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Jeudi 10 mai 2001 Vendredi 11 mai Samedi 12 et dimanche 13 mai lundi 14 mai mardi 15 mai Mercredi 16 mai jeudi 17 mai vendredi 18 mai Samedi 19 mai
L'avalanche, ce n'est pas l'Afrique, c'est l'Asie ! Japon, Chine, Taïwan, Malaisie etc. Cela commençait ce matin avec "Distance" du Japonais Kore-Eda Hirokazu. Plusieurs années après qu'une secte ait empoisonné l'eau de Tokyo, tuant des dizaines de personnes et en blessant des centaines, des membres des familles des coupables ont pris l'habitude de se retrouver au lac reculé où fut commis l'attentat, comme pour un acte de repentance et de deuil. Mais on leur vole leur voiture et les voilà coincés à devoir passer la nuit avec un cinquième laron qui, lui, faisait partie de la secte.En voyant un tel film, et puisque le grand problème actuel des cinémas d'Afrique est là, je me demande toujours pourquoi le cinéma asiatique arrive à toucher si fortement le public cinéphile occidental. Ce qui me frappe dans "Distance", c'est la place laissée à la méditation à travers un rythme où le réalisateur laisse à l'image le temps de parler d'elle-même. Le film s'écoule lentement mais la tension est permanente : on pense tout le temps qu'il va se passer quelque chose. Et il se passe beaucoup de choses mais pas à l'écran : dans les non-dits, dans les interrogations, les questions sans réponses, les pudeurs, etc. si bien qu'un véritable suspense se met en place : cette tension terrible que vivent les hommes et les femmes va-t-elle éclater ? Elle ne le fait que très rarement, car on sent bien que le film nous pousse à une recherche de sens et que ce ne sont pas les personnages qui nous livrerons les clefs de la réflexion.
L'image soutient cette tension et n'est en cela jamais esthétisante, toujours signifiante. Même le plan d'un lac au petit matin tendra entièrement vers le soutien de l'ambiance et de l'interrogation. Les personnages ne sont pas plus stéréotypés : ils restent contradictoires et fondamentalement énigmatiques. Leur humanité apparaît non par affirmation mais en filmant la banalité des rapports et des situations : chacun essaye d'échapper au quotidien terrible de la normalité et chaque bribe d'effort en ce sens émeut profondément.A quoi s'ajoute un sens inné des détails signifiants : des mains poisseuses de sucre résumeront une situation de vie, une fleur évoquera la mémoire d'une vie etc.
Chez Sandrine Veysset (Y a-t-il de la neige à Noël, Victor), dont le très beau et grave troisième film "Martha. Martha" vient d'ouvrir la Quinzaine des réalisateurs, la démarche est proche bien que le résultat diffère totalement. Même attention construite pour les détails de personnages qui ne se disent pas, où tout est épidermique. Même attention viscérale de la réalisatrice pour ses acteurs si bien que le film consiste davantage à les placer en situation et à capter ce qu'ils sont plutôt qu'à les organiser dans une fiction. Cela donne là aussi une grande dose d'humanité, d'autant plus que cela marche très bien avec l'enfant du film. Mais alors que dans "Distance", la situation est exceptionnelle et permet l'échange (ou le peu d'échange mais le maximum de tension) entre les personnages, chez Veysset, c'est le quotidien à l'état pur, l'analyse du vécu d'un petit ménage avec enfant, pourtant bien banal mais qui ne fonctionne pas, le pourquoi en chacun.Deux grands films, du beau cinéma, de belles leçons d'humanité.
