Entretien avec Muhsana Ali

Muhsana AliPourquoi investir ainsi un lieu réputé dangereux ?

J’y suis venue par accident. Je cherchais un lieu où je puisse être libre de faire ce que je voulais et qui ne soit pas une galerie, un endroit autre que les lieux traditionnels d’exposition de l’art. C’est en me balladant que j’ai trouvé ce lieu inachevé qui m’a semblé bien correspondre à mon envie.

C’est ainsi que vous avez rencontré les enfants ?

Je ne pouvais pas monter sans leur accord : ils sont comme les gardiens du lieu ! Ce sont eux qui m’ont fait visiter. Ce n’est que lorsque j’ai eu l’autorisation du président des enfants de la rue que j’ai pu m’installer sur le lieu. J’ai engagé un menuisier pour construire l’espace de travail et les enfants sont venus nous aider.

Il n’y a pas eu de problème d’autorisation administrative ?

Au début, j’ai squatté comme les enfants ! Mais j’ai demandé la permission qui n’est venue que très tard, quand toutes les oeuvres était pratiquement finies.

Qu’est-ce qui vous guide dans cette démarche de " retour " vers l’Afrique ?

Le désir de connaître mes origines, celle de mes arrières grands-parents. Enfin sortir d’une culture purement livresque ! Lorsque j’ai étudié l’art africain à l’université, on ne nous parlait que de l’art primitif. Il fallait venir ici. De nombreux artistes africains-américains recherchent une forme d’expression africaine. Je préférais rester dans une démarche personnelle, sans chercher à faire " africain " mais en captant l’esprit de l’art africain.

Les oeuvres des enfants témoignent d’un grand degré d’abstraction. Etonnant ?

Je les ai accompagné dans des galeries pour qu’ils voient ce qui existe. Je pensais qu’ils pouvaient mieux s’exprimer par l’abstrait. Ils voulaient bien sûr commencer par représenter des objets connus mais se heurtaient à la qualité du dessin. Je leur ai proposé de voir l’art dans ce qui nous entoure. Notre première étude était de voir et ramasser les objets que l’on trouve partout et partir de cela pour construire quelque chose.

Vous utilisez les liens et les chaînes, des symboles de la traite.

Je parle du retour en Afrique et de ce qu’il signifie pour moi. Il y a continuité de la souffrance entre l’Afrique et l’Amérique. Et un échange d’expérience.

Vos oeuvres sont monumentales. Etait-ce intentionnel avant de venir ici ?

Non, pas vraiment. L’espace m’a séduit et a influencé mon travail. Il m’a fallu penser comme un architecte. Je voulais également utiliser les aspects de la vie urbaine, tout en me basant sur les structures traditionnelles qui animent l’art africain.

Pensez-vous rester longtemps en Afrique ?

Oui. J’espère que mon travail influencera les artistes américains. Je voudrais qu’ils prennent le risque de venir en Afrique, bien que l’art ne nourrisse personne ici. Aux Etats-Unis, on est trop limités. L’échange Afrique-Amérique est important pour les développements artistiques réciproques. J’ai beaucoup appris depuis que je suis ici, et j’ai perdu beaucoup d’idées reçues ! On idéalise beaucoup l’Afrique aux Etats-Unis ! J’ai d’abord pensé que nos différences étaient trop fortes mais ai découvert à quel point nous sommes semblables.

propos recueillis par Olivier Barlet
Abidjan, février 1999
 
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