Reconstruire le corps de Saartjie Baartman

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Celle qui a laissé une trace dans l’histoire sous le nom de « la Vénus hottentote », une attraction de foire rencontrant au début du XIXe siècle la curiosité éblouie des scientifiques et des anthropologues, est devenue aujourd’hui la figure emblématique de l’imaginaire raciste et des violences qu’il exerce sur ceux qui en sont la victime.

La Vénus hottentote est une invention, mais le corps de Saartjie Baartman lui a donné réalité et l’a enfermé dans ce qui n’était qu’une illusion. Saartjie s’est retrouvée piégée dans un corps auquel elle était entièrement réduite, et dont pourtant ni les contours, ni l’image ne lui appartenaient. Les spectateurs qui venaient découvrir à Picadilly, sur les scènes de Londres puis dans les salons parisiens du Palais Royal, le spectacle de la jeune Hottentote, étaient conditionnés pour croire à la réalité de son apparaître lui déniant toute capacité de jeu et de mise à distance, car cette fausse authenticité fait partie de la jouissance du spectacle de cirque. Saartjie s’est retrouvée enfermée dans un corps cercueil de son vivant, et ce n’était pas l’anima qui intéressait les spectateurs dans la dimension vivante du spectacle qu’elle donnait, mais bien l’animation sensationnaliste d’un corps imaginé.
Comment témoigner aujourd’hui de la tragédie de Saartjie Baartman, sans ce corps où s’est joué le drame, sans reproduire et stimuler les mêmes pulsions et les mêmes processus d’exhibition ? L’incarnation cinématographique conduit justement à l’impasse, impossible de se rapprocher de la réalité sans convoquer la fascination et la pulsion scopique qui s’y rattache et partant d’enfermer à nouveau Saartjie Baartman dans un corps imaginaire. Le spectacle vivant, le travail scénique amène en revanche à un autre placement du regard, à un travail de passage, un travail cérémoniel. Chantal Loïal ne joue pas l’histoire de Saartjie, elle convoque par sa présence scénique, une cérémonie où le corps, la chair a toute sa force, celle de catalyser les énergies, images mémorielles, échos sonores, souvenirs, vibrations… qui viennent hanter le plateau et habiter la danseuse, à travers les formules ciselées et les mots à vif de Marc Verhaverbeke.
La petite boîte de verre ossuaire qu’elle tient et qui enferme un crâne suffit à traduire la déshumanisation scientifique opérée par les anthropologues qui ont démantelé le corps de Saartjie et n’ont pas inhumé sa dépouille, mais ont gardé son squelette et conservé ses restes dans des fioles et des bocaux. Le travail chorégraphique de Chantal Loïal correspond à une cérémonie de sépulture, une sépulture qui passe par la remémoration de la défunte, non pas par les images qui l’ont enfermée, mais par la vibration des traces qu’elle a laissées, la levée du secret et la libération d’une parole qui traverse le corps de la danseuse.
On t’appelle Vénus est une pièce chorégraphique que danse Chantal Loïal pour reconstruire le corps de Saartjie Baartman, le corps funéraire, le corps du martyr, un autre corps, non pas celui du spectacle, mais ce corps disparu, confisqué par la science et la concupiscence, le corps de la levée mortuaire, le corps nécessaire aux funérailles, qui permet le dépassement et le deuil et meut enfin la mort de Vénus en un sacrifice pour les vivants que nous sommes.

///Article N° : 11631

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