L'Autre Afrique

Quel retour pour "L'Autre Afrique" ?
Entretien avec Jean-Baptiste Placca

  L'Autre Afrique n°25

L'autre Afrique
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Quel retour pour "L'Autre Afrique" ?
Entretien avec Jean-Baptiste Placca

Jean-Baptiste Placca, rédacteur en chef de L'Autre AFrique, nous livre le pourquoi d'une vocation tenace et hors paire. Africultures salue le retour de ce confrère indépendant, devenu partenaire, qui a su d'emblée combler un vide dans le paysage médiatique panafricain.

Pourriez-vous retracer les grandes lignes de l'expérience de l'autre Afrique, ainsi que nous expliquer l'origine de son nom ?
J'ai d'abord fait des études de journalisme et après ça, je n'ai fait que travailler dans une presse qui a pour vocation de couvrir tout le continent africain. Après une quinzaine d'années de cette expérience, j'ai compris que nous, journalistes, avions un certain nombre de responsabilités : d'abord ce continent que l'on assumait pas, le fait qu'on s'abritait peut-être derrière une soi-disant neutralité pour ne pas assumer nos responsabilités, et donc que cette presse pouvait être parfois complice d'un certain nombre de choses qui étaient, de mon point de vue, inacceptables. Je me suis dit qu'il y avait nécessité de faire un journal qui propose aux Africains une lecture différente des réalités du continent, qui montre que ce continent, en dépit de tout ce qu'on peut déplorer, avait aussi des ressorts et des ressources. On sait que les amis de l'Afrique, notamment certains médias, avaient plutôt mis toute leur énergie à parler de ceux qui déshonoraient ce continent plutôt que de ceux qui essayaient de le construire. Le résultat est que l'on connaît davantage Idi Amin Dada et Mobutu que Tounilé Massiré, qui gère bien son pays et se comporte correctement, mais qui n'intéresse personne. On ne peut donc pas impunément mettre en avant les gens qui déshonorent ce continent et prétendre servir le progrès de ce continent. Mon analyse est qu'il vaut mieux mettre en avant les gens qui font des choses bien et qui puissent servir de modèles et de références à la jeunesse africaine, plutôt que ceux qui lui font honte, même si c'est pour en dire du mal. Je dis donc, qu'à côté de l'Afrique de toutes les calamités que l'on connaît (dictatures, maladies, sida, corruption, guerres civiles et tout le reste), il y a aussi une Afrique qui est sérieuse, qui fait des choses constructives, avec des gens qui sont parfois anonymes, pas seulement des politiques, et qui sont plus utiles à leur société que n'importe quel dictateur devenu coffre-fort ambulant. L'Autre Afrique, pour moi, sera plutôt ce maraîcher qui a un jardin aux environs de Kinshasa et qui fournit tout un marché tous les jours. Des gens comme ça, on en trouve dans toutes les catégories. J'ai donc décidé de créer un journal, non pas pour taire les difficultés du continent, mais pour montrer aussi qu'il a, pour parvenir à s'en sortir, les chances qu'il se donne.

Est-ce que ces intentions impliquent une autre gestion de l'information événementielle ?
Oui, forcément. Un journal est, dans un pays en voie de développement, un outil pédagogique. Les journalistes africains devraient être des agents du développement, en ce sens qu'il ne s'agit pas tout simplement de couvrir l'actualité. La presse que demande ce continent aujourd'hui, c'est celle qui observe ses problèmes et qui se demande pourquoi ils sont résolus dans d'autres pays notamment développés, qui relate le type de structures et de mécanismes qui ont été mis en place pour empêcher ces problèmes. Je pense à cette affaire précise et connue où un commerçant libanais était parvenu, avec la complicité d'un agent du trésor ivoirien, à détourner des fonds publics. Cela ne peut pas se produire en Grande-Bretagne, parce que pour y sortir de l'argent public, il y a un certain nombre de mécanismes existants qui empêcheraient le corrupteur de parvenir à ses fins. Quand on parle d'un tel détournement, on peut se borner à mettre l'accent sur le côté scandaleux de la chose, mais je pense qu'il est mieux de mentionner aussi ce qu'il se fait ailleurs pour que ce genre de choses ne se reproduisent pas. C'est donc là le côté pédagogique du journalisme pour aider au développement. Que ceux qui ont le pouvoir de prendre les décisions, en lisant ça, comprennent qu'on ne leur demande pas de réinventer la roue, mais que des solutions ont pu être trouvées aux problèmes qui sont ceux de l'Afrique. Il suffit de vouloir résoudre les problèmes de son pays pour aller chercher les modèles de solutions et les adapter éventuellement.
Pour en revenir à L'Autre Afrique, lorsque j'ai quitté le précédent journal dans lequel je travaillais, en 1990, j'ai dit à quelques amis qui connaissaient mon projet que j'étais prêt à le mettre en œuvre et ils se sont mobilisés. En une après-midi, sur une place d'Abidjan, avec des nationalités diverses d'actionnaires, presque tous amis, nous avons rassemblé l'équivalent de six millions de francs français de capital pour créer une société de presse. Cette somme ne représente pas grand chose dans ce secteur, surtout si la société n'a pas l'appui d'annonceurs et de banques, ce que nous n'avions pas. Nous avons essayé de faire un bon journal, ce qui a été apprécié comme tel, mais nous n'avons pas trouvé beaucoup de soutien. Au bout du compte, après trois ans d'existence, nous avons dû interrompre l'expérience sur décision du tribunal de commerce, parce que nous avions notamment des charges sociales très lourdes.