Après cela, le dernier film de l'Iranien Mohsen Makhmalbaf apparaît comme une étonnante et contradictoire tentative de capter l'ambiguïté humanitaire. Une Afghane vivant au Canada doit se rendre d'urgence à Kandahar car sa sœur menace de se suicider à l'éclipse. Elle enregistre sur son dictaphone des messages de vie. Mais comment trouver l'espoir sur la route de Kandahar, lorsque les femmes sont voilées jusqu'aux chevilles, que les enfants perdent leurs jambes sur des poupées piégées, que la violence est omniprésente dans un monde en folie ? Makhmalbaf a le mérite de déconstruire les bons vieux mythes de l'humanitaire, montrant à quel point chacun s'en accommode pour tirer son épingle du jeu. Mais il ose des sortes de walkyries d'handicapés qui font frémir. On est pas loin d'Apocalypse now qui sera projeté demain matin. L'esthétique des images répond à l'anecdote et cette antenne de la croix rouge en plein désert qui distribue des jambes aux éclopés des mines antipersonnels en devient parfaitement surréaliste : l'émotion recherchée n'est pas de l'apitoiement mais une sorte de connivence humoristique.
Le soir est doux sur Cannes, lorsque tout le monde s'est égayé dans les restos et les cafés et que la masse des curieux guettent les stars. La salle de presse se vide peu à peu : chacun a téléphoné ou mailé son article, son idée sur ces films vus ensemble dans des salles surchargées. A coté de moi, un Asiatique tape des idéogrammes sur son portable, un Italien discute vivement avec son rédac chef, un Américain négocie encore quelques lignes. Cannes reste un incroyable mélange pour une grande leçon de cinéma.
Le film cite les chiffres car les chiffres sont éloquents : sur 22 millions d'Ougandais, deux millions sont morts du sida, deux autres millions sont séropositifs et 1,6 million d'enfants ont perdu au moins un de leurs deux parents du sida. Venant s'ajouter aux autres, cela fait près de deux millions d'orphelins en 2002. C'est sur cette situation et l'action des femmes que Kiarostami vient filmer. J'allais dire enquêter. Ce serait exagéré, car on sent bien que le problème n'est pas seulement dans les chiffres mais dans la façon d'appréhender cette dure réalité.
Et d'entrée, la recherche de la bonne distance par l'implication et la clarté du regard. On voit Kiarostami arriver à l'aéroport, plan sur les valises, plan sur le chauffeur qui les conduit à l'hôtel. Et lorsqu'il est clair que la conversation sera difficile, une demande : mettre une cassette de musique ougandaise. Ce sera la clef du film : la musique, la danse offriront l'alternative au regard misérabiliste que le cinéaste veut éviter à tout prix. Car il ne connaît pas l'Afrique et ne peut qu'offrir un regard parfaitement extérieur. Le film n'hésitera ainsi pas à nous infliger le regard découverte sur un marché, la caméra baladeuse en pêche d'anecdotes dans les échoppes, dans le creu des ruelles ou dans les visages rieurs des enfants. Mais la magie de plusieurs caméras vidéo permet l'implication : Kiarostami est filmé par Seifollah Samadian en situation et n'hésite pas à l'appeler à un moment où il sent "un sujet", en l'occurrence une maison presque en ruines où vivent des familles d'instituteurs.
Il filme en vidéo comme le ferait celui qui découvre un nouveau jouet, notant qu'il ne pourra plus revenir au 35 mm avec ses lourdes équipes et ses contraintes : il ballade sa caméra d'un sujet à l'autre, zoome plus que de raison, cadre de façon un peu fantoche, improvise en somme et le revendique : "Au début, on ne croyait pas que ces notes imagées puissent suffire à faire un film. Mais c'est quasiment ce qui s'est passé." Et d'ajouter : "J'ai toujours cru que "l'esquisse" contenait quelque chose de plus que le produit final."
Pas si mal, l'esquisse. Parce qu'elle nous montre que les femmes s'organisent en tontines et versent 3% à un fond d'urgence en cas de décès. Parce qu'elle nous montre une femme de 71 ans à qui le sida a pris ses onze enfants et qui en prend 35 chez elle pour les élever ! Parce qu'elle nous montre comment, sous la pression de l'église, les publicités pour les capotes "Life Guard" sont masquées de noir, la hiérarchie catholique ne supportant pas tout ce qui aurait une allure de planning familial et étant persuadée qu'il s'agit d'une incitation à la débauche.
