit sans chaleur et sans moustiques
      Le paradis
      Et pour ça, pas besoin d'être duchesse
      Ensuite, oui, regarder la télévision
      Top Models ? Non !
      Pas besoin de fiction où tout le monde est cool beau gentil riche sympa à l'abri
      Ardisson et " Tout le monde en parle "
      Il reçoit miss France 2003 qui parle de son film " Le petit curieux "
      Métisse rwandaise, elle parle également du génocide
      Kinoise congolaise, je la suis, callée sur le fauteuil bas de notre petit salon
      Ventilateur allumé bien entendu, il me faut ce petit confort que l'électricité me donne !
      Ça s'anime chez Ardisson
      Pourquoi la France, contrairement à la Belgique et aux Etats-Unis, ne s'est jamais excusée du génocide ? Se demande Miss France
      Moi je pense, de mon salon, que c'est dans l'humain qu'il faut investir
      Regard, sourire, aides
      A l'endroit de ces enfants qui ont vécu le massacre de leur famille, le viol de leur mère
      On oublie souvent de dire que ce n'est pas normal ce qui est arrivé, que la vie autrement existe, pas loin, juste à côté
      Les excuses à la limite on s'en fout, ça ne changera pas leur réalité
      Ça ne change pas non plus la réalité de mon quartier
      La télévision et ses images
      Top Models !
     

4. (rester branché)

      Je suis au coin de ma rue
      Je dois acheter du pain mais je ne sais pas vers quelle vendeuse me diriger
      Elles sont au moins cinq
      Alors ça va petite ?
      Tiens Kabibi !
      Je te cherche pour papoter question de " rester branché "
      C'est le spot de Celtel : rester branché !
      C'est aussi comme ça que Kabibi annonce un scoop
      Devine qui j'ai vu hier en boite pendant mon service petite ? Le papa du n° 78 avec la jeune mariée du 66, sur la piste en plein zouk love …
      Ce n'est pas vrai, tu racontes n'importe quoi
      Oh que non petite, je les ai vus comme je te vois ! Et même je leur ai fait envoyer des boissons qu'ils comprennent bien que je les ai vus
      Je me demande pourquoi personne n'aime cette fille
      Tellement vraie et si bonne conseillère
      Elle ne vit pas par procuration, elle vit sa vie avec ses évidences
      Le gars du 78, c'est le mari de cette bonne femme qui dit qu'elle est une mauvaise fréquentation pour moi
      La fille du 66 est le modèle de " fille bien " pour la plupart des mama du quartier
      Rira bien qui rira le dernier !
      J'achète du pain chez la vendeuse contre le mur au bord de la route
      Je vais petit déjeuner avec Kabibi à la maison
      Pain et thé au miel avec un peu de margarine pour moi
      Œufs, chocolat, lait entier, Nesquik, beignets, saucisses, en plus du plat de la veille pour elle
      Où est-ce que ça va tout ça, mon Dieu ?
      Ils disent dans le quartier qu'elle est séropositive
      T'imagines petite que ça fait sept ans que je dois mourir de mon sida mais je suis toujours debout ?
      Elle est comme ça cette fille
      Un véhicule s'engage dans la rue
      Je lui demande de dégager pour ne pas se faire écraser
      Elle prend son temps, fixant le conducteur
      C'est le mari de la bonne femme, le monsieur du n° 78 …
      Il est accompagné de son fils, le tout grand
      Celui qui a invité Kabibi en ville demain
      Un concert de Kaysha au Cinemax
      On y va ensemble petite ? Il faut que tu sois là …
      Je n'ai rien de spécial à faire au fait, pourquoi pas !
      On dit quoi ?
      " On va gâter le coin ! "
     

5. (désillusion)

