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05|12|2016analyse >
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Mayotte, l'archipel censuré Dénètem Touam Bona

La censure et l'autocensure à l'œuvre vues depuis un territoire : Mayotte, devenue département français, en dépit d'une vingtaine de résolutions de l'ONU (1), engendre un processus de déni que tous les protagonistes de l'histoire s'évertuent à maquiller. Mayotte efface tout ce qui la rattache à son histoire, non-française. Elle coupe le cordon qui la relie à la fratrie comorienne. Elle vit dans un basculement identitaire, fondé sur le rejet de l'héritage séculaire. Le semblable, le voisin, le cousin de l'île d'à côté, deviennent des étrangers, des migrants, des clandestins. Récemment, sur Expat.com, pouvait se lire ce commentaire : "L'idée qu'un peuple refuse son indépendance pour rester français avait quelque chose de profondément romantique !" Enseignant en poste sur l'île, Frédéric, venu de la "Métropole", témoignait ainsi de l'attachement viscéral du "peuple mahorais" à la France. Un sujet qui ronge, perturbe, casse toute cohésion sociale, dans cet espace archipélique. Être "mahorais", signifiant une manière de sortir de l'identité comorienne. Depuis janvier 2016, une partie de la population orchestre des pogroms anti comoriens, sous l'oeil complice des autorités françaises et des médias locaux (dont le groupe Kwezi), et travaille aussi à rompre tout lien entre l'île "occupée" et la partie "indépendante". Ce qui ramène au déni et oblige les riverains à s'asseoir sur leur histoire passée. Dénètem Touam Bona (2), professeur de philosophie à Mayotte durant six ans, analyse ce "laboratoire par excellence du colonial à la française" et essaie de décrypter la mécanique en place. Où l'on voit qu'elle opère "sur le mode d'une censure tectonique, qui scinde, partitionne, cloisonne un paysage archipélique, avant de se réfracter dans le psychisme du néocolonisé, et d'en faire son propre ennemi ", ajoute-t-il.

"Aujourd'hui, c'est le 6e jour que je dors sur la place avec ma famille comorienne. Ça fait 16 jours qu'ils ont été expulsés de certains villages de Mayotte. J'ai quitté mon boulot, je démissionne, je ne suis plus à Kwezi ! Si vous tuez ma famille, vous me tuez avec ma famille ! Si vous les mettez dans le kwasa pour les renvoyer à Anjouan, moi j'irai avec eux mais je n'abandonnerai pas ma famille sur la Place de la République !" Fin mai 2016, au moment où la chasse aux "Comoriens" atteignait des sommets à Mayotte, personne n'a forcé la journaliste Chakila Yssouf à quitter le groupe Kwezi (Radio/TV/Quotidien). Mais pouvait-elle faire autrement ? Comme dans la plupart des médias, il n'y a pas de censure directe à Kwezi, mais plutôt des formes d'injonction insidieuse du type "si tu aimes Mayotte, alors, toi aussi, tu dois lutter contre l'immigration clandestine : contre l'invasion de tous ces Comoriens qui bousillent notre environnement avec leurs bidonvilles, qui font craquer nos écoles avec leurs gosses innombrables" Ce média - d'une médiocrité affligeante - ne vaudrait pas la peine qu'on s'y attarde, s'il ne révélait pas si bien, par ses positions caricaturales, la sorte de propagande continuelle dans laquelle on vit sur cette île et qu'un seul slogan suffit à résumer : "Mayotte française". C'est d'un désir de France que procède d'abord la phobie des Comores.



La première censure à Mayotte, c'est le raturage de l'archipel : la balafre de Balladur


Paradoxalement, loin de constituer une entrave, la censure contemporaine est "communication", c'est-à-dire imposition d'un message à l'insu même du destinataire. La censure et la violence s'exercent d'abord dans un certain ordre de la langue, dans des mots d'ordre. D'où la boutade de Barthes, qualifiant la langue de "fasciste ; car le fascisme, ce n'est pas d'empêcher de dire, c'est d'obliger à dire". C'est pourquoi un bon directeur de communication en France ne convainc pas ses électeurs de voter pour son candidat, mais fait en sorte que ceux-ci supplient Sarkozy de se représenter. La censure contemporaine relève ainsi moins de l'interdit que du désir ; désir qu'elle s'attache à susciter et à remodeler, exploitant à cette fin nos pulsions les plus profondes, y compris les pulsions de mort et de destruction. "Expulsions d'étrangers : la riposte s'organise / Le pire se prépare" titrait en Une, le 12 mai, le quotidien France Mayotte (groupe Kwezi), sur la base d'une simple rumeur, un SMS qui aurait circulé parmi des "Comoriens", les incitant à se regrouper et à prendre les armes. Une rumeur sans fondement, relayée une fois de plus par Kwezi. Ce qui pose la question de la responsabilité du média, quand, sous prétexte de liberté d'information et de lutte contre la censure du "politiquement correct", il ne cesse de jeter de l'huile sur le feu et d'exploiter le voyeurisme du quidam, pour le plus grand profit de l'audimat. Avec son nouveau slogan "Mayotte c'est nous, Mayotte c'est vous !" (Mars 2016), Kwezi (....)


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