Sa caméra est là pour témoigner, alors il témoigne et ne nous épargne pas les images des enfants malades à l'hôpital et puis il n'en peut plus et pour montrer les adultes, ce ne seront plus que des photos, des arrêts sur image. L'anecdotique a l'allure de drame et il ne recule pas devant le difficile empaquettage dans un carton et des tissus du corps d'un enfant mort qui sera ramené sur le porte-bagages d'une bicyclette.
Lorsqu'une bonne centaine d'enfants aux t-shirts jaunes claquent des mains en chantant, Kiarostami au beau milieu les fait claquer des mains en l'air. Et eux de s'exécuter, bien sûr. Et je retrouve ce qui m'avait éberlué en regardant "Et la vie continue" : ce film qui paraissait pris sur le vif, quelques jours après le tremblement de terre qui avait fait 50 000 morts en Iran, a en fait été tourné six mois après. Ce mélange de construction et de documentaire montre l'étoffe d'un cinéaste qui ne confond jamais regard cinéma et réalité, et n'hésite pas à organiser le sujet pour concourir à ce qu'il veut exprimer. Mais qui ne s'en cache pas !
Un bel exemple en est un passage du film qui est sans doute le plus long écran noir de l'histoire du cinéma : à minuit, même dans l'hôtel, extinction des feux : l'électricité est coupée. Et voilà nos deux hommes à essayer de retrouver leur chambre dans le noir absolu. Le son remplace la lumière mais le message est clair : il y a ici une obscurité terrible qui demanderait davantage de lumière. Kiarostami insiste dans sa conférence de presse sur le fait que c'est en contraste avec l'obscurité qu'on comprend la valeur de la lumière et qu'il s'était déjà demandé dans son film précédent comment montrer l'obscurité. Et c'est bien ce qu'il fait ici : le long plan séquence a été retravaillé, on en enlève des bouts, on en rajoute d'autres.
Ce qui nous ramène à la question du regard : Kiarostami pose le sien sans fard, ne revendiquant pas une connaissance qu'il n'a pas, découvrant d'un oeil neuf et extérieur ce qui lui est donné de rencontrer. Il en assume l'ambiguïté, saisissant bien ce que cela nécessite de respect. Et c'est sans doute la principale qualité du film.
Il disait dans sa conférence de presse avoir pensé jusque là "que les cinéastes faisaient mieux sur leur propre terrain comme les footballeurs réussissent mieux sur leur propre terrain". Mais d'ajouter aussitôt : "plus un sujet est humain, plus il est universel et la différence s'estompe : dans "Et la vie continue", ce sont les mêmes sourires d'enfants."
Et lorsqu'il rencontre un couple d'Autrichiens qui adopte un petit orphelin ougandais, il est conscient de l'ambiguïté de l'entreprise et de l'incertitude quant à l'avenir de cet enfant déplacé mais il utilise cette fin ouverte comme solution provisoire pour l'enfant (qui porte un T-shirt ABC) autant que pour le film.
