Entretien de Dominique Ranaivoson avec Umar Timol

à propos du Journal d'une vieille folle

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De passage à Paris à l’occasion de son dernier ouvrage Le Journal d’une vieille folle, l’écrivain mauricien Umar Timol a bien voulu répondre aux questions de Dominique Ranaivoson.

Umar Timol, vous êtes né en 1970 à l’île Maurice où vous vivez toujours. Malgré une vie quotidienne vécue en créole, des études en anglais, vous écrivez, depuis une dizaine d’années, uniquement en français : pourquoi ?
Je suis comme tous les Mauriciens, plurilingue mais mon rapport à la langue française n’est pas utilitaire comme peut l’être l’anglais ou le créole. J’aime entendre les mots, jouer de leurs sonorités, les faire se heurter les uns les autres pour créer de la beauté. Je désire ainsi prendre comme outil une langue que je ne possède pas totalement, qui n’est pas pour moi banalisée par l’usage ordinaire. Le français devient donc une région à part de moi, celle de l’exaltation des sentiments, que ceux-ci soient l’amour, la révolte, la solitude.
Vous avez publié plusieurs recueils de poèmes, vous publiez sur divers sites de poésie des textes parfois très brefs parfois longs et denses comme des pierres jetées. Vous avez aussi participé à divers recueils de nouvelles à Maurice et en France. Aujourd’hui, vous offrez aux lecteurs un long monologue appelé « roman ». Avez-vous passé un cap, fait de nouveaux choix esthétiques ?
Non, je n’ai pas changé ; je suis toujours foncièrement un poète dans la mesure où ce sont les assemblages de mots plus que les combinaisons de situations qui me fascinent. Les images viennent en moi de manière fulgurante et j’écris alors, toujours dans l’urgence, une sorte d’improvisation fiévreuse. J’aime l’expression lyrique qui m’entraîne tantôt dans des formes très ramassées, des aphorismes, tantôt dans de longues phrases qui s’enroulent. Mais le personnage de la vieille folle, la narratrice de ce livre appelé roman qui est son monologue, je le porte depuis plusieurs années. Elle est mauricienne, vit à Paris, la ville qui représente tout ce à quoi on rêve quand on est loin, sur notre île. Mais en dépit de cela, elle n’est pas heureuse ; son idéal de l’amour s’est affadi, elle n’établit pas de vraies relations, elle n’est personne pour personne dans la grande cité.
Soliloque-t-elle ou y a-t-il un interlocuteur et pourquoi ne lui donne-t-il pas la répartie, comme dans les dialogues philosophiques ?
Je ne suis pas du tout dans le registre philosophique mais bien dans l’affect, constamment. Cette femme, qui n’a pas de nom, accueille un jeune homme dans lequel elle retrouve les traits qu’elle cherche dans l’amour. Elle projette donc sur lui son rêve, écorné par la vie mais enfoui, prêt à se réveiller. Il n’est pas nécessaire au récit dans la mesure où c’est son état intérieur à elle qui m’intéresse. Elle-même n’accorde aucune écoute à son interlocuteur, qui n’a donc pas la parole parce qu’elle n’a pas d’écoute. Elle s’écoute parler, elle écoute les ressentiments et les élans qui montent d’elle et jaillissent en mots torrentueux. Le roman est constitué de ce fleuve bouillonnant qui devient incontrôlable.
Quel registre avez-vous choisi ? On connaît votre goût pour l’humour grinçant et votre capacité à être aussi dans le registre du tragique.
La situation de cette femme est en elle-même tragique car bien que matériellement à l’abri et libérée du conformisme social qui règne à Maurice, elle ne sait pas jouir de la liberté offerte à Paris. Son idéal de l’amour, qui est une sorte de chimère romantique, ne peut s’incarner et elle n’arrive pas à s’inventer une autre identité sur le modèle occidental, individualiste. Malgré cela, elle va, à la vue de ce jeune homme, ressusciter à ses chimères, s’enflammer pour lui ou ce qu’elle projette sur lui. J’ai tenté par elle d’offrir une réflexion sur le mystère du désir et de l’amour. Quand nous aimons une personne, l’aimons-nous pour ce qu’elle est ou pour le rêve qu’elle suscite en nous ? Le contexte parisien m’a permis d’inscrire dans le récit une réflexion sur les deux sociétés.
