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Quel retour pour "L'Autre
Afrique" ?
Entretien avec Jean-Baptiste Placca
Jean-Baptiste Placca, rédacteur en chef de L'Autre
AFrique, nous livre le pourquoi d'une vocation tenace et hors paire. Africultures
salue le retour de ce confrère indépendant, devenu partenaire, qui a su
d'emblée combler un vide dans le paysage médiatique panafricain.
Pourriez-vous retracer les
grandes lignes de l'expérience de l'autre Afrique, ainsi que nous expliquer
l'origine de son nom ?
J'ai d'abord fait des études de journalisme et après ça, je n'ai fait
que travailler dans une presse qui a pour vocation de couvrir tout le
continent africain. Après une quinzaine d'années de cette expérience,
j'ai compris que nous, journalistes, avions un certain nombre de responsabilités
: d'abord ce continent que l'on assumait pas, le fait qu'on s'abritait
peut-être derrière une soi-disant neutralité pour ne pas assumer nos responsabilités,
et donc que cette presse pouvait être parfois complice d'un certain nombre
de choses qui étaient, de mon point de vue, inacceptables. Je me suis
dit qu'il y avait nécessité de faire un journal qui propose aux Africains
une lecture différente des réalités du continent, qui montre que ce continent,
en dépit de tout ce qu'on peut déplorer, avait aussi des ressorts et des
ressources. On sait que les amis de l'Afrique, notamment certains médias,
avaient plutôt mis toute leur énergie à parler de ceux qui déshonoraient
ce continent plutôt que de ceux qui essayaient de le construire. Le résultat
est que l'on connaît davantage Idi Amin Dada et Mobutu que Tounilé Massiré,
qui gère bien son pays et se comporte correctement, mais qui n'intéresse
personne. On ne peut donc pas impunément mettre en avant les gens qui
déshonorent ce continent et prétendre servir le progrès de ce continent.
Mon analyse est qu'il vaut mieux mettre en avant les gens qui font des
choses bien et qui puissent servir de modèles et de références à la jeunesse
africaine, plutôt que ceux qui lui font honte, même si c'est pour en dire
du mal. Je dis donc, qu'à côté de l'Afrique de toutes les calamités que
l'on connaît (dictatures, maladies, sida, corruption, guerres civiles
et tout le reste), il y a aussi une Afrique qui est sérieuse, qui fait
des choses constructives, avec des gens qui sont parfois anonymes, pas
seulement des politiques, et qui sont plus utiles à leur société que n'importe
quel dictateur devenu coffre-fort ambulant. L'Autre Afrique, pour moi,
sera plutôt ce maraîcher qui a un jardin aux environs de Kinshasa et qui
fournit tout un marché tous les jours. Des gens comme ça, on en trouve
dans toutes les catégories. J'ai donc décidé de créer un journal, non
pas pour taire les difficultés du continent, mais pour montrer aussi qu'il
a, pour parvenir à s'en sortir, les chances qu'il se donne.
Est-ce que ces intentions
impliquent une autre gestion de l'information événementielle ?
Oui, forcément. Un journal est, dans un pays en voie de développement,
un outil pédagogique. Les journalistes africains devraient être des agents
du développement, en ce sens qu'il ne s'agit pas tout simplement de couvrir
l'actualité. La presse que demande ce continent aujourd'hui, c'est celle
qui observe ses problèmes et qui se demande pourquoi ils sont résolus
dans d'autres pays notamment développés, qui relate le type de structures
et de mécanismes qui ont été mis en place pour empêcher ces problèmes.