Quelles sont les leçons que vous avez tirées de cette première expérience et quels sont les atouts de la nouvelle version ?
Les leçons, c'est d'abord que si l'on veut faire un journal de qualité et qu'on veut le faire en restant crédible, il faut se donner les moyens de tenir le temps que les annonceurs intègrent le potentiel offert par ce journal pour lui confier leurs pubs. Ça veut dire que nous redémarrons L'Autre Afrique avec un niveau de capitalisation relativement plus important, avec aussi des réserves de capitalisation, car nous n'avons pas pu accueillir dans notre nouvelle structure tous ceux qui étaient intéressé par le fait d'entrer dans notre capital. On leur donne rendez-vous au mois de décembre pour nous rejoindre, dans le cadre d'une ouverture de capital. Parce que nous pensons que le produit L'Autre Afrique peut se vendre mieux à des actionnaires et investisseurs, s'il convainc de sa qualité pendant trois mois.

La ligne éditoriale du nouveau journal restant inchangée, le contexte du rapport avec les annonceurs peut-il évoluer ?
Ce contexte n'a pas fondamentalement évolué. Ce qui a changé, mais reste à vérifier, c'est qu'effectivement les mentalités de certains annonceurs, non pas celles des annonceurs classiques tels que les cigarettes ou les alcools, mais celles des acteurs économiques sur le terrain en Afrique, sont à même de faire leur prospérité avec un journal comme le nôtre. De par le passé, j'ai observé que ces acteurs étaient très réticents et méfiants, tout en appréciant et en aimant parfois le journal. Leurs réserves provenaient du fait que son contenu ne les rassurait pas par rapport aux régimes en place dans leurs pays. Ils redoutaient le fait de faire figurer leurs publicités au côté d'articles qui n'étaient pas tendres avec le régime en place et que ce soit interprété comme une forme de soutien au journal. Ce sont des choses qui sont amenées à changer. Je ne doute pas du fait qu'un journal comme le nôtre puisse avoir un avenir. La seule chose dont je dois avoir conscience d'une manière très lucide, c'est que ceux qui peuvent s'identifier à ce journal sont nombreux et ne sont pas ceux qui ont un certain pouvoir financier, aujourd'hui, pour financer de la publicité dans le journal. Mais ce sont eux qui auront ce pouvoir demain. Ceux sur qui nous misons sont forcément l'avenir de ce continent, il faudra tenir le temps qu'ils viennent aux affaires.

Pensez-vous que la liberté dans l'espace d'expression qu'est aujourd'hui l'internet influence le contenu des médias ?
Je ne sais pas. La liberté existe dans l'absolu et pour n'importe quel support papier, sur les ondes ou internet. Mais je pense que la liberté d'expression dont vous parlez n'est pas amenée par l'internet, qui amène, lui, une diversité, une instantanéité, une "modulabilité" qu'un journal n'a pas. Je peux choisir a tout moment de collecter des informations sur internet sous forme de dépêches, c'est l'atout d'une certaine accessibilité. Mais concernant la liberté en tant que telle, celui qui n'est pas libre pour écrire sur un support papier ne le sera pas pour écrire sur internet, même si ce support peut favoriser une impression d'anonymat.