      Juin a été riche en événements
      Manifestations, coup d'état, refus de visas
      Même les muets en parlent encore …
      Du coup d'état surtout
      Dans le quartier on a oublié un moment la télévision au profit de ce " live "
      Toujours autour du manguier chez le vieux
      Où trône la vieille Samsung 15 pouces
      Electricité ou pas
      Les nouvelles du monde y circulent de bouche à oreille …
      Il me manque tellement, je me décide je l'appelle
      Lui, je l'aime j'en suis convaincue
      J'ai plaqué un autre pour lui
      On s'appelle souvent
      On a rdv tous les deux jours, toutes les semaines
      On se dit des mots d'amour, on se fait des serments
      Je vais l'appeler ce midi chez les esquimaux où il vit
      Six heures de décalage nous séparent
      Une voix de femme
      Bonjour, je peux parler à Camille, je demande
      Il vient
      Je lui dis c'est sa chérie
      Il demande " à qui ai-je l'honneur ? "
      Je lui redis c'est ta femme et tout de go je demande qui est l'autre
      Il rigole et demande comment je vais
      Bien, je dis
      Qui est cette femme qui répond à ton téléphone ?
      Alors il me parle en lingala, que l'autre ne comprenne pas, et me dis que c'est rien
      Qui c'est et qu'est-ce qu'elle fait chez toi à six heures du mat, j'insiste
      Il rie encore, un rire pas vrai du tout
      Il n'arrive pas à me parler
      Tu as intérêt à vite me rejoindre bébé question de réglementer ma vie et empêcher " ça ", qu'il me dit
      Il me demande de rappeler plus tard si je peux
      C'est cet ailleurs qui me fait rêver ?
      Il fait une chaleur d'enfer ici
      On est sous le coup de midi
      Je ne vais pas le rappeler !
      Pourtant il me manque vachement
      Et manifes et coup d'état et refus de visas et Top Models, tout me revient
      Je les entends qui continuent de discuter à côté
      Mes voisins
      Leurs commentaires de parcelle
      - Il parait qu'on a vu " le Major " dans la salle de musculation du Grand Hôtel ! L'homme n'est pas inquiété du tout on dirait
      - Vous avez suivi l'interview de " Terminator " sur TKM ?
      - Qu'est-ce qu'il peut raconter de bon celui-là ? Remarque, si on en est là où nous sommes, c'est-à-dire nulle part, c'est à cause de gens comme lui …
      - Comment se fait-il que la France ait pu être éjectée de cette manière de l'Euro 2004 ?
      - " Le Major " en question, n'est-ce pas " son " ami et frère ? Et qu'est-ce qu'on a à voir avec tout ça ? On ne peut pas dormir et se réveiller calmement dans cette ville sans coups de feu ?
      - Comment quatre véhicules jeeps ont pu quitter tranquillement un camp militaire de cette manière, pour se retrouver tour à tour au centre ville et en même temps vers l'aéroport puis sur le chemin de Bandundu ?
      - Ouais mais c'est la Grèce qui l'a remportée sur le Portugal, non ?
      - Et donc Brook a annulé le mariage avec Reege à cause de sa fille Briget ? C'est quel épisode de Top Models celui-là, je ne l'ai pas suivi …
      - Quoi ? Bill Clinton et Ferre ont quitté Werrason et Maison Mère ? C'est quand même malheureux pour Werra
      - Reagan, bon sang, tu viendras te laver un jour ? Je n'ai pas que ça à faire moi !
      - Et donc c'était un coup d'état ? Mais quelle idée de prendre la chaîne nationale en pleine nuit pendant que les gens dorment ! C'était pour que qui suive ça ?
      - Moi si je fais un coup d'état, je passe carrément à l'émission de Zacharie pour l'annoncer
      - Qu'ils arrêtent leur théâtre et nous organisent les élections, c'est tout ce qu'on attend !
      - Eh les gars, à cette allure on va inventer la semaine kinoise à côté de la semaine anglaise, nous ce serait jour ouvrable de lundi à mercredi, on gardera les jeudis pour les manifes, les vendredis pour les coups d'état, les samedis pour le break et dimanche restera pour le Seigneur, qu'il nous donne la force de recommencer le même parcours la semaine suivante …
      C'est fou ce que j'aimerais être comme eux
      Au lieu de me demander qui c'était la fille au téléphone
      Ils vivent ensemble peut-être ?
      Ça y est, le vieux raconte sa jeunesse à Léopoldville
      C'est le rituel chaque fois qu'il y a des troubles dans la ville
      Nous au moins nous avons vécu les enfants, qu'il dit
      A notre époque, l'autorité parentale avait un sens
      C'est ma préférée celle-là !
      On disait amen à toutes les paroles de son père
      Propriétaire de tous les biens et de toutes les personnes sous son toit
      Dites amen !
      Un jour qu'il est rentré avec trois minutes de retard sur son heure de couvre-feu
      Il s'est fait correctement bastonner par son père
      C'est comme ça qu'il a grandi et élevé ses enfants à son tour
      " Dans la discipline et le respect " …
      C'est comme ça aussi qu'il gère sa parcelle et ses locataires j'imagine
      Discipline et respect
      Bon je craque, je le rappelle
      A nouveau sa " réceptionniste ", je redemande après lui
      C'est encore moi, ta chérie …
      Il est content il me dit, il était sûr que je n'allais plus rappeler
      Je le garde vingt bonnes minutes au téléphone
      Je remercie le ciel pour ces cabines où tu peux appeler un fixe à l'étranger à moindre frais
      Façon de marquer mon territoire à distance
      Elle va bien se demander qui je suis l'autre
      Je parie qu'il me fait passer pour sa sœur, peut-être même sa tante ou sa cousine
      Le vieux sous son manguier explique les grandes différences entre son époque et la nôtre
      L'état existait en ce temps, nous avions de beaux bus
      Le fonctionnaire était le salarié le plus fier du pays et le mieux payé
      Il arrivait à gérer sa famille officielle et toute la horde de ses " bureaux " et progéniture, tous les mois
      L'autorité parentale avait un sens et la famille était sacrée
      Discipline et respect en étaient les étendards
      Aujourd'hui plus rien …
      Les jeunes lui fredonnent la chanson " le temps passé ne revient plus oh !"
     