Qualifier le personnage de folle dès le titre est-il une manière pour vous de condamner sa malheureuse tentative ?
Bien sûr, on peut voir dans le mot un diagnostic qui annonce d’emblée l’issue tragique de sa quête. Tous mes personnages sont des êtres tourmentés et logorrhéiques en proie à une violence intérieure qui les pousse à commettre des actes extrêmes. Mais je porte aussi toute mon attention et une grande tendresse pour ces êtres brisés par la société qui les enferme, les rêves qui les illusionnent, les angoisses qui les torturent.
Cette femme prisonnière en elle-même qui s’épanche est-elle une figure de l’écrivain ?
En partie oui. À Maurice, les valeurs communément admises sont celles de la réussite sociale, matérielle, du respect des cloisonnements communautaires et de toutes les règles explicites et implicites qui garantissent une fragile construction nationale. Si l’on tente de sortir de ces modèles, on peut parler, crier, écrire librement mais personne ne vous répond. On se débat alors seul, on torture les mots car eux se laissent faire, on jette des textes sur la toile. Peu à peu s’installe une double vie : celle, extérieure, sociale, professionnelle et familiale où tout peut aller bien et puis celle, secrète, qui continue de vous tarauder.
Dans cette situation, l’écriture est-elle libératrice ?
Dans l’urgence de chaque jour, oui. Elle se nourrit même de cette instabilité. Mais les mots brandis, magnifiés, doivent toujours être repris. Dans la mesure où ils sont le matériau de l’écriture et qu’ils naissent de cette fureur, je ne suis pas sûr qu’il faille chercher l’apaisement ! L’écriture est une allumette : la flamme phosphorescente est fulgurante mais retombe presque aussitôt ; pour se chauffer, il faut sans cesse en rallumer.
N’est-ce pas se marginaliser davantage que de se réfugier dans l’écriture ?
Par la poésie, je construis un espace sacré et pur, un absolu hors d’atteinte du monde dans lequel je suis immergé. J’échappe ainsi à ce que je ressens comme une médiocrité généralisée. Je suis certes isolé dans mon cercle sacré, celui que j’ai moi-même tracé.
Vous employez sans cesse des mots empruntés au champ religieux pour les associer au langage : « la parole devenue incantation », « les mots dévoilent », « la danse des mots exhibe la mystique de sa trop grande beauté ». Les mots sont-ils un « chemin » au sens gnostique où ils mèneraient à une Rencontre ? Quand vous parlez de « dévoilement », quelle Révélation attendez-vous ?
Certes, ces mots reviennent sans cesse car j’exalte au plus haut point la beauté des mots mais pour eux-mêmes. Je ne discerne aucune étape vers laquelle tendre pour atteindre un état second. La mystique comme voie absolue et processus de dénuement m’est inaccessible ; j’aime trop la vie. Je ressens d’ailleurs cette tension mais ne peux m’extraire de la réalité. Il y a donc un aspect « religieux » mais qui ne relie à rien ni personne. Certains lecteurs ont vu cette dimension et lisent par exemple mon recueil « Sang » comme un texte soufi. L’intention n’y est pas, mais je leur laisse la liberté de s’emparer du texte à leur manière.
Avez-vous des modèles en littérature ?
J’en ai beaucoup mais ne me conforme à aucun. J’admire énormément Jean-Marie Le Clézio pour la simplicité et la profondeur de sa prose en français. Je lui suis aussi reconnaissant de soutenir par divers moyens l’écriture francophone mauricienne. J’admire beaucoup le lyrisme et la rage du Cahier d’un retour au pays natal de Césaire et en même temps la retenue de Camus. Enfin, proche de moi, je dois beaucoup à Ananda Devi qui sait aussi créer la danse des mots qui fascine et enferme tout à la fois. Voilà pour les francophones mais il y a aussi les anglophones, les Indiens.
Que souhaitez-vous au lecteur qui deviendra le confident de votre vieille folle ?
De se laisser rejoindre et toucher par cette femme que personne n’écoute et d’entendre, à travers son discours, les échos de bien des situations enfouies sous les apparences.

///Article N° : 10933

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© L'Harmattan





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