Quelle est la position du magazine sur le terrain, en terme de diffusion et de lectorat, en Afrique et en Occident ?
Sur les deux numéros mensuels avec lesquels nous avons reparu, nous avons diffusé par numéro 15 000 exemplaires vers l'Afrique et autant sur le marché français, plus 5 000 pour les abonnés et la prospection. En Afrique, si on en écoule 10 000, ce chiffre est peut-être à multiplier par trois ou quatre, parce que beaucoup de gens lisent le même journal. Une autre réalité est que le journal est sorti pendant l'été en Europe et les Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne (NMPP) ont refusé de prendre ce que nous proposions parce qu'ils estiment que, pendant l'été, il y a une baisse de la demande et que tous les journaux baissent leurs tirages. Maintenant, il reste à faire une campagne, d'abord, pour faire savoir au plus grand nombre que L'Autre Afrique est de retour, et puis pour faire état de ses qualités à ceux qui ne nous connaîtraient pas. Je pense que nous avons un grand besoin de marketing, on tâchera de s'en donner les moyens.
On trouve le journal dans tous les pays francophones d'Afrique noire. Il se trouve malheureusement que les éditeurs de journaux ne décident pas seuls du nombre d'exemplaires à envoyer dans un pays. Les NMPP qui diffusent un journal sont obligées de consulter au préalable et en permanence les représentants des vendeurs de journaux et ce qu'ils décident de prendre ou de ne pas prendre. Ce qui explique qu'il y ait des pays, comme la Tunisie, de par le passé, qui refusent de prendre L'Autre Afrique, soit parce que ça ne les intéressait pas ou parce qu'ils ne voulaient pas faire de place à un hebdomadaire concurrent sur le marché qui les intéresse. On avait dû aussi interrompre un temps la diffusion au Maroc, parce que les stocks étaient systématiquement saisis. Ça nous coûtait cher. Quant à l'Algérie, c'était compliqué. Il fallait faire les couloirs de certaines personnes du pouvoir, ce qui n'était pas dans nos intentions. Donc, dans ces pays, on n'est pas diffusé en kiosque. Mais on a tout de même des lecteurs puisque certains se sont abonnés.
Côté européen, nous sommes évidemment majoritairement lus par les Africains qui y vivent, mais on est lus aussi par tout ceux qui ont des activités en Afrique, en tant que chefs d'entreprises ou responsables de groupes commerciaux, ou industriels. A noter qu'il y a aussi les chercheurs et les africanistes dans les pays du Nord autres que francophones, qui fonctionnent presque exclusivement par abonnements.

Seriez-vous susceptible de délocaliser la rédaction du journal dans une capitale africaine ?
L'implantation de ce journal en France a deux explications.
La première, c'est que je m'intéresse à toute l'Afrique. Si j'apprends à 17 h, ce mardi, qu'il est survenu un événement quelconque au Lesotho, en Namibie ou au Zimbabwe, où que ce soit en Ethiopie, en Ouganda ou au Kenya, je sais faire parvenir un journaliste dans la capitale du pays concerné au plus tard le lendemain matin. En étant à Paris, je n'aurai peut-être pas un vol direct sur Maputo, mais avec le téléphone et les compagnies aériennes, je saurai si j'ai un vol de Lisbonne, de Madrid, de Londres ou d'Amsterdam. Donc, s'il n'y a plus de vol depuis Paris, je mettrai quelqu'un dans le train pour arriver le soir même dans telle capitale européenne et prendre un vol qui arrivera à destination au petit matin. Je prends maintenant un exemple de capitale africaine, le moins suspect, disons Abidjan, qui est un centre de mouvements et d'actions. Si le journal était basé dans cette ville et que je devais envoyer quelqu'un au Lesotho, peut-être que mon journaliste ne pourrait pas arriver au Lesotho en une seule nuit. Ça veut dire que ce continent doit apprendre à desservir son réseau intérieur. C'est un peu comme la vieille histoire du téléphone entre Brazzaville et Kinshasa, situées de part et d'autre du même fleuve, la communication étant obligée de passer par une capitale occidentale. Je pense que cette dimension est importante. Aujourd'hui, si l'on veut faire un travail efficace, il faut intégrer ces éléments. Malheureusement, Paris, Londres ou Bruxelles sont des plates-formes plus efficaces. Ce problème se résout par ailleurs si on a des correspondants partout et que, par conséquent, quelqu'un sur place puisse commencer à couvrir l'événement avant l'arrivée des renforts. Un journal a besoin de communications fiables pour tourner. Il est possible d'appeler depuis Paris tout les pays du continent, même si pour certains, il est nécessaire d'insister. Ce n'est pas forcément le cas si je suis basé dans un pays africain. Il y a donc un problème de logistique qu'on ne peut pas négliger si l'on veut faire de la bonne information.
Le deuxième aspect, c'est qu'il y a encore beaucoup de pays où, si une ligne d'un journal déplaît au pouvoir, on est capable d'aller en casser le matériel. Je pense que, dans L'Autre Afrique, on a écrit beaucoup de choses qui ont pu déplaire au gouvernement français. Il y a des gens qui disent d'ailleurs que certains de nos problèmes ne sont pas tombés du ciel, comme ça. Je ne ferai pas dans la paranoïa, je pense que le gouvernement français ne peut jamais envoyer casser notre matériel, etc. Ça, c'est un avantage considérable qui vient se rajouter au besoin de mobilité et puis au téléphone. Autrement, je suis très heureux quand je suis en Afrique. Il y a une qualité de vie que j'y trouve extraordinaire et je pense qu'en gagnant un cinquième de ce que je gagne ici (et je ne gagne pas beaucoup), j'y vivrais dix fois mieux qu'ici.

