Sauti Za Busara : année Zéro

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L’édition 2016 de l’un des plus grands rendez-vous musique du Continent devait se tenir en ce mois de février à Zanzibar. Faute de partenaires conséquents, le festival a été renvoyé à l’an prochain. L’occasion peut-être de l’inscrire dans une nouvelle perspective.

Généralement, on parle d’année zéro pour signifier l’avènement d’une nouvelle ère. Sauti za Busara, festival couru de la côte eastaf, a connu plus d’une édition à succès depuis sa naissance en 2004. Les chiffres sont formels. Près de trois cent groupes, venus de tous les coins d’Afrique, du Mali à l’Algérie, en passant par le Zimbabwe. Un auditoire qui approche les vingt mille personnes sur une durée de quatre jours, la plupart en provenance de l’Afrique (70%). Plus de deux mille emplois créés. Chaque édition voit défiler des centaines et des centaines d’interprètes et de techniciens.
En douze ans de vie, le nombre de touristes dans l’île est passé de quatre à quarante mille, grâce à l’image entre autres offertes par ce festival. « De quoi faire bouffer tout un paquet de gens » explique Hamid, un habitué. Car il n’y pas que les hôteliers, les restaurateurs, les commerçants et les taxi qui en profitent, comme l’avancent les organisateurs. « Il y a surtout ce souffle qui libère les énergies. Pendant un mois, ce paysage est comme habité. Avec des mélodies qui viennent d’ici, qui viennent d’ailleurs, qui remuent les tripes. Je ne sais pas si c’est une chose que l’on peut raconter. Mais il n’y a pas beaucoup d’endroits de ce type dans la région ». Hamid est fidèle au rendez-vous. Cinq éditions au compteur. « Comparé au reste de l’année, dit-il, le février de Sauti est un mois béni pour nous autres, qui aimons la fête à la manière zanzibars ». Un mythe en soi…
Sauf que 2016 est une « année sans », les organisateurs ayant décidé de reporter leur nouvelle édition à plus tard, faute de partenaires conséquents. Le festival est déjà soutenu par nombre de mécènes, l’ambassade royale de Norvège notamment. Mais les quelques moyens, récoltés ici ou là, tout comme la billetterie du festival, ne suffisent pas -il faut le croire – à perpétuer ce qui devenait une tradition pour la région indianocéane. Un rendez-vous, qui, en plus, de contribuer à fabriquer du festif sur cette île, permettait de rassembler des professionnels, autour d’ateliers de recherche et de formation, contribuant à la pérennisation, dans cette partie de l’Afrique, de métiers en musique traditionnellement portés par des nécessités premières (l’imaginaire, la poétique d’une société, les rituels de vie), et non par des obligations de rendement économique. La vente de billets, pour rester dans le dispositif en place, n’a encore jamais dépassé le seuil des 30% du coût global de ce festival. Pour se poursuivre, l’aventure du festival puisait à d’autres sources.

Le désarroi qui menace les organisateurs mérite d’être questionné. Ils tapent, comme se doit, à toutes les portes, possibles et imaginables, afin de trouver de nouveaux partenaires. Ils font du pied au gouvernement en place, en se basant sur les chiffres. Essaient d’interpeller les donateurs. Une dynamique de survie, qui, paradoxalement, n’intéresse pas beaucoup les artistes, du moins ceux qui ont déjà été programmés sur la scène de Stone Town. Beaucoup ne manquent pas de faire l’éloge de Sauti za Busara, lorsqu’on leur pose la question, mais rares sont ceux qui contribuent réellement à l’opération de sauvetage en cours. Comme si l’enjeu ne les concernait pas directement. On ne les entend pas « assez » regretter cette édition 2016. « C’est peut-être les médias qui ne donnent pas assez la parole sur cette question. Les organisateurs gagneraient à solliciter le réseau d’artistes déjà à l’affiche, précédemment. Ne serait-ce pour prouver la nécessité du travail qu’ils font. Il faut mobiliser les troupes. Les artistes peuvent être de bons ambassadeurs. Qu’est-ce qui les empêche par exemple de produire un disque ou une tournée, dont les recettes viendraient soutenir le projet ? » se demande Abdallah, artiste d’origine comorienne. Une originalité, qui pourrait presque ne pas détonner.
« Pour venir à Stone Town, les artistes étrangers doivent souvent se débrouiller pour financer leur voyage. Je suis sûr que si les organisateurs invitaient tous les professionnels de la région à agir ensemble pour faciliter leur propre participation à ce rendez-vous, personne ne refuserait, d’autant plus que le festival, lui, assurait bien les cachets des artistes. Peut-être qu’on pourrait tous solliciter de partenaires nouveaux, non pas au nom de Sauti za Busara, mais au nom de la pérennisation de nos métiers dans la région. Nous avons tous besoin de ce festival. Et la voix des artistes peut aussi compter dans la défense du projet ». Maryam Hamdani, que citent les organisateurs, est écrivain et membre de Tausi, un groupe de taarab, animé par les femmes de Zanzibar. Elle exprime sa « tristesse », sur le site du festival, face à l’idée que cet espace d’expression, autorisant la rencontre de ses compatriotes avec d’autres univers musicaux et des journalistes étrangers, puisse disparaître, un jour. Mais d’espérer, comme elle le pense, un intérêt nouveau de la part des bailleurs de fonds ne suffit pas à solutionner le problème. Et peut-être qu’Abdallah a raison d’espérer une forme d’investissement plus marquée de la part des professionnels de la région. « Ce n’est pas qu’une affaire de Zanzibari. On se tromperait si l’on continuait à penser ainsi » croit-il.
« Où sont les gouvernements, les entreprises et les organisations qui disent se soucier du développement ? » s’interroge Julia Bishop, hôtelier et ex-directeur de ZATI, Zanzibar Association de Tourisme Investors. Elle considère ce festival comme l’événement le plus marquant de Zanzibar, « mettant en valeur le talent musical de toute l’Afrique et au-delà ». Mais il est vrai que nombre de professionnels évoluant dans la zone auraient pu s’inviter dans ce débat depuis l’annonce l’an dernier de cette annulation. A force de n’entendre qu’un seul discours, tendant à montrer que le projet relève le taux de fréquentation touristique dans la zone, d’aucuns finissent par croire que les enjeux ne relèvent pas de la musique, mais du tourisme zanzibari. Or, il est vrai qu’il existe très peu d’espaces du genre pour les artistes de la région. Reste à voir comment vont se dépatouiller les organisateurs pour que 2016 soit effectivement l’année zéro d’une nouvelle ère à inventer pour un festival, qui a déjà douze ans d’âge à son compteur. Ce report permet peut-être d’envisager une perspective nouvelle…

///Article N° : 13457

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