A 17 ans, Fatma a été violée par un cousin. Elle est en reste cassée mais n'en parle à personne. Poursuivant ses études, elle rêve d'être libre et rencontre Aziz. Elle l'aime, ils se marient et elle est prête à tout pour conserver cette union, sauf à perpétuer l'hypocrisie ambiante...Fatma est à la limite de la fiction tant sa volonté est de témoigner de la condition de la femme tunisienne. Un regard d'homme qui se donne les moyens de respecter son sujet. Epurant au maximum tant l'image que le traitement, Khaled Ghorbal permet à ses personnages, Fatma mais aussi les autres femmes qu'elle côtoie, une intériorité qui en dit long. Cette simplicité révèle une touchante sincérité. Les dialogues sont réduits au minimum, laissant aux regards, aux silences, aux visages le soin d'exprimer le ressenti. Ils n'en prennent alors que davantage de force elliptique : - Tu me tues ?- Non, encore mieux : je vais ameuter tout le village !"Si le film se permet plans fixes et lenteur, c'est que la liberté intérieure est un travail sur soi et demande du temps. Lorsque Fatma dévoile à son mari ce qu'elle sait pouvoir remettre en cause leur union, c'est là aussi le résultat du travail du temps, de la détermination de ne pas céder à l'hypochrisie ambiante. Elle peut alors défaire ses cheveux en quittant le domicile familial, car la parole est affaire de liberté.Interrogée à la conférence de presse si elle était étonnée d'être à Cannes, l'actrice principale qui incarne Fatma, Awatef Jendoubi, déclara que pour elle, il était évident que le film y serait, qu'il devait y être. Sa réflexion fut accueillie avec rires et applaudissements. Cela n'empêcha pas l'ovation qu'elle reçu à la fin de la projection dans la salle comble de la Quinzaine des réalisateurs de leur arracher des larmes aux yeux.
Journal intimiste de la crise d'un couple avec enfants, centré sur le personnage de l'homme, joué par Zeka Laplaine lui-même, le film est une touchante introspection, sensiblement tournée et explorant de façon nouvelle les relations hommes-femmes (cf notre article dans le dossier Masculin-féminin - critique et transcription de l'entretien à suivre).
Inauguration ce soir de l'Agora Lumières, programmation de film africains et africains-américains proposée par Marc Nikaïtar, infatigable animateur de l'Afrique à Cannes. Avec un événement à la clef : la présence du Révérend Jesse Jackson, figure de proue du mouvement noir aux Etats-Unis et qui fut deux fois candidat à la présidence américaine. Marc lui avait envoyé un fax, à tout hasard, et il est venu !
Ambiance américaine assurée : on se tape dans le dos et on applaudit à la moindre occasion, on tire des révérences appuyées au Révérend... mais sa présence ne vient-elle pas à point pour attirer quelques lumières sur cette programmation très parallèle et dont la publicité est difficile.
Le Révérend venait donc visioner "The Country Preacher", le documentaire fait sur lui par Eric L. Williams qui l'a accompagné durant un an dans tous ses déplacements (Sierra Leone, prisons, commémoration du meurtre de Martin Luther King etc). Quelques documents montrent également des passages forts de son parcours, comme son arrestation . Un style très docu américain avec force effets du style superpositions d'images ou fondus enchaînés et un commentaire omniprésent, mais un maximum d'informations sur le combat d'un fin politique pour tout ce qui concourre à son slogan réaffirmé en toutes occasions : "Keep hope alive" (gardez l'espoir vivant !).
Et le Révérend d'accepter de prendre le devant de la scène et de dire quelques mots avant de répondre aux questions. Ce qu'il a à dire ? Qu'il y a pas mal d'apartheid à Cannes : tant de minorités, de peuples en sont exclus. Vu la faible représentativité des cinémas d'Afrique, on ne lui donnera pas tort.
La sélection ACID présentait ce soir un film du franco-sénégalais Alain Gomis : "L'Afrance". El Hadj fait des études en France et tout se passe assez bien mais il arrive six jours trop tard pour renouveler ses papiers. Il est aussitôt arrêté et bascule soudainement dans l'exclusion et les traitements réservés aux rebus. Lui qui avait construit sa solidité sur les paroles de Lumumba, Sekou Touré, les héros de la décolonisation, est complètement déstabilisé, ce qui le mènera au bord du suicide, comme le Samba Diallo de "L'Aventure ambiguë" de Cheik Hamidou Kane. Cette profonde et douloureuse déconstruction en forme de quête identitaire qui le conduira à renier ses valeurs débouchera finalement sur un renouveau."Chez moi, c'est là où j'ai les deux pieds", dira une femme du foyer d'immigrés. Pas si sûr : El Hadj aura besoin de temps et de rebondissements pour savoir où il doit aller.