6. (souvenirs)

      Je suis vachement en colère
      Les événements des dernières semaines …
      La belle époque, où la vie me porte et où tout va bien, me manque
      Vivre c'est prendre le risque de se planter tout le temps
      On se trompe souvent même
      Il n'y a pas de surhomme
      Je l'ai compris à mes dépends …
      Papa pour moi était superman
      Jusqu'à ce que je le perde
      C'était hier
      Il y a dix ans
      Le monde s'écroule
      Je ne suis plus que révolte et rancœur
      J'éprouve même des difficultés de dire papa pour les parents des autres
      Demain me fait peur rien que d'y penser
      Moi qui n'ai jamais manqué de rien
      Un toit, des études, des jouets, des poupées, Barbie et Ken, un véhicule pour mes déplacements, des voyages pendant les vacances, de l'argent de poche, beaucoup d'amour, une famille
      Mon père n'est que fonctionnaire de l'état et pas autre chose …
      Mon enfance se souvient de St Nicolas et du père Noël
      Enfance congolaise, pourtant heureuse
      Il nous transmet nos valeurs familiales
      Aimer ou s'aimer n'étant pas une faiblesse dans la famille
      Le jour où c'est arrivé je suis à la maison avec mon frère qui vient juste avant moi
      On est six enfants et je suis cadette
      Je fais à bouffer : poisson salé, riz et feuilles de manioc
      Mon frère m'appelle de manière assez inhabituelle
      Je suis dans la cuisine et lui au salon
      Mon envie est de lui dire que je n'aime pas cette façon de beugler mon nom
      Tiens ! Un oncle est là qui me demande de m'asseoir
      Pour qui il se prend de me faire asseoir dans " mon " salon …
      Mon frangin ne me regarde pas et je ne comprends rien à rien
      Le tonton déclame son poème : " Je suis venu vous annoncer que votre père n'est plus depuis 11 h ce matin et blablabla "
      Il est midi passé de trois quarts d'heure
      Mon frère ne me regarde toujours pas
      Pas dans les yeux en tout cas
      Je choisis alors de ne pas croire au poème
      D'autant que mon frère refuse de croiser mon regard
      Je retourne donc tranquillement dans la cuisine mettre le riz dans l'eau bouillante et vérifier la sauce qui accompagne le poisson salé
      Et puis comme dans un rêve, j'entends au loin les pleurs de ma mère
      Elle est dans la rue, accompagnée des autres mama du quartier
      C'est là que je réalise
      Je ne sais plus qui a surveillé et descendu la bouffe du réchaud
      Encore moins qui a tout mangé
      Je m'en fous sur le moment, ce n'est pas le plus important
      Aujourd'hui par contre j'aimerais bien savoir, puisque ma sauce était top…
      Je vais dans ma chambre, j'enlève ma robe que j'ai détestée après au point de la jeter, je mets un pagne, je récupère les clés de la maison
      Comme une automate
      La maison se remplit des oncles et tantes et cousins et neveux
      Ça crie, ça hurle, ça pleure
      Et ce n'est même pas le mort qu'on pleure
      C'est de faim et de cupidité
      Ils se toisent, se disputent, se critiquent tour à tour
      Pour la bouffe, pour ce qu'il a laissé
      Ses biens
      Mais pas ses responsabilités
      Ni ses enfants
      Dont le souhait est d'avoir la paix
      Que nos envahisseurs, oncles, tantes et progéniture, s'en aillent
      Qu'ils nous laissent nous habituer à ce vide tout nouveau dans nos vies
      J'ai perdu la foi en même temps que mon père
      Mes frères tout contrôle
      Ma sœur toute confiance
      Ma mère toute sérénité
      Je ne crois plus en rien, ni en la vie ni en la nature
      Encore moins en Dieu que j'accuse de tout
      Mon frère aîné de Belgique a pris un mois pour être présent au deuil
      C'est désormais lui le chef de famille qu'on lui répète incessamment
      Le jour de l'enterrement, panique à bord !
      - Donnez-moi les clés de la maison, exige un oncle
      - Votre seule vraie famille c'est nous, dit une tante, votre mère peut partir si elle désire, se remarier même, elle ne compte plus elle
      - C'est vous les héritiers de votre père vous savez ?
      Un autre tonton ne demande lui qu'une voiture et une maison au nom de sa filiation
      Sentinelle à Kinshasa, il n'a jamais conduit que vache et vélo et encore, c'était au village
      Les jeunes du quartier eux n'attendent qu'un mot des " héritiers "
      Pour se jeter sur " la seule vraie famille " et lui faire sa fête
      Moi plus rien ne m'étonne !
      Je suis congestionnée, amaigrie, déteinte
      Sans voix, sans réaction
      Sans père …
     

7. (commérages)