Je pense à cette affaire précise et connue où un commerçant libanais était
parvenu, avec la complicité d'un agent du trésor ivoirien, à détourner
des fonds publics. Cela ne peut pas se produire en Grande-Bretagne, parce
que pour y sortir de l'argent public, il y a un certain nombre de mécanismes
existants qui empêcheraient le corrupteur de parvenir à ses fins. Quand
on parle d'un tel détournement, on peut se borner à mettre l'accent sur
le côté scandaleux de la chose, mais je pense qu'il est mieux de mentionner
aussi ce qu'il se fait ailleurs pour que ce genre de choses ne se reproduisent
pas. C'est donc là le côté pédagogique du journalisme pour aider au développement.
Que ceux qui ont le pouvoir de prendre les décisions, en lisant ça, comprennent
qu'on ne leur demande pas de réinventer la roue, mais que des solutions
ont pu être trouvées aux problèmes qui sont ceux de l'Afrique. Il suffit
de vouloir résoudre les problèmes de son pays pour aller chercher les
modèles de solutions et les adapter éventuellement.
Pour en revenir à L'Autre Afrique, lorsque j'ai quitté le précédent journal
dans lequel je travaillais, en 1990, j'ai dit à quelques amis qui connaissaient
mon projet que j'étais prêt à le mettre en œuvre et ils se sont mobilisés.
En une après-midi, sur une place d'Abidjan, avec des nationalités diverses
d'actionnaires, presque tous amis, nous avons rassemblé l'équivalent de
six millions de francs français de capital pour créer une société de presse.
Cette somme ne représente pas grand chose dans ce secteur, surtout si
la société n'a pas l'appui d'annonceurs et de banques, ce que nous n'avions
pas. Nous avons essayé de faire un bon journal, ce qui a été apprécié
comme tel, mais nous n'avons pas trouvé beaucoup de soutien. Au bout du
compte, après trois ans d'existence, nous avons dû interrompre l'expérience
sur décision du tribunal de commerce, parce que nous avions notamment
des charges sociales très lourdes.
Quelles sont les leçons que
vous avez tirées de cette première expérience et quels sont les atouts
de la nouvelle version ?
Les leçons, c'est d'abord que si l'on veut faire un journal de qualité
et qu'on veut le faire en restant crédible, il faut se donner les moyens
de tenir le temps que les annonceurs intègrent le potentiel offert par
ce journal pour lui confier leurs pubs. Ça veut dire que nous redémarrons
L'Autre Afrique avec un niveau de capitalisation relativement plus important,
avec aussi des réserves de capitalisation, car nous n'avons pas pu accueillir
dans notre nouvelle structure tous ceux qui étaient intéressé par le fait
d'entrer dans notre capital. On leur donne rendez-vous au mois de décembre
pour nous rejoindre, dans le cadre d'une ouverture de capital. Parce que
nous pensons que le produit L'Autre Afrique peut se vendre mieux à des
actionnaires et investisseurs, s'il convainc de sa qualité pendant trois
mois.
La ligne éditoriale du nouveau
journal restant inchangée, le contexte du rapport avec les annonceurs
peut-il évoluer ?
Ce contexte n'a pas fondamentalement évolué. Ce qui a changé, mais reste
à vérifier, c'est qu'effectivement les mentalités de certains annonceurs,
non pas celles des annonceurs classiques tels que les cigarettes ou les
alcools, mais celles des acteurs économiques sur le terrain en Afrique,
sont à même de faire leur prospérité avec un journal comme le nôtre. De
par le passé, j'ai observé que ces acteurs étaient très réticents et méfiants,
tout en appréciant et en aimant parfois le journal. Leurs réserves provenaient
du fait que son contenu ne les rassurait pas par rapport aux régimes en
place dans leurs pays. Ils redoutaient le fait de faire figurer leurs
publicités au côté d'articles qui n'étaient pas tendres avec le régime
en place et que ce soit interprété comme une forme de soutien au journal.
