Jussie Nsana : « C’est par manque de volonté que la bande dessinée ne décolle pas au Congo »

Entretien de Christophe Cassiau-Haurie avec Jussie Nsana

Par MSN entre Brazzaville et Erstein, octobre 2010.
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La bande dessinée congolaise a du mal à se remettre de la disparition de la revue pour enfants, Ngouvou, longtemps principal moyen pour les auteurs de se faire remarquer auprès de la jeunesse du pays. Privé de supports éditoriaux, confronté à l’absence d’éditeurs, le milieu du 9ème art manque de réelles opportunités pour émerger. Pourtant, grâce à un milieu associatif structuré et beaucoup de courage et de volonté, certains bédéistes arrivent à démontrer leur savoir-faire sans se décourager. C’est le cas de Jussie Nsana, l’une des étoiles montantes de la BD locale.

Comment on fait quand on est une jeune femme congolaise pour rentrer dans le monde de la BD ?
En tant qu’artiste, j’y suis rentrée par des lectures de quelques bandes dessinées. Sinon, ma première vraie rencontre avec la bande dessinée remonte à juin 2005. Je passais mon examen de sortie en arts plastiques à l’Ecole Nationale des Beaux-arts (E.N.B.A), quand j’ai entendu parler d’une rencontre BD au Centre Culturel Français de Brazzaville. Ayant déjà quelques planches de BD en main, j’y suis allé sans hésitation.
Vous avez été bien accueillie ? Une femme dans ce milieu…
Oui. C’était un samedi après-midi, la rencontre était animée par Djobiss (Fortuné Kombo), bédéiste congolais et président de l’Association Congolaise pour la Promotion de la Bande Dessiné (A.C.P.B.D) en bibliothèque enfants. La réunion avait pour thème : « De l’idée à la BD ». Durant la réunion, Djobiss me dit de rester dans la salle après la rencontre. Par la suite il me demanda avec d’autres jeunes qui avaient leurs planches d’adhérer à l’association… C’est comme cela que je suis devenue membre de l’ A.C.P.B.D et que je suis entrée dans le monde du 9ème art congolais. Tout simplement. Rien à voir avec la nécessité de forcer une porte…
Vous pouvez nous parler brièvement de vos productions, de ce que vous avez publié ?
En juillet 2006, après un atelier de résidence sur la BD animé par Djobiss au Centre Culturel Français de Brazzaville : j’ai réalisé pour la revue de bandes dessinées des auteurs congolais le premier numéro de Mbongui BD, trois planches de bande dessinée (La Mourincia) sur un scénario de J.J Pote. En mars 2006 au CCF de Brazzaville, pendant la semaine de la francophonie j’ai réalisé pour une exposition collective des planches de bandes dessinées autour des 10 mots de la langue française, quelques-unes furent publiées dans un recueil de BD intitulé Images. De décembre 2007 à mars 2008, j’ai réalisé pour l’école française Saint-Exupéry de Brazzaville, un projet de bande dessinée Brassod à Brazza.
D’autres planches ont été réalisées pour l’exposition  » Carte Blanche à Ponton BD + Asimba Bathy » au Centre Culturel Français de Pointe Noire, en Septembre 2008. Et puis il faut peut-être le dire, en août 2006, j’avais réalisé des planches de bandes dessinées pour le deuxième numéro de Mbongui BD qui tarde toujours à être publié. Enfin, l’an dernier, j’ai été publié dans l’album collectif « La BD conte l’Afrique  » sorti en Algérie, suite à un concours.
Quels sont vos projets ?
Premièrement, ce serait de publier un fanzine d’ici 2010… Et puis personnellement je crois que j’ai grandement besoin d’une formation académique en ce qui concerne la bande dessinée… Je n’ai jamais appris la BD, je suis autodidacte, j’y suis arrivée par la passion que ma mère m’a donné pour la lecture depuis mon enfance. Je ne souhaite pas rester ignorante. C’est vrai que depuis 2005, je participe à de nombreux ateliers de bande dessinée au Congo mais cela ne me suffit pas. Je vais rechercher une école afin de perfectionner mon talent et faire une formation d’auteur de bande dessinée. Malheureusement, l’Ecole Nationale des Beaux-arts du Congo n’a pas de filière BD. Ma participation au festival international de la bande dessinée d’Alger en octobre 2009 m’a permis d’avoir une autre vision du 9ème art.
Aucune publication individuelle ?
Non, je n’en ai pas. Mais, d’ici peu, j’espère qu’une sélection de mes meilleures planches sera réunie dans un livre.
Vous semblez être très volontaire, vous ne doutez de rien ?
Je crois que cela est dû à la fréquentation régulière des Centres Culturels Français et le fait d’avoir intégré une association spécialisée comme l’A.C.P.B.D qui m’a permis de me familiariser avec la BD et du coup, j’ai toujours manifesté un grand amour et une grande volonté dans le travail. J’ai donc participé à pas mal de concours de niveau international avec l’A.C.P.B.D. Parallèlement, depuis que j’ai été affecté dans une autre ville du Congo, à Pointe Noire, je poursuis mon chemin avec le Collectif Pondon BD qui m’a ouvert ses portes sans hésitation. C’est d’ailleurs avec eux que j’ai participé au concours qui a donné lieu au recueil algérien La bande dessinée conte l’Afrique dans lequel cinq artistes congolais ont pu être publiés.