      Elle parle toujours en gesticulant la fille
      C'est une grosse et grande
      Pas belle du tout
      Surtout de l'intérieur
      Kapi, ma belle-sœur, est copine à sa sœur
      Elle et mon frère vont se marier bientôt
      Tu vas entrer dans cette famille que lui demandent la grosse et sa sœur
      Kapi n'habite pas dans le quartier, elle vient d'ailleurs
      Le quartier a horreur de ça
      Que des gens d'ailleurs lui prennent ses femmes et ses filles
      Ses hommes et ses garçons
      C'est une famille compliquée lui dit la grosse grande et pas belle du tout
      Toujours en gesticulant
      Leur papa est mort ça fait dix ans
      Tu sais de quoi ?
      Il avait le sida …
      Et je me dis que la maman est réellement croyante
      Elle a le virus, enfin elle l'avait
      Son Dieu l'a guérie, elle prie beaucoup
      Ce n'est pas le cas de sa fille, ta belle-sœur …
      C'est de moi qu'il s'agit …
      C'est une pétasse tu sais ! Tout le quartier est au courant
      Des véhicules la déposent souvent chez elle après minuit ou viennent la chercher le matin
      Une différente à chaque fois
      Toujours immatriculées " CD "
      On veut nous faire croire qu'elle est journaliste
      Mais les journalistes on les connaît tous, ils passent à la télévision
      Elle, on ne la voit nulle part
      A part dans les rues en ville toujours accompagnée de mundele
      Elle n'a pas de bureau
      Elle voyage beaucoup
      Une pétasse je te dis
      C'est ça ta nouvelle famille !
      Une fois ma mère l'a vue sur la grande avenue, vers 2 h du matin
      C'est la grosse qui parle toujours
      Sa sœur reste silencieuse tout d'un coup
      Et moi je me demande ce que pouvait bien faire leur mère dans la rue à deux heures du mat …
      Moi c'est normal, je suis une pétasse
      Leur grand frère, celui avant ton gars, est un bon à rien, c'est toujours la fille qui cause
      Il fume, il boit …
      Plus les sept péchés capitaux
      Elle le dit, les tentacules qui lui servent de bras en l'air, comme pour prendre le ciel à témoin
      Elle est vraiment moche cette fille
      Grosse grande et pas belle du tout
      Surtout de l'intérieur
      Et même ton gars, continue la fille aux tentacules
      Ce n'est pas pour être méchante
      Elle l'est pourtant et depuis sa naissance, ce n'est plus un secret
      Ton gars ne sait pas s'habiller !
      Il est bien, juste pour être présenté aux gens : il parle bien, s'exprime en bon français, sait mettre les gens à l'aise, il est cool
      Mais il s'habille mal et n'a pas de sous
      C'est vrai regardes-toi, tu ne portes aucun bijou qu'il t'aurait offert
      Tu mets les mêmes fringues alors que ça fait douze mois que vous êtes fiancés
      Pas de changements, pas de nouveautés
      Rien !
      Et v'lan, même sa sœur ne l'a pas vue partir
      Kapi l'a giflée …
     

8. (cabine téléphonique)

      J'accompagne Kabibi vers la grande avenue
      Dans une de ces cabines pas cher surtout pour appeler à l'étranger
      Tout le quartier y est présent, ma parole !
      La jeune mariée du n° 66
      La grosse grande pas belle du tout et son ombre : sa sœur
      La bonne femme
      Le vieux
      Kabibi doit appeler son gars