La grande qualité de "l'Afrance" est sa simplicité, son humanité. Sans doute les éléments didactiques et les phrases appuyées sont-ils un peu trop présents, même si l'on comprend que ce sont les certitudes qu'El Hadj devra remettre en cause. La caméra se rapproche des corps pour en saisir l'intimité et c'est dans cette sincérité que le film trouve sa grâce. On ressent le déchirement d'El Hadj qui voit se déliter son image de lui-même, en venant à faire des choses qu'il n'aurait jamais imaginé. Et son itinéraire est symptomatique d'une démarche aujourd'hui davantage partagée de remise en cause de ce que transmettent les pères, géniteurs autant que figures fondatrices. C'est dans cette tension - et non en proposant des solutions toutes faites - qu'il trouve sa belle intensité et toucha une salle qui participa activement au débat.
Entretien avec Alain Gomis à suivre
Autres rencontres dont les transcriptions seront en ligne : Michel Crépeau, sur l'action de l'Agence de la Francophonie en matière d'aide à la diffusion des films du Sud (un sujet brûlant sur lequel nous aurons l'occasion de venir avec des entretiens avec des exploitants de salles en Afrique), Mimi Diallo, l'acrice principale de la série Khady Jolie, une série télévisée d'Idrissa Ouedraogo qui rencontre un succès d'enfer en Afrique et est également passée sur la chaîne câble/satellite Comédie, mais également productrice, Nabil Ayouch, dont le film "Ali Zaoua" a emporté le grand prix du Fespaco 2001, Mahamat Saleh Haroun, l'auteur de "Bye bye Africa", primé à Venise et dont la sortie en salle est sans cesse reportée mais attendue avec impatience, Camille Mouyeke, dont le film Voyage à Ouaga fut un éclat de rire au Fespaco, Jean Odoutan dont le troisième long métrage (en trois ans !), "Mama Aloko", sort le 29 août sur les écrans français.Bref, Cannes permet de remplir son panier, de le compléter après le Fespaco, pour que la plupart des réalisateurs aient la parole sur leur film.
Le cocktail organisé par la Francophonie réunissait tout ce petit monde, petite famille engagée qui, sans les paillettes et les sunlights, oeuvre à produire des images pour l'Afrique et à leur assurer une visibilité. Produire, c'est déjà dur, mais diffuser et faire connaître l'est encore plus : avec son avalanche de films dont se dégagent quand même un nombre impressionnant de bons produits, Cannes montre que l'industrie du cinéma est à l'image du monde qui l'entoure et la nourrit, une concurrence exacerbée où la marge géographique tente de conquérir une place bien fragile.
Structuré en séquences annoncées par des encarts aux titres de roman, le film s'attaque à une certaine vision rassurante de l'Afrique du Sud. "Merde à l'harmonie raciale", dira-t-on à Monsieur Nation Arc-en-ciel. La question des frontières traverse tout le film : "Si tu veux savoir, il faut vivre comme nous", lui dira la belle Grace : dans la nouvelle société sud-africaine, le nouveau Noir middle-class branché est tout aussi effrayé par la minorité noire pauvre que le sont ses équivalents blancs. Les gangsters du ghetto ne croient pas aux réformes du gouvernement et vivent dans le risque et la violence.
C'est ce monde qu'a voulu capter "Hijack Stories". Schmitz joue sur la fascination exercée par ce milieu, orchestre de savoureuses séances de vols de voiture et de poursuites, mais ne tombe jamais dans la facilité. Ce n'est pas sa moindre qualité.