Comment travaillez-vous ?
Depuis que je participe à des ateliers et autres échanges artistiques avec des dessinateurs de bande dessinée, ma façon de travailler évolue à chaque contact. Pour plancher, je commence tout d’abord par un scénario. Après une bonne lecture, des images se dessinent déjà dans ma tête. Puis je passe à l’étude des personnages et j’étudie aussi l’environnement et le décor. J’utilise toute une documentation, obtenue par des recherches effectuées à ce moment-là. Je mets en place le storyboard. Après ce découpage écrit et dessiné, le tout premier travail de griffonnage se passe sur mon carnet à dessin de format A4 et ensuite je passe aux crayonnés sur du papier Canson de format A3. Généralement je travaille avec ce format. Après les crayonnés, je passe à la mise en couleurs. J’ai deux méthodes. La première consiste à appliquer directement les couleurs sur les crayonnés et l’encrage intervient à la fin. La deuxième, après le crayonné, je passe d’abord à l’encrage ; comme pour le moment je n’ai pas encore touché à l’infographie, je fais donc les photocopies des planches et c’est sur ces photocopies que j’applique les couleurs. Cette dernière méthode, c’est quand j’ai des doutes sur la mise en couleurs alors pour ne pas abîmer le travail, je fais ce choix… Pour la mise en couleur, j’utilise généralement de la gouache et l’aquarelle, ce sont des peintures à eau qui me font rêver. Je ne travaille pas encore avec des crayons de couleurs ou des pastels.
De quoi, vivez-vous ? Avez-vous un métier à côté ?
Je vis de mon art, c’est-à-dire de mes tableaux, des illustrations et BD que je fais pour des particuliers ou des associations et aussi de quelques travaux de calligraphie… Parallèlement, je suis professeur d’arts plastiques au CEG Dr Moé Poaty, un collège où j’ai été affecté par le ministère de l’Enseignement en 2008. Je fais également des prestations dans des écoles privées, en particulier à Pointe Noire où je vis et travaille depuis 3 ans. Je suis également souvent à Brazzaville où j’ai créé une association en 2007, l’Espace Nsan’arts qui milite pour l’épanouissement culturel et social des enfants de 6 à 16 ans par la mise en place d’ateliers artistiques, de peinture, de musique, de percussion… Nous organisons ces ateliers pendant les grandes vacances, hormis un atelier permanent que nous avons mis en place pendant la période scolaire.
Quels sont les artistes qui vous influencent ?
Les artistes qui m’influencent… Bon, je ne sais pas trop, je ne me suis jamais posée cette question. J’aime bien la finesse des traits de Kash Thembo, la couleur, le langage et les profondeurs des perspectives de Barly Baruti, l’humour dans le travail de Djobiss, l’expression chez Fifi Mukuna et puis il y a Gil Formossa qui m’impressionne beaucoup. Je l’ai découvert sur internet. Et puis bien d’autres artistes hommes ou femmes que je découvre dans mes lectures de BD. Mon travail pour le moment ne se revendique pas encore d’une identité quelconque. En d’autres termes, à force de lire tous ces grands bédéistes et de travailler, j’espère que je suis en train de me forger un style.
Comment expliquez-vous les difficultés à développer la bande dessinée au Congo ?
C’est par manque de volonté que la bande dessinée ne décolle pas au Congo. La volonté des institutions culturelles étatiques et autres institutions privées, qui ne font rien pour encourager les initiatives et soutenir le 9ème art congolais, à part les CCF qui font de leur mieux pour aider les auteurs congolais à sortir de l’ombre. Les tentatives passées sont restées lettre morte. On attend depuis 2006 que le deuxième numéro de Mbongui BD soit publié. Mais faute de financement, ce numéro n’a pas encore vu le jour. Il y avait le journal de Ngouvou, dont je garde quelques numéros, qui ne parait plus et que personne ne veut ressusciter. Cette revue avait été pour moi un grand partenaire dans mes lectures et un formidable outil de sensibilisation dans l’éducation des jeunes collégiens. Beaucoup de nos bédéistes y sont passés. Il y a aussi d’autres raisons comme l’absence des bibliothèques dans nos communes qui fait que la jeunesse n’a pas vraiment accès à des possibilités de lecture, alors que c’est celle-ci qui devrait être le premier public et les premiers lecteurs de BD au Congo. Et puis l’absence d’éditeurs, le manque de filière bande dessinée et de formateurs à l’Ecole Nationale des Beaux-arts (ENBA) de Brazzaville, et enfin le manque d’une véritable communication entre associations. Qu’à cela ne tienne, avec toutes ces associations et collectifs de dessinateurs de BD, de Brazzaville à Pointe Noire et tout ce travail qui se fait, la bande dessinée congolaise prendra son envol un beau jour, peut-être sera-elle la capitale de la BD en Afrique, une référence dans le monde ?

///Article N° : 10238

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