      Je comprends mieux pourquoi ici et pas ailleurs …
      Chéri, tu sais maman vient de piquer une crise, on est à l'hôpital
      Je vais devoir rester 3 jours ici, acheter ses médicaments et veiller à sa bouffe
      Tu veux passer ? C'est inutile, je serais rentrée dans pas longtemps tu sais !
      Je t'aime aussi …
      Une dame attendait après elle pour un appel en Belgique
      Sûrement le père de l'enfant qui l'accompagne
      Le petit, très timidement, demande des jouets et puis aussi un nouveau cartable pour l'année scolaire prochaine et puis des cahiers et des livres, plein de choses
      Kabibi reprend la main
      Elle compose un deuxième numéro
      Oui mon lapin, je suis à la maison je m'ennuies
      Ça tient toujours ce soir ? J'ai envie de danser
      Ok, je t'attends vers 22 h ce soir
      Un troisième appel
      Dis poussin, demain soir ce ne serait pas mieux ? Y a mes neveux à la maison pour le week-end et je ne peux me dégager que demain mais uniquement pour toi, ils repartent lundi …
      Bien sûr qu'il y a des boites qui fonctionnent le dimanche
      On se dit à demain alors ?
      Oui, moi aussi …
      Tu ne t'es pas casée avec ton gars déjà, je lui demande
      Si, pourquoi ?
      Lapin, poussin, c'est qui tous ces animaux alors ?
      Cherche pas, j'ai envie de danser …
      Oui mais ça ne s'explique pas, tu as un gars avec qui tu peux le faire
      Le gars de la cabine s'en mêle
      Ta copine a raison, pourquoi vous êtes comme ça vous les femmes ? Ton gars s'occupe bien de toi y a qu'à te regarder, alors pourquoi tu vas ailleurs ?
      Des copains à lui en rajoutent
      Franchement c'est moche, je parie que ta mère n'est pas plus malade que moi et tu n'as pas de neveux qui t'attendent, c'est juste le dispatching du week-end c'est ça ?
      De quoi je me mêle ?
      C'est une Kabibi en fureur qui leur demande à tous
      Je fais ce que je veux de mes fesses, ça vous va ?
      Et pour être bien entendue du morceau du quartier présent
      Faut bien que je vous donne de la matière pour vos commérages !
      Mais toi petite, tu ne fais pas comme moi, toujours, compris ?
      J'ai de la force pour cogner tu te rappelles ? Elle me dit
      Tout le monde se tait, l'insolence de Kabibi étant réputée dans tout Kin !
      Et puis à force de " rester branchée "
      Elle les connaît tous, leur vie, leurs manies, leurs combines, leurs " amours clandestins ", leurs maisons, leur salaire et jusqu'à leurs dessous, d'où leur silence
      La jeune mariée du 66 par exemple, c'est le monsieur du 78 qu'elle est venue appeler
      La fille aux tentacules, son gars, elle en a un, mon Dieu
      La bonne femme, elle, a rdv là avec un colonel tous les samedis 16 h
      Seul le vieux du quartier trouve grâce à ses yeux
      Le papi est là pour appeler son fils aux Etats-Unis et rien d'autre
      Tout le monde attend notre départ pour commenter derrière notre dos
      Sauf qu'on n'est pas pressé
      La cabine, on y est, on y reste !
      Le vieux a toujours été sympa, on va lui tenir compagnie en attendant son tour
      Je le soupçonne d'avoir eu une histoire avec Kabibi
      A qui je pose la question
      Elle se contente d'un clin d'œil et d'un sourire
      Sacrée Kabibi …
     