Cette position vous apporte sans doute aussi un certain recul vis-à-vis de l'actualité africaine. Comment situez-vous votre travail journalistique entre un souci d'objectivité et un regard panafricain, voire multiethnique ?
La question ne dépend pas de la situation géographique de celui qui écrit, mais d'un minimum d'honnêteté intellectuelle et de courage. Je me souviens d'un chef d'Etat avec lequel je m'entretenais et qui me disait : "on peut résoudre vos problèmes". Lui avait pourtant ses problèmes à lui, d'une certaine gravité, qu'il avait du mal à résoudre ou qu'il prenait du mauvais bout. Je lui ai donc dit ce que je pensais de son attitude, en toute liberté, en toute simplicité, et puis je suis sorti, en sachant qu'en Afrique, il pouvait demander à ses gardes de me bousculer un peu. Il pouvait donc d'autant moins m'aider que je lui avais dit ses vérités, sur les gens qu'il emprisonnait et ainsi de suite. Cela veut dire qu'il y a des journalistes, dans ou hors des pays, qui sont courageux et qui peuvent garder leur courage quel que soit l'environnement où ils évoluent. Maintenant, le fait que nous soyons basés loin de l'Afrique ne signifie pas que nous en soyons déconnectés, parce que je pense avec une certaine prétention que, comme journaliste, je connais davantage le continent africain que nombre d'autres journalistes ou de politiques africains, y compris qui vivent sur le continent. Je ne connais pas que mon pays. J'ai une vision globale et personnelle de l'Afrique. Quand je suis à Kinshasa, même si je suis en rendez-vous officiels le matin, je change de vêtements l'après-midi, je vais dans les quartiers, je joue aux dames et discute avec les gens. Et comme j'ai la couleur locale, personne ne me soupçonne d'être un étranger. Je fais la même chose à Brazza, Lagos ou Accra. J'y ai mes repères. Vous savez, j'ai eu la chance, en travaillant à Jeune Afrique, de pouvoir aller là où je voulais pour faire mes reportages. Il n'y a peut-être que quatre pays d'Afrique que je ne connaisse pas.

Mais comment concilier ce regard panafricain avec la constellation d'interprétations ethniques ?
Je n'ai pas repris ce terme dans ma réponse parce que tout ce que l'on y met ne me convient pas toujours. Je répondrais que ce continent est un, avec une terminologie unique et des diversités multiples, et que ça n'est que richesse. Le panafricanisme ne signifie pas qu'il faille gommer les spécificités des gens. De fait, chacun sera sensible à telle composante du caractère d'une population d'un pays plutôt qu'à une autre.

Dans L'Autre Afrique n°2, vous abordez la question de l'intégration, par le biais des langues majeures du continent que vous présentez au nombre de cinq. Envisagez-vous de publier en d'autres langues que le français ?
Notre projet se décline très clairement en français et en anglais. Ce numéro-là, centré autour du thème de l'intégration, a abordé la question des langues, même si l'on est pas entièrement satisfait du résultat. Vous savez, j'ai énormément d'admiration pour les gens qui n'ont pas fait d'études en français mais qui savent lire et écrire une lettre dans leur langue maternelle. Quand j'entends certaines de mes tantes parler l'éwé, avec des mots, des expressions et des tournures, je me dis que si ça avait été de la littérature écrite, il y aurait des chefs d'œuvres. Malheureusement, il n'y a pas eu de politique de promotion de la langue nationale. Je me souviens d'une anecdote du temps où j'étais à Jeune Afrique, alors que Fela Anikulapo Kuti nous rendait visite. En discussion avec Bechir Ben Yamed, il lui demanda à combien d'exemplaires il tirait son journal. A la réponse de celui-ci, Fela éclata de rire et répondit : "traduisez-le en yoruba, vous allez vendre deux fois plus !" Cela veut dire que si l'on veut pouvoir toucher les Africains, il faut pouvoir leur proposer les produits dans les langues qui sont les leurs et dont ils saisissent davantage les subtilités. Il est regrettable que ce soit certaines radios du genre de la BBC ou RFI qui proposent des émissions en swahili ou haoussa. Il est dommage qu'une radio comme Africa n°1 ne pense pas à ce genre de chose. Je pense donc qu'il y a quelque chose à faire. Il serait intéressant qu'un jour, on fasse une version trimestrielle de notre journal en langue africaine.

Dans la manière dont vous définissez la mission des médias en Afrique, quelle place pour la culture ?
Tout est dans la culture, parce que les gens qui ont conscience et qui sont imprégnés de leur culture sont en général des gens qui sont à l'aise partout ; même s'il y a des choses que nous ne dominons pas dans nos propres cultures, des choses qui participent de l'initiation et qu'on a pas reçu. Dans le journal, on s'y consacre mais je sens que l'on est encore très faibles d'une manière générale. Nous ne ferons jamais quelque chose qui soit à la hauteur de ce que fait Africultures, qui est irremplaçable dans ce domaine. Il est nécessaire que nous sachions saisir les subtilités de nos cultures qui sont multiformes. 50 km peuvent suffirent pour changer d'univers et de façon de percevoir les choses. Et quand on sait écouter, regarder, respecter la culture, on respecte l'homme. Je pense que c'est pour cela que c'est aussi important. Il y a chez moi, dans ma langue, un proverbe qui dit que "l'enfant qui n'a jamais voyagé pense que seule sa mère sait faire de bons plats". Cela signifie que, d'abord, il faut apprécier la bonne cuisine de sa mère, apprécier sa culture, mais aussi savoir aller à la rencontre des autres. Le dénominateur commun des dictateurs qu'a connu ce continent, c'est qu'ils manquent de culture, y compris de la leur propre. Ce n'est pas un hasard.

Votre société de presse envisage-t-elle d'investir d'autres formes de supports ou de les diversifier ?
A titre personnel, j'aime faire ce que je sais bien faire. Maintenant, il m'est arrivé de conseiller des gens sur l'audiovisuel, non pas en tant que spécialiste mais en tant que journaliste. Mais si j'avais répondu au tiers des sollicitations qui m'ont été adressées, L'Autre Afrique aurait disparu, tellement nous nous serions dispersés. Je pense qu'il faut savoir consolider le "navire amiral" avant de se consacrer à autre chose.
Cela dit, je vous ai dit que le journal devait pouvoir tenir suffisamment longtemps pour récolter les fruits de sa rigueur et de son sérieux. Ça signifie que nous faisons le pari de tenir malgré le fait de ne pas réaliser de gains pendant une certaine période. Comme nous n'avons pas trouvé les clés des comptes numérotés de Mobutu en Suisse, nous sommes obligés de trouver les moyens de générer les ressources qui nous permettront de tenir. Ces ressources iront toujours dans des directions voisines de ce que nous faisons.
Il y a un volet de rentabilisation d'un certain type d'investissement, notamment dans les photos. Lorsqu'on envoie un photographe passer trois semaines en Afrique (ce qui représente rarement moins de 50 à 60 000 FF), nous n'utilisons tout au plus qu'une dizaine de photos sur les 900 qu'il peut rapporter. Il faut pouvoir éventuellement proposer notre photothèque à un éventail plus large qu'une seule publication. C'est un premier point.
Il y a l'édition qui est un secteur dans lequel nous investirons éventuellement par rapport à un type de produits rentables. Nous avons aussi quelques idées, que je ne développerai pas plus, sur ce que l'on appelle les centres de prévision. Nous avons un projet de centre de prévision économique et social que nous essayerons de mettre en marche assez rapidement, en lui donnant les moyens de devenir un centre de référence. Il y a tellement de gens qui disent aimer l'Afrique et qui voudraient pouvoir y investir, alors qu'ils n'en ont pas une lecture juste. Depuis une dizaine d'années, suite à une grande quantité de sollicitations, j'ai pu conseiller bénévolement des industriels, des investisseurs ou des représentants d'Etats concernant la situation dans certains pays. Il s'agira donc pour ce centre de prévision de publier des études partielles complétées par un service de conseil pour répondre à cette demande.

Propos recueillis par Alexandre Mensah