Ovation ce soir à la Quinzaine des Réalisateurs pour le "Bintou" de Régina Fanta Nacro, qui avait déjà obtenu le prix du court métrage au Fespaco. Il est clair que le film frappe juste : la détermination de cette femme pour gagner de quoi scolariser sa fille touche. L'humour des dialogues et des moyens auxquels elle recourt évite toute compassion déplacée et développe au contraire avec le combat de cette femme une connivence qui prépare la solidarité.
L'entretien à suivre avec la réalisatrice montre à quel point le film profite de l'effervescence cinématographique du Burkina, notamment au niveau d'acteurs qui ont l'habitude de travailler ensemble.
Le fait qu'il soit issu d'une coproduction africaine est également à signaler, tant le fait est rare : la série Mama Africa, dont Bintou est le premier d'une série de six courts métrages réalisés par des réalisatrices de différents pays africains, est coproduit par l'Afrique du Sud (Zimmedia) sur un financement M-Net.
La vieille interrogation de la nature humaine trouve son actualité dans les drames modernes et le vide spirituel.
L'idée de Marc Nikaïtar de développer une programmation parallèle "Agora Lumières" qui serve de vitrine aux cinémas d'Afrique à Cannes est à la fois excellente et courageuse : il est clair qu'il faudra des années avant qu'elle ne soit bien identifiée par les festivaliers et le public. Le cinéma Star ne se remplit pas facilement face à l'énormité de la proposition filmique cannoise. Mais l'idée est bonne car elle est d'avenir. Même si l'Agora ne devient pas la Quinzaine des Réalisateurs, elle peut obtenir d'intéressants résultats à terme.
Il faudrait par contre que la sélection qu'elle présente soigne la qualité nécessaire à l'exercice. Les deux premiers films indépendants présentés après "The Country Preacher" sur Jesse Jackson (cf)n'ayant rien à voir avec les films de cinéma présentés ensuite, brouillaient l'image de cette première programmation.
"Virgin again", de Francisco Newman (USA), porte sur la relation d'une femme trompée et adultérine avec la religion. Interprétée de façon un peu hystérique par Alison Newman, la vidéo rappelle les exercices d'Actors Studio où l'improvisation prend une grande place. Quand même un peu juste pour être présenté à Cannes !
"Missing in Action" (Portés disparus), de Hugh Mitchell Bouvier (USA) constate que 27 millions d'enfants grandissent sans leur père aux Etats-Unis. C'est également le cas du réalisateur et de sa scénariste Kelly Hill. Ils s'impliquent dans le film composé de nombreux interviews et témoignages, selon le schéma bien connu du documentaire américain. Quand on sait que 80 % des prisonniers ont grandi sans leur père, on voit bien où se situe le problème...
La programmation continue avec Room to rent, Rage (entretien avec le réalisateur nigérian Newton Aduaka à suivre), Immatriculation temporaire (entretien avec Gahité Fofana dans les pages Fespaco), Voyage à Ouaga (interview à suivre) , Adanggaman (interview : Fespaco), Battu (interview : Fespaco), Sia le rêve du python (interview à suivre), dont nous avons déjà parlé dans le reportage Fespaco 2001.
Fatigue et excitation se font concurrence mais le temps passe incroyablement vite tant ces journées sont remplies : Cannes est déjà à préparer à plier bagages. Côté Afrique, encore la séance spéciale de Karmen Geï à la Quinzaine des Réalisateurs. Et le rideau ne tardera pas à tomber.
Et pourquoi donc cet "honneur" ? Au nom de quoi ? Pourquoi l'Afrique et pas d'autres continents ou pays ? L'Amérique latine n'était pas non plus présente à la sélection de la Quinzaine et on ne "lui" organise pas une séance spéciale ! Quant à l'Afrique, elle était bien présente puisque la Tunisie était représentée avec "Fatma" de Khaled Ghorbal et, dans les courts métrages, le Burkina Faso avec "Bintou" de Régina Fanta Nacro !
Et voilà le vieux rapport qui redébarque qui me rappelle Michel Brunet (qui s'occupait à l'époque du bureau du cinéma au ministère de la Coopération) me racontant que lorsqu'il avait proposé à Antenne 2 de programmer des films africains, on lui répondait : "On a déjà donné !"…
Où est le problème ? Il est complexe !
D'abord des institutions étatiques (Coopération, Affaires étrangères, Francophonie etc) qui agissent pour soutenir les cinémas d'Afrique et usent de leur poids pour faire pression sur les sélectionneurs et programmateurs. L'intention est louable mais le résultat est un rapport faussé ! C'est un peu comme les quotas : ils installent automatiquement un doute sur la qualité. Je ne vois pas au nom de quoi les films d'Afrique seraient privilégiés dans les sélections d'un festival mondial comme Cannes. Et la réaction de Gilles Jacob qui indiquait refuser dorénavant le paternalisme est tout à fait justifiée.
Pour moi, le problème est ailleurs. Car en voyant les films projetés cette année, je me suis dit que quelques films présentés au Fespaco étaient nettement supérieurs à ce qui nous était montré.
Il semble y avoir un malentendu sur la notion de modernité. Ce que disait Marin Karmitz à la conférence de presse d'Abbas Kiarostami me semble emblématique : il logeait la modernité dans des pays spécifiques (Iran, Asie etc). L'Afrique, elle, bien sûr, n'est pas moderne… Le milieu cinéphilique aime se faire étonner, se faire bousculer. Dès qu'un film a de l'esbroufe, ça marche. Cela peut être dans la thématique comme dans la forme. Quand c'est les deux, c'est encore mieux. Un film doit aller contre les normes ambiantes (être politiquement incorrect) et trouver la voie pour le dire. Mais de façon reconnaissable. C'est là que la norme (cinéphilique) revient par la petite porte…
Et pourtant… La modernité n'est-elle pas à chercher dans la conscience aiguë qu'ont les cinéastes des tensions contemporaines ? N'est-elle pas dans l'exploration de l'humain que ne cessent d'opérer les cinémas d'Afrique ? N'est-elle pas dans l'introspection que développent les nouvelles écritures qui apparaissent ?
C'est comme si un voile empêchait de saisir la modernité développée par les cinémas d'Afrique, un voile fait d'idées reçues, de vieux schémas, de préjugés où la vieille vision coloniale joue encore un rôle prépondérant.
C'est ce voile qu'il nous faut nous attacher à déconstruire. Les cinéastes, en produisant des films sans l'appui des guichets institutionnels et en progressant dans leur introspection dégagée des critères obligés d'africanité, feraient un grand pas vers l'autonomie dans la perception que peut avoir d'eux le milieu du cinéma. Les critiques et sélectionneurs, en ouvrant leur réflexion à la déconstruction des représentations imaginaires issues de l'histoire coloniale et en en interrogeant les persistances, réintégreraient les films d'Afrique dans le cinéma mondial, non par paternalisme mais en reconnaissant leurs modernité.
C'est un long travail où la réflexion sur l'africanité et le postcolonialisme tient une place centrale. Nous nous y attelons dans les dossiers d'Africultures et le ferons encore dans les prochains temps.
Pour introduire "Karmen Geï", Joe Gaye Ramaka n'a pas dit un mot : il a seulement laissé son actrice principale chanter sans traduction un texte en wolof, le ponctuant de quelques pas de rythmes avec le pied. Il offrait ainsi à une salle médusée une magnifique réponse à la question du rapport à l'Afrique : face aux projections, rester soi-même, inviter l'autre à l'exotisation, à la séduction pour simplement écouter et, sensations aidant, comprendre. Car "se poser la question, me disait un jour Flora Gomes (cinéaste de Guinée Bissau qui prépare d'ailleurs une comédie musicale), c'est déjà comprendre quelque chose".
Olivier Barlet

