9. (ambassades)

      Ils pensent qu'on a tous envie de fiche le camp d'ici
      Ma foi, ils n'ont pas tort !
      On a beau, quand la France joue, ne pas la supporter
      Sous prétexte que là-bas on pense que " ce n'est pas vraiment l'équipe de France " …
      Quand on rêve de partir
      C'est la première destination
      Et la file à l'ambassade va jusqu'au Memling
      On a beau penser ce qu'on pense des " noko "
      Pour la Belgique, on y est dès 5h du mat parce que ça ouvre à 6h30 et que ça ferme aussitôt
      Bienheureux êtes-vous si vous êtes dedans !
      Hollande, Allemagne, Grande-Bretagne
      Les demandeurs de visa y arrivent la veille au soir pour y réserver leur place
      Dans une espèce d'ordre tacite
      Puis vont dormir vers le Grand Hôtel à cause des gardes qu'il y a le long du fleuve
      Faut dire que ce coin est " stratégique " d'après les militaires
      La preuve ? Pour voir le fleuve, c'est à Kinkole qu'il faut aller, à 30 Kms du centre-ville
      Pourtant il est là, juste à coté…
      Je suis en France mais je n'y vais pas
      Je dois en fait retirer un formulaire de demande de visa pour le Sénégal et le Burkina
      La file me fatigue
      Tout le monde debout, à la queue leu leu
      Je ne vais pourtant pas en France moi, personne pour me céder sa place ?
      La queue " tantine " !
      Que ce soit pour le Sénégal, la France ou le paradis
      Même pour un simple renseignement
      Tout le monde à la queue leu leu
      Pendant une heure, des fois trois heures d'affilée, personne ne laissant passer personne
      Ce n'est pas une vie !
      Les retraits de visa c'est à 16h30 précises
      Je n'ai plus que cinq minutes pour arriver à temps
      Sur le boulevard, on me retient : un mec !
      Mademoiselle SVP, on vous appelle dans la voiture …
      Je suis assez pressée, je lui dis, on m'attend
      SVP ! Il insiste
      Bon
      Et là, mazette, la bagnole est celle d'une femme
      Contre la portière de sa voiture et au téléphone, elle me fait signe d'attendre
      C'est la première fois que je me fais siffler par une dame plus âgée
      J'ai un peu peur de ce qu'elle va me dire
      Ça circule déjà " cette affaire " chez les jeunettes
      A Kinshasa de plus en plus les femmes aiment les femmes
      Ça y est, elle a fini de causer
      Excuses-moi ma chérie, bakangi yo suki kitoko makasi naluli yo, ce sont vraiment de belles tresses me dit la dame de sa grosse bagnole
      Mais encore ? Non, rien d'autre
      Ouf, je me sens mieux …
      Pourtant je l'ai senti dans son regard
      Je lui file le numéro de ma tresseuse pour faire vite et détale à la quatrième vitesse piétonne
      Est-ce que j'ai rêvé ou bien m'a-t-elle vraiment caressée la joue et la nuque en me passant la main dans les cheveux ?
      Je me fais des idées …
      Comme sur la ponctualité dans les ambassades …
     

10. (élections)

      Je veux voter
      Ça fait dix ans que je peux mais je ne l'ai jamais fait
      Jamais eu d'élections
      Pourtant c'est la meilleure façon de vivre mon âge
      J'ai l'impression d'avoir pris un coup de vieux même si je ne paie pas de loyer mensuel, pas d'impôts ni de taxes
      Je vis dans la maison de mon père, avec ma mère et mon frère
      Avec mon frangin, je paie les factures d'électricité et d'eau, je fais les provisions
      Je paie seule ma consommation téléphonique
      Tous mes déplacements
      Toutes mes fringues
      J'ai été obligée de grandir très vite
      Le pays ne s'en rend pas compte ? C'est normal, il ne m'a jamais laissée voter
      Je rêve de changer le monde par ce geste
      Un petit papier dans l'urne
      Je connais la procédure par cœur, je l'ai vue faire à la télévision
      Ça fait dix ans que je m'imagine faire pareil
      J'aurais au moins l'impression de laisser des traces de mon passage sur terre puisque c'est faire plus que venir au monde, s'habiller, manger, mouver, mourir
      Je veux pouvoir choisir librement
      Et ça tous ceux qui ont la majorité devraient se le permettre en même temps que moi
      Ce serait une façon de penser à autre chose qu'a ce qu'on va bien pouvoir se mettre sous la dent et sur le corps
      Le " bouc émissaire responsable " c'est le pays
      Je veux voter
      Ça fait dix ans que je peux mais je ne l'ai jamais fait
      Jamais eu d'élections
      On n'a que des devoirs et pas de droits
      Ce ne sont même pas des " devoirs patriotiques " en plus
      Chaque fois que le drapeau est monté ou descendu dans un camp ou dans une rue ou dans une manifestation dont je ne connais ni les tenants ni les aboutissants, il faut que je m'arrêtes
      Juste parce que je suis dans les parages
      Quand je croise des shégués en ville, les plus grands sont les plus menaçants, je dois leur donner des sous pour qu'ils ne me volent pas
      Si un " chargeur " m'attrape un taxi aux heures de pointe, je lui dois 100 FC pour la peine
      Je dois avoir un " ordre de mission " pour l'aéroport ou le beach même quand je vais en vacances
      Ou une " autorisation de sortie" pour voyager, pourtant je suis free-lance
      Il me faut également un carnet de santé made in les postes de frontières, pas ceux d'un hôpital
      Je dois chaque fois payer une course de taxi double si je suis pressée
      Parce qu'ici le client n'est jamais roi
      Et que le taxi préfère garder sa direction même quand la moitié de la ville n'y va pas
      Toutes les fois qu'un des cortèges présidentiels se déplace, il faut éviter rues et trottoirs
      Si c'est les quatre, c'est mieux de rester chez soi !
      Ça conduit comme ça gouverne
      Trop vite et sans tenir compte des multiples nids de poule sur ces routes déjà très abîmées
      Il parait que ce ne sont pas les mêmes conducteurs, ceux des cortèges et ceux du pays
      Ça devrait nous rassurer ?
      J'en ai marre
      Je veux voter
      Ça fait dix ans que je peux mais je ne l'ai jamais fait
      Jamais eu d'élections

Bibish Mumbu Marie Louise

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