Ce sont des choses qui sont amenées à changer. Je ne doute pas du fait
qu'un journal comme le nôtre puisse avoir un avenir. La seule chose dont
je dois avoir conscience d'une manière très lucide, c'est que ceux qui
peuvent s'identifier à ce journal sont nombreux et ne sont pas ceux qui
ont un certain pouvoir financier, aujourd'hui, pour financer de la publicité
dans le journal. Mais ce sont eux qui auront ce pouvoir demain. Ceux sur
qui nous misons sont forcément l'avenir de ce continent, il faudra tenir
le temps qu'ils viennent aux affaires.
Pensez-vous que la liberté
dans l'espace d'expression qu'est aujourd'hui l'internet influence le
contenu des médias ?
Je ne sais pas. La liberté existe dans l'absolu et pour n'importe quel
support papier, sur les ondes ou internet. Mais je pense que la liberté
d'expression dont vous parlez n'est pas amenée par l'internet, qui amène,
lui, une diversité, une instantanéité, une "modulabilité" qu'un journal
n'a pas. Je peux choisir a tout moment de collecter des informations sur
internet sous forme de dépêches, c'est l'atout d'une certaine accessibilité.
Mais concernant la liberté en tant que telle, celui qui n'est pas libre
pour écrire sur un support papier ne le sera pas pour écrire sur internet,
même si ce support peut favoriser une impression d'anonymat.
Quelle est la position du
magazine sur le terrain, en terme de diffusion et de lectorat, en Afrique
et en Occident ?
Sur les deux numéros mensuels avec lesquels nous avons reparu, nous avons
diffusé par numéro 15 000 exemplaires vers l'Afrique et autant sur le
marché français, plus 5 000 pour les abonnés et la prospection. En Afrique,
si on en écoule 10 000, ce chiffre est peut-être à multiplier par trois
ou quatre, parce que beaucoup de gens lisent le même journal. Une autre
réalité est que le journal est sorti pendant l'été en Europe et les Nouvelles
Messageries de la Presse Parisienne (NMPP) ont refusé de prendre ce que
nous proposions parce qu'ils estiment que, pendant l'été, il y a une baisse
de la demande et que tous les journaux baissent leurs tirages. Maintenant,
il reste à faire une campagne, d'abord, pour faire savoir au plus grand
nombre que L'Autre Afrique est de retour, et puis pour faire état de ses
qualités à ceux qui ne nous connaîtraient pas. Je pense que nous avons
un grand besoin de marketing, on tâchera de s'en donner les moyens.
On trouve le journal dans tous les pays francophones d'Afrique noire.
Il se trouve malheureusement que les éditeurs de journaux ne décident
pas seuls du nombre d'exemplaires à envoyer dans un pays. Les NMPP qui
diffusent un journal sont obligées de consulter au préalable et en permanence
les représentants des vendeurs de journaux et ce qu'ils décident de prendre
ou de ne pas prendre. Ce qui explique qu'il y ait des pays, comme la Tunisie,
de par le passé, qui refusent de prendre L'Autre Afrique, soit parce que
ça ne les intéressait pas ou parce qu'ils ne voulaient pas faire de place
à un hebdomadaire concurrent sur le marché qui les intéresse. On avait
dû aussi interrompre un temps la diffusion au Maroc, parce que les stocks
étaient systématiquement saisis. Ça nous coûtait cher. Quant à l'Algérie,
c'était compliqué. Il fallait faire les couloirs de certaines personnes
du pouvoir, ce qui n'était pas dans nos intentions. Donc, dans ces pays,
on n'est pas diffusé en kiosque. Mais on a tout de même des lecteurs puisque
certains se sont abonnés.
Côté européen, nous sommes évidemment majoritairement lus par les Africains
qui y vivent, mais on est lus aussi par tout ceux qui ont des activités
en Afrique, en tant que chefs d'entreprises ou responsables de groupes
commerciaux, ou industriels. A noter qu'il y a aussi les chercheurs et
les africanistes dans les pays du Nord autres que francophones, qui fonctionnent
presque exclusivement par abonnements.
Seriez-vous susceptible de
délocaliser la rédaction du journal dans une capitale africaine ?
L'implantation de ce journal en France a deux explications.
La première, c'est que je m'intéresse à toute l'Afrique. Si j'apprends
à 17 h, ce mardi, qu'il est survenu un événement quelconque au Lesotho,
en Namibie ou au Zimbabwe, où que ce soit en Ethiopie, en Ouganda ou au
Kenya, je sais faire parvenir un journaliste dans la capitale du pays
concerné au plus tard le lendemain matin. En étant à Paris, je n'aurai
peut-être pas un vol direct sur Maputo, mais avec le téléphone et les
compagnies aériennes, je saurai si j'ai un vol de Lisbonne, de Madrid,
de Londres ou d'Amsterdam. Donc, s'il n'y a plus de vol depuis Paris,
je mettrai quelqu'un dans le train pour arriver le soir même dans telle
capitale européenne et prendre un vol qui arrivera à destination au petit
matin. Je prends maintenant un exemple de capitale africaine, le moins
suspect, disons Abidjan, qui est un centre de mouvements et d'actions.
Si le journal était basé dans cette ville et que je devais envoyer quelqu'un
au Lesotho, peut-être que mon journaliste ne pourrait pas arriver au Lesotho
en une seule nuit. Ça veut dire que ce continent doit apprendre à desservir
son réseau intérieur. C'est un peu comme la vieille histoire du téléphone
entre Brazzaville et Kinshasa, situées de part et d'autre du même fleuve,
la communication étant obligée de passer par une capitale occidentale.
Je pense que cette dimension est importante. Aujourd'hui, si l'on veut
faire un travail efficace, il faut intégrer ces éléments. Malheureusement,
Paris, Londres ou Bruxelles sont des plates-formes plus efficaces. Ce
problème se résout par ailleurs si on a des correspondants partout et
que, par conséquent, quelqu'un sur place puisse commencer à couvrir l'événement
avant l'arrivée des renforts. Un journal a besoin de communications fiables
pour tourner. Il est possible d'appeler depuis Paris tout les pays du
continent, même si pour certains, il est nécessaire d'insister. Ce n'est
pas forcément le cas si je suis basé dans un pays africain. Il y a donc
un problème de logistique qu'on ne peut pas négliger si l'on veut faire
de la bonne information.
Le deuxième aspect, c'est qu'il y a encore beaucoup de pays où, si une
ligne d'un journal déplaît au pouvoir, on est capable d'aller en casser
le matériel. Je pense que, dans L'Autre Afrique, on a écrit beaucoup de
choses qui ont pu déplaire au gouvernement français. Il y a des gens qui
disent d'ailleurs que certains de nos problèmes ne sont pas tombés du
ciel, comme ça. Je ne ferai pas dans la paranoïa, je pense que le gouvernement
français ne peut jamais envoyer casser notre matériel, etc. Ça, c'est
un avantage considérable qui vient se rajouter au besoin de mobilité et
puis au téléphone. Autrement, je suis très heureux quand je suis en Afrique.
Il y a une qualité de vie que j'y trouve extraordinaire et je pense qu'en
gagnant un cinquième de ce que je gagne ici (et je ne gagne pas beaucoup),
j'y vivrais dix fois mieux qu'ici.
Cette position vous apporte
sans doute aussi un certain recul vis-à-vis de l'actualité africaine.
Comment situez-vous votre travail journalistique entre un souci d'objectivité
et un regard panafricain, voire multiethnique ?
La question ne dépend pas de la situation géographique de celui qui écrit,
mais d'un minimum d'honnêteté intellectuelle et de courage. Je me souviens
d'un chef d'Etat avec lequel je m'entretenais et qui me disait : "on peut
résoudre vos problèmes". Lui avait pourtant ses problèmes à lui, d'une
certaine gravité, qu'il avait du mal à résoudre ou qu'il prenait du mauvais
bout. Je lui ai donc dit ce que je pensais de son attitude, en toute liberté,
en toute simplicité, et puis je suis sorti, en sachant qu'en Afrique,
il pouvait demander à ses gardes de me bousculer un peu. Il pouvait donc
d'autant moins m'aider que je lui avais dit ses vérités, sur les gens
qu'il emprisonnait et ainsi de suite. Cela veut dire qu'il y a des journalistes,
dans ou hors des pays, qui sont courageux et qui peuvent garder leur courage
quel que soit l'environnement où ils évoluent. Maintenant, le fait que
nous soyons basés loin de l'Afrique ne signifie pas que nous en soyons
déconnectés, parce que je pense avec une certaine prétention que, comme
journaliste, je connais davantage le continent africain que nombre d'autres
journalistes ou de politiques africains, y compris qui vivent sur le continent.
Je ne connais pas que mon pays. J'ai une vision globale et personnelle
de l'Afrique. Quand je suis à Kinshasa, même si je suis en rendez-vous
officiels le matin, je change de vêtements l'après-midi, je vais dans
les quartiers, je joue aux dames et discute avec les gens. Et comme j'ai
la couleur locale, personne ne me soupçonne d'être un étranger. Je fais
la même chose à Brazza, Lagos ou Accra. J'y ai mes repères. Vous savez,
j'ai eu la chance, en travaillant à Jeune Afrique, de pouvoir aller là
où je voulais pour faire mes reportages. Il n'y a peut-être que quatre
pays d'Afrique que je ne connaisse pas.
Mais comment concilier ce
regard panafricain avec la constellation d'interprétations ethniques ?
Je n'ai pas repris ce terme dans ma réponse parce que tout ce que l'on
y met ne me convient pas toujours. Je répondrais que ce continent est
un, avec une terminologie unique et des diversités multiples, et que ça
n'est que richesse. Le panafricanisme ne signifie pas qu'il faille gommer
les spécificités des gens. De fait, chacun sera sensible à telle composante
du caractère d'une population d'un pays plutôt qu'à une autre.
Dans L'Autre Afrique n°2,
vous abordez la question de l'intégration, par le biais des langues majeures
du continent que vous présentez au nombre de cinq. Envisagez-vous de publier
en d'autres langues que le français ?
Notre projet se décline très clairement en français et en anglais. Ce
numéro-là, centré autour du thème de l'intégration, a abordé la question
des langues, même si l'on est pas entièrement satisfait du résultat. Vous
savez, j'ai énormément d'admiration pour les gens qui n'ont pas fait d'études
en français mais qui savent lire et écrire une lettre dans leur langue
maternelle. Quand j'entends certaines de mes tantes parler l'éwé, avec
des mots, des expressions et des tournures, je me dis que si ça avait
été de la littérature écrite, il y aurait des chefs d'œuvres. Malheureusement,
il n'y a pas eu de politique de promotion de la langue nationale. Je me
souviens d'une anecdote du temps où j'étais à Jeune Afrique, alors que
Fela Anikulapo Kuti nous rendait visite. En discussion avec Bechir Ben
Yamed, il lui demanda à combien d'exemplaires il tirait son journal. A
la réponse de celui-ci, Fela éclata de rire et répondit : "traduisez-le
en yoruba, vous allez vendre deux fois plus !" Cela veut dire que si l'on
veut pouvoir toucher les Africains, il faut pouvoir leur proposer les
produits dans les langues qui sont les leurs et dont ils saisissent davantage
les subtilités. Il est regrettable que ce soit certaines radios du genre
de la BBC ou RFI qui proposent des émissions en swahili ou haoussa. Il
est dommage qu'une radio comme Africa n°1 ne pense pas à ce genre de chose.
Je pense donc qu'il y a quelque chose à faire. Il serait intéressant qu'un
jour, on fasse une version trimestrielle de notre journal en langue africaine.
Dans la manière dont vous
définissez la mission des médias en Afrique, quelle place pour la culture
?
Tout est dans la culture, parce que les gens qui ont conscience et qui
sont imprégnés de leur culture sont en général des gens qui sont à l'aise
partout ; même s'il y a des choses que nous ne dominons pas dans nos propres
cultures, des choses qui participent de l'initiation et qu'on a pas reçu.
Dans le journal, on s'y consacre mais je sens que l'on est encore très
faibles d'une manière générale. Nous ne ferons jamais quelque chose qui
soit à la hauteur de ce que fait Africultures, qui est irremplaçable dans
ce domaine. Il est nécessaire que nous sachions saisir les subtilités
de nos cultures qui sont multiformes. 50 km peuvent suffirent pour changer
d'univers et de façon de percevoir les choses. Et quand on sait écouter,
regarder, respecter la culture, on respecte l'homme. Je pense que c'est
pour cela que c'est aussi important. Il y a chez moi, dans ma langue,
un proverbe qui dit que "l'enfant qui n'a jamais voyagé pense que seule
sa mère sait faire de bons plats". Cela signifie que, d'abord, il faut
apprécier la bonne cuisine de sa mère, apprécier sa culture, mais aussi
savoir aller à la rencontre des autres. Le dénominateur commun des dictateurs
qu'a connu ce continent, c'est qu'ils manquent de culture, y compris de
la leur propre. Ce n'est pas un hasard.
Votre société de presse envisage-t-elle
d'investir d'autres formes de supports ou de les diversifier ?
A titre personnel, j'aime faire ce que je sais bien faire. Maintenant,
il m'est arrivé de conseiller des gens sur l'audiovisuel, non pas en tant
que spécialiste mais en tant que journaliste. Mais si j'avais répondu
au tiers des sollicitations qui m'ont été adressées, L'Autre Afrique aurait
disparu, tellement nous nous serions dispersés. Je pense qu'il faut savoir
consolider le "navire amiral" avant de se consacrer à autre chose.
Cela dit, je vous ai dit que le journal devait pouvoir tenir suffisamment
longtemps pour récolter les fruits de sa rigueur et de son sérieux. Ça
signifie que nous faisons le pari de tenir malgré le fait de ne pas réaliser
de gains pendant une certaine période. Comme nous n'avons pas trouvé les
clés des comptes numérotés de Mobutu en Suisse, nous sommes obligés de
trouver les moyens de générer les ressources qui nous permettront de tenir.
Ces ressources iront toujours dans des directions voisines de ce que nous
faisons.
Il y a un volet de rentabilisation d'un certain type d'investissement,
notamment dans les photos. Lorsqu'on envoie un photographe passer trois
semaines en Afrique (ce qui représente rarement moins de 50 à 60 000 FF),
nous n'utilisons tout au plus qu'une dizaine de photos sur les 900 qu'il
peut rapporter. Il faut pouvoir éventuellement proposer notre photothèque
à un éventail plus large qu'une seule publication. C'est un premier point.
Il y a l'édition qui est un secteur dans lequel nous investirons éventuellement
par rapport à un type de produits rentables. Nous avons aussi quelques
idées, que je ne développerai pas plus, sur ce que l'on appelle les centres
de prévision. Nous avons un projet de centre de prévision économique et
social que nous essayerons de mettre en marche assez rapidement, en lui
donnant les moyens de devenir un centre de référence. Il y a tellement
de gens qui disent aimer l'Afrique et qui voudraient pouvoir y investir,
alors qu'ils n'en ont pas une lecture juste. Depuis une dizaine d'années,
suite à une grande quantité de sollicitations, j'ai pu conseiller bénévolement
des industriels, des investisseurs ou des représentants d'Etats concernant
la situation dans certains pays. Il s'agira donc pour ce centre de prévision
de publier des études partielles complétées par un service de conseil
pour répondre à cette demande.
Propos recueillis par Alexandre